Chapitre 57
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Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Murmures d’un démon comploteur ◈
Chapitre 57 : Kembell (2)
──────
« Raguel, es-tu prêt à mourir ? »
Le silence envahit la bibliothèque.
Personne ne parla pendant un long moment.
Raguel fut le premier à rompre le silence.
« … J’ai besoin d’explications. »
Mapheltan avait l’air contrarié. Au lieu de répondre, il regarda Ilea.
« Ilea, tu ne lui as pas expliqué ? »
Ilea répondit d’une voix dénuée d’émotion.
« J’allais le faire, mais je me suis arrêtée. Si le plan de Mapheltan correspond à ce que je crois, j’ai pensé que c’était à vous de l’expliquer vous-même au jeune maître. »
Pourquoi Mapheltan tenait tant à emmener Raguel à Narak, ce que signifiait sa promesse de lui rendre la vue, et le sens caché de sa question : était-il prêt à mourir ? Ilea ne parvenait pas à dire à Raguel ce qu’elle savait.
Car toutes ces questions n’avaient qu’une seule réponse.
Mapheltan voulait que Raguel renonce à son humanité.
C’était quelque chose dont ils devaient discuter seuls, tous les deux.
Mapheltan ravala un grognement. Il avait espéré qu’Ilea convaincrait Raguel à sa place.
Il lui avait subtilement refilé cette tâche ingrate.
Le stratagème de Mapheltan avait lamentablement échoué.
Ilea s’était montrée plus ferme qu’il ne l’avait imaginé. D’ordinaire, elle se pliait aux exigences déraisonnables de Mapheltan comme si elle n’y pouvait rien, mais cette fois, elles dépassaient apparemment ses limites.
« Je n’ai aucune idée de ce que sont ces limites. »
Mapheltan claqua la langue et s’approcha de Raguel.
Pour le moment, le convaincre importait plus que de comprendre ce qu’Ilea pensait vraiment.
Mapheltan posa une main sur l’épaule de Raguel.
« Avant de t’expliquer, laisse-moi te poser une question. »
Une entrée en matière qui installa une certaine tension.
Raguel déglutit avec difficulté.
« J-je t’en prie, vas-y. »
« Est-ce que tu me fais confiance ? »
La confusion se peignit sur le visage de Raguel.
« Que veux-tu dire par là… me faire confiance ? »
« Est-ce que tu crois que mes actes ne te rendront jamais malheureux ? Que je ne suis pas un être entièrement mû par une malveillance aveugle ? »
La question était si inattendue que Raguel en resta interdit.
Il ne savait pas quoi répondre.
Il se gratta la tête, puis prit la parole.
« C’est un peu difficile de répondre quand tu me demandes ça tout à coup. »
« Ne te sens pas obligé. Dis-moi simplement ce que tu as toujours pensé. »
La voix de Mapheltan s’était faite grave.
Raguel avait l’impression qu’il devait lui donner une réponse sérieuse.
Raguel réfléchit un instant. Il se mit à faire le tri dans ses pensées au sujet de Mapheltan.
Mapheltan et Johan. Ils avaient beau ressembler à de cruels démons, ils avaient parfois montré un côté remarquablement humain.
Quiconque avait observé leurs actes en conviendrait.
Raguel ne pensait pas autrement.
Qui avait été le premier à lui tendre la main, alors qu’il vivait un véritable enfer ? D’où lui était venue la raison de continuer à vivre, même avec le plus infime espoir ?
Tout venait de Mapheltan.
Bien sûr, sa gentillesse avait toujours caché des arrière-pensées, mais celles-ci n’avaient jamais été motivées par une malveillance abjecte.
Pas jusqu’ici, en tout cas.
Mapheltan avait peut-être deux visages, mais ce n’était pas un démon consumé par la malveillance.
Raguel répondit d’un ton plutôt grave.
« Je te fais confiance, Mapheltan. De toute façon, je n’ai pas le choix. Si je te renie, il ne me restera plus rien dans la vie. »
Sans Mapheltan, la vie de Raguel ne serait qu’une obscurité totale.
À vrai dire, Raguel n’avait même pas le choix de lui faire confiance ou non.
Mapheltan prit la parole.
« Je comprends parfaitement ce que tu veux dire. Alors, je vais te faire une promesse : je ne trahirai jamais ta confiance. Si tu le souhaites, je peux même conclure un Pacte démoniaque en mettant ma vie en gage. »
Qu’allait-il donc lui dire pour aller jusqu’à mentionner un Pacte démoniaque ?
L’inquiétude se lisait sur le visage de Raguel.
« Je n’ai pas besoin d’un contrat, alors va droit au but. Mapheltan, qu’est-ce que tu attends de moi, exactement ? »
Mapheltan répondit calmement.
« Renonce à être humain. À Narak, je veux que tu abandonnes Raguel l’humain et que tu renaisses sous la forme d’un être à part entière. »
S’il acceptait, Raguel recevrait un nouveau corps. Bien sûr, il retrouverait aussi la vue.
Raguel ravala un grognement.
« Tu me demandes de devenir un démon ? »
Mapheltan secoua la tête.
« Tu renaîtras sous une forme plus fondamentale. »
« Plus fondamentale… ? »
Ilea intervint brusquement.
« Une race ancienne, tombée dans l’oubli. Comme les Sorcières, dont je fais partie. »
Dans ce monde, il avait autrefois existé treize races en plus des humains et des démons. À présent, il n’en restait plus qu’une : les Sorcières.
