Chapitre 6
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Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Murmures d’un démon intrigant ◈
Chapitre 6 : L’aveugle et le démon
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« As-tu rencontré Ilea ? »
La douce lueur des chandelles projetait l’ombre du diablotin sur les murs de la pièce.
Ses membres étaient longs par rapport à son torse, sa tête était petite et ses cornes ne dépassaient pas la moitié d’un auriculaire. À première vue, son ombre ressemblait à celle d’une fée.
La réalité était tout autre.
Gaf détourna le regard de l’ombre et observa la véritable apparence de Johan.
Une créature bizarre, couverte de tatouages rouges. Un démon inférieur était allongé contre le lit.
Gaf secoua la tête.
« Je n’ai rencontré que le baron. Je n’ai pas vu Ilea. »
« Elle va bien, alors ne t’inquiète pas trop. »
Plus tôt dans la journée, Gaf avait rendu visite au château du seigneur. Il avait voulu se familiariser avec les lieux, et cet objectif avait été plutôt bien atteint.
En revanche, il avait échoué à atteindre son second objectif.
Il n’avait pas pu prendre des nouvelles d’Ilea.
Son expression s’assombrit.
« Le baron avait l’air d’une ordure comme les autres. Les rumeurs disent la même chose. Quel genre d’homme est-il ? »
Ce démon devait le savoir.
Johan répondit d’un ton désinvolte.
« Un pédophile et un sadique. Exactement ce qu’il a l’air d’être. »
Gaf se mordit la lèvre.
« Et tu me dis de ne pas m’inquiéter ? »
Johan ricana.
« Ilea est pire que ça. Tu ne connais vraiment pas ta fille. »
Pire que ce noble pervers de malheur. Il n’y avait pas d’insulte plus grave.
Gaf fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que tu racontes comme conneries ? »
« Je me suis mal exprimé. »
Ilea était trop innocente pour être qualifiée de cruelle, mais trop rusée pour être dite pure. Même Johan n’arrivait pas à cerner qui elle était vraiment.
Une chose était certaine.
« Quoi qu’elle soit, Ilea mène le baron par le bout du nez. Tu dois bien en convenir, au moins en partie. »
« Moi ? Et sur quoi tu te fondes ? »
Johan le fixa en silence. Après un bref instant de réflexion, il reprit la parole.
« Pendant toutes ces années passées auprès de ta fille, tu n’as jamais été témoin d’un seul de ses comportements étranges ? »
Gaf fronça les sourcils, comme s’il ne voyait pas du tout où Johan voulait en venir.
« Des comportements étranges ? Explique-toi clairement. »
« Réfléchis bien. Tu devrais te souvenir d’au moins une chose. »
Johan était sincèrement curieux. Gaf n’avait-il vraiment pas remarqué ce qui rendait Ilea si particulière ? L’œuvre originale n’avait pas répondu à cette question.
Dans Inmarok, les pensées et les sentiments intimes des personnages n’étaient pas décrits en détail.
« Essaie de t’en souvenir. »
Le démon qui lui faisait face semblait étrangement pressé d’en savoir plus.
« Je ne vois pas du tout de quoi tu parles. »
Johan claqua la langue.
« Soit tu es d’une cécité affligeante, soit tu es complètement aveuglé par l’amour paternel, soit… »
Ilea avait parfaitement dissimulé sa véritable nature.
« Bref, tu es ennuyeux et exaspérant. Quand tu retrouveras ta fille, estime-toi heureux de ne pas être blessé. »
Gaf ne voulait pas tomber dans le piège de la provocation.
« Assez de conneries. Venons-en au fait. À partir de demain, je compte m’installer au château du seigneur. »
Johan jeta un coup d’œil autour de la pièce.
« À partir de demain ? Alors, où sommes-nous en ce moment ? »
« Dans une chambre d’auberge. »
Johan humain était aussi conscient le jour que la nuit, mais, dans son corps de nouveau-né, il ne pouvait pas lutter contre le sommeil.
Dès qu’il était entré dans le château du seigneur, la somnolence l’avait submergé. Lorsqu’il avait rouvert les yeux, il se trouvait ici.
« Donc, tu as réussi à obtenir une chambre au château. Pourquoi ne pas t’y installer dès aujourd’hui ? »
« Tu te transformes en démon chaque nuit. Si on baisse la garde, ton identité sera révélée. »
Un démon inférieur vivant dans le château du seigneur. C’était dangereux pour les humains comme pour les démons.
Johan ricana.
« Pour une fois, tu te sers de ta tête. »
Sans relever la moquerie, Gaf poursuivit :
« Ta mère et toi resterez cachés à l’auberge. Je passerai vous voir une fois par jour, sans faute. Je dois rester aux côtés d’Ilea. »
« Tu vas protéger ta fille en secret, comme un chevalier de l’ombre ? »
« Pour l’instant, c’est le plan. »
Johan haussa les épaules.
« Très bien. Fais comme tu veux. »
Gaf le dévisagea avec méfiance.
« C’est tout ? »
Il s’était attendu à une avalanche d’insultes. Quelque chose comme : « Espèce d’idiot, tu appelles ça un plan ? C’est rudement mal foutu. »
Pourtant, Johan avait accepté étonnamment vite.
« C’est tout. »
Johan s’en fichait. Le baron ne pourrait pas toucher à Ilea, donc Gaf n’aurait aucune raison d’intervenir.
Gaf, le chevalier de l’ombre, n’avait plus qu’à rester planté là comme un épouvantail inutile.
« Une chose, quand même. Ne dis rien d’inutile au baron. Ne réclame pas Ilea comme paiement pour avoir accepté le travail et ne révèle pas que tu es son père. Tout ça ne servirait à rien. »
Au fil des jours, le baron deviendrait de plus en plus obsédé par Ilea. Cet amant tordu ne la céderait jamais contre une simple solde de mercenaire.
« Compris ? »
Il lui fallait une réponse. Tant que Gaf ne ferait rien d’irréfléchi, le plan de Johan se déroulerait sans accroc.
« … J’ai compris. »
Il avait l’air réticent.
Johan fronça les sourcils.
« Ne me dis pas que tu y avais pensé ? »
« J’y ai pensé, mais j’ai aussitôt abandonné l’idée. »
Même Gaf avait compris qu’une approche directe n’était pas une bonne solution.
« Tant mieux. J’ai failli te fracasser le crâne. »
Gaf eut un petit rire.
« Comment ? Tu ne sais même pas marcher tout seul. »
Johan sourit d’un air espiègle.
« Tu en es sûr ? »
Gaf détailla Johan du regard.
Le démon était toujours petit et frêle. Il semblait avoir un peu grandi, mais n’arrivait qu’à la hauteur du tibia d’un adulte.
Gaf ricana.
« Tu racontes n’importe quoi. »
« Ne me juge pas à ta guise. »
Johan observa Gaf d’un air rusé, puis ajouta :
« Bref, ça me va. Fais ton travail. Mais tu dois ajouter une chose à ta routine. »
Un soupçon passa dans les yeux de Gaf.
« Quoi donc ? »
« À partir de demain, emmène-moi au château juste avant le coucher du soleil. Puis ramène-moi ici au lever du soleil. »
En d’autres termes, Johan comptait se promener dans le château sous sa forme démoniaque. C’est ce que comprit Gaf.
« Mais qu’est-ce que tu racontes ? »
« Pour être exact, dans la chambre du fils du baron. Glisse-moi sous son lit. »
Raguel Myatro, le fils unique du baron. Gaf avait entendu parler de lui.
Borgne et boiteux, c’était bien ça ? Dans ce cas, les intentions du démon étaient évidentes.
« Je vais être clair. Je ne participerai pas à ton manège. »
« Ah oui ? Très bien. Je peux me débrouiller sans toi. »
Comment un diablotin qui n’avait même pas appris à marcher pourrait-il se rendre au château ? C’était impossible.
« À te voir fanfaronner comme ça, tu dois être désespéré. »
Les lèvres de Johan s’incurvèrent en un sourire.
« Je fanfaronne ? Regarde de tes propres yeux avant de dire ça. »
Johan se retourna sur le ventre. Il posa les deux mains sur le drap et prit appui sur ses bras, comme pour faire des pompes.
« Je me nourris tellement de tes émotions que je change de jour en jour. »
Son torse se souleva. Quelque chose de petit, attaché près de ses omoplates, s’agita également, mais c’était bien trop minuscule pour le soulever.
Il se redressait en s’aidant uniquement de la force de ses bras.
Gaf afficha une expression éberluée.
« Q-quoi… ? »
Lorsque Johan se tint enfin debout sur ses deux jambes, Gaf ne put dissimuler sa stupeur.
« Toi ! »
« Tu vois ? Voilà ce qui arrive quand tu me traites comme une poubelle émotionnelle. »
Les démons étaient des monstres qui se nourrissaient des émotions humaines. L’hostilité et l’anxiété que Gaf éprouvait à l’égard de Johan accéléraient sa croissance.
« Dans quelques jours, je marcherai. »
Pour l’instant, il ne pouvait que se tenir debout. Même ainsi, ses jambes tremblaient et, si sa mère ne l’avait pas soutenu, Johan serait vite tombé.
Debout, le démon arborait un sourire sinistre.
« Je pourrais y aller tout seul, mais ça poserait quelques problèmes. Un villageois ou un soldat pourrait me découvrir. »
Selon les termes du contrat, Gaf connaîtrait lui aussi la mort.
Il se mordit la lèvre. Ce plan diabolique allait-il vraiment se réaliser ? Il devait l’arrêter d’une manière ou d’une autre. Il avait passé un contrat avec le démon pour sa fille, mais il ne pouvait pas sacrifier les autres.
S’il privait cette créature de sa liberté…
Alors qu’il en arrivait à cette pensée, le démon prit la parole.
« Ne fais rien d’irréfléchi. Le contrat t’oblige à “protéger” ma personne. Si tu emploies la force contre moi à partir de maintenant, je considérerai que tu as rompu le contrat. »
Puis Johan ajouta :
« Tu sais ce que signifie protéger, n’est-ce pas ? »
« … T’emprisonner serait pour te protéger. »
« Voilà une idée intéressante. »
Le démon ricana.
« Vas-y, essaie. Je suis curieux de savoir si ce jeu sur les mots marchera. Mais l’énergie démoniaque qui enserre ton cœur discernera tes véritables intentions avec une précision inquiétante. »
Johan s’adossa à la tête du lit.
« Tu n’auras droit qu’à une seule chance. Si tu échoues, tu devras aussi dire adieu à ta fille. Je lui transmettrai tes salutations. »
Le démon s’offrit calmement à lui.
« Vas-y, alors. Fais ce que tu veux. »
* * *
Raguel Myatro était prisonnier de ténèbres absolues. Même lorsqu’il ouvrait les paupières, cette obscurité oppressante ne disparaissait pas.
Ses pupilles voilées ne pouvaient plus percevoir la lumière.
Il ne verrait plus jamais.
Né borgne, le garçon avait perdu son œil valide quelques semaines plus tôt.
C’était à cause des mauvais traitements de son père, le baron.
La malchance s’en était mêlée. En tentant d’éviter un chandelier lancé dans sa direction, il avait baissé la tête et était devenu complètement aveugle.
Il ne pourrait plus lire, son seul passe-temps.
Raguel renifla. Personne ne le réconforta. Il n’y avait personne à ses côtés.
Seule une servante froide, qui lui apportait parfois à manger, entrait dans sa chambre.
Du moins, cela aurait dû être le cas.
Un instant plus tôt, quelqu’un était entré dans sa chambre.
Il ne pouvait pas voir cette personne, mais il l’entendait.
Froufrou. Froufrou.
L’homme qui s’était attardé près du garçon laissa derrière lui une seule phrase avant de partir.
« … Je suis désolé. Un jour, je paierai le prix en enfer. »
Raguel lui demanda qui c’était, mais n’obtint aucune réponse.
Puis la porte se referma.
De longues heures solitaires et désolées s’écoulèrent de nouveau.
L’espoir aurait dû être le pilier qui soutenait la vie, mais dans cette prison obscure, il n’en trouvait pas même une miette.
Le garçon murmura :
« … Grand Saint Marziel. Je vous en prie, accordez-moi ne serait-ce que l’aube la plus pâle. »
Sa voix creuse se perdit dans le silence.
D’ordinaire, il ne se passait rien de plus.
« Ne prie pas. »
Mais aujourd’hui, c’était différent.
Le garçon se redressa brusquement.
« Q-qui est là ? »
Il bougea si violemment que les bandages autour de ses yeux se défirent peu à peu.
« Chut. »
Quelque chose de froid effleura le bord de ses lèvres.
« Il est tard. Tout le monde dort. »
Ce contact étranger remonta le long de son philtrum et glissa sur sa joue.
« Pourtant, toi seul es éveillé. »
Puis il se mit à caresser le contour de ses yeux blessés.
« Que cherches-tu avec tant de désespoir dans les ténèbres ? »
La voix grave poursuivit :
« Avec des prières qui resteront sans réponse. »
« J-je vous ai demandé qui vous êtes. »
« Je suis le démon qui est venu parce qu’il ne supportait plus d’entendre tes prières. »
Le garçon déglutit péniblement.
« … U-un démon. »
« Oui, un monstre qui se nourrit des ténèbres. Ton désespoir m’a conduit jusqu’ici. »
Le garçon cria d’une voix tremblante :
« V-va-t’en ! Au nom du Grand Saint… »
Une voix douce l’interrompit.
« Mon enfant, ne t’accroche pas à une illusion. Marziel est trop loin pour entendre tes prières. »
Au même moment, une fumée trouble s’insinua dans les voies respiratoires du garçon.
« Mais l’aube que tu as tant cherchée se trouve juste devant toi. »
Deux points rouges scintillèrent dans le champ de vision de l’aveugle.
« Prends ma main. J’engloutirai tes ténèbres. »
Le garçon secoua violemment la tête. Il avait beau se détourner dans l’obscurité absolue, les yeux rouges le suivaient du regard.
« Qu’est-ce que tu me veux ? »
« Deviens mes jambes. »
Puis la voix ajouta :
« Je deviendrai tes yeux. Descendons ensemble aux Archives interdites et lisons à satiété tous les livres que tu aimais. »
Les Archives interdites de la Maison Myatro. On y conservait les reliques sacrées et les grimoires démoniaques récupérés dans la Gorge de la Mort par les gardiens de Narak.
Johan en avait terriblement besoin.
Les démons évoluaient en corrompant les reliques sacrées. Un blasphème. Il en avait déjà l’eau à la bouche.
Le démon prit délicatement la main frêle du garçon.
« Mon enfant, prends cette main. Tu trouveras une raison de vivre. »
Sa voix était douce.
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