Les douze autres avaient toutes disparu.
Mapheltan comptait les faire toutes renaître, afin de se préparer à l’apocalypse qui surviendrait dans la seconde moitié du récit.
Raguel serait le fondement de ce plan.
Il réfléchit aux paroles d’Ilea.
« Une race ancienne comme les Sorcières. »
Mapheltan acquiesça.
« Peux-tu devenir l’un d’entre eux ? »
Le visage de Raguel s’assombrit, tiraillé par des sentiments contradictoires.
Même pour quelqu’un qui accordait peu de valeur à sa vie d’humain, renoncer à son identité n’était pas une décision facile.
Le silence se prolongea.
Ce ne fut qu’après un long moment que Raguel prit enfin la parole.
« … C’est probablement quelque chose dont tu as vraiment besoin, Mapheltan. »
« Même ainsi, je ne te forcerai pas. Quel que soit ton choix, je le respecterai. »
Il le pensait. Quelque part, il y aurait sûrement quelqu’un d’autre pour remplacer Raguel.
Les lèvres de Raguel remuèrent. Après avoir longuement hésité, il releva lentement la tête.
Le garçon aveugle fixa Mapheltan de ses yeux qui ne voyaient plus.
« J’accepte. Parce que je te fais confiance, Mapheltan. »
Sa voix calme était empreinte de détermination.
Mapheltan sourit.
« Cette confiance sera récompensée, j’en suis certain. Nous discuterons des détails une fois arrivés à Narak. »
* * *
L’aube commençait à poindre. Le jour se levait sur les collines, dissipant le mirage de la nuit passée.
Il était temps de s’éveiller de l’angoisse et des tourments pour retourner à la réalité.
La chambre obscure s’éclaira peu à peu d’une lueur bleutée.
Le chevalier Kembell était assis en tailleur. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, mais son visage n’avait jamais paru aussi serein. Une ferme résolution se lisait sur ses traits.
« … Oui. Je vais expier mes fautes. »
Kembell regarda le petit brasero devant lui. Une dague chauffait dans les braises rougeoyantes.
Quand sa lame acérée devint rouge vif, il la retira du brasero.
Sans la moindre hésitation, il posa la lame brûlante contre son propre visage.
Fssss.
Une fumée blanche s’éleva. L’odeur de chair brûlée envahit la pièce. Des gémissements étouffés lui échappèrent sans discontinuer.
Une douleur atroce lui brûla la peau.
« Kh… ugh ! »
La douleur était insupportable, mais Kembell ne s’arrêta pas. Il raffermit sa prise et enfonça plus profondément la lame dans sa chair.
Son visage était de nouveau couvert de cicatrices de brûlure. Sa peau retrouvait son état d’autrefois, atrocement ravagée.
« C-c’est bien. C’est ce qu’il faut faire. »
La nuit précédente, un être inconnu avait guéri ses cicatrices. Il avait été récompensé pour son repentir.
Kembell avait du mal à l’accepter.
Il n’avait fait que s’en vouloir. Il n’avait jamais expié ses fautes, pas une seule fois. Rongé par la culpabilité, il s’était noyé dans l’alcool, sans jamais trouver le courage de confesser ses péchés.
Kembell ne méritait pas de récompense.
Il devait au moins demander pardon au Troisième Prince. Ensuite, qu’il reçoive une punition ou une récompense, il accepterait le jugement qui tomberait.
C’était la conclusion à laquelle il était arrivé après une nuit de tourments.
En gémissant, Kembell lâcha la dague.
Des lambeaux de peau étaient restés collés à la lame.
Son visage le brûlait comme s’il était en feu.
Sans soigner ses blessures, il enfila sa visière.
Lorsque l’acier entra en contact avec sa peau fondue, une douleur insoutenable le traversa.
« Kh… ngh ! »
Malgré cette douleur fulgurante, Kembell termina obstinément de se préparer à partir.
Il était temps de retrouver le Troisième Prince.
Au moment où il ouvrit brusquement la porte, un visage familier se dressa devant lui.
« Tu as enfin grandi ? Tu t’es levé avant que je vienne te réveiller et tu t’es même préparé à partir. Je dois dire que je suis impressionné. »
C’était Maira. Il applaudit doucement, comme s’il était sincèrement impressionné.
« … Grand frère. »
« Mais qu’est-ce que cette odeur de brûlé ? Ne me dis pas que tu as fait griller de la viande tout seul ? »
Kembell hésita un instant, puis releva sa visière.
Maira ouvrit de grands yeux, stupéfait.
« T-toi ! »
Sa peau avait été entièrement brûlée, le rendant plus hideux encore qu’avant.
« Qu’en dis-tu, grand frère ? Ça ne me va pas à la perfection ? »
« Tu as complètement perdu la tête ?! »
« Si ce qui s’est passé cette nuit n’était pas arrivé, j’aurais perdu la tête, comme tu le dis. Mais plus maintenant. Au contraire, je n’ai jamais eu les idées aussi claires. »
Maira ne comprenait absolument pas ce qui se passait.
« Mais de quoi tu parles, bordel ?! »
« Tu ne comprendras jamais. Dis-toi simplement que ton petit frère a découvert ce qu’il devait faire en tant que chevalier. J’y vais. »
Quand Kembell tenta de sortir, Maira lui barra la route.
« Où comptes-tu aller dans cet état ? Tu ne feras pas un pas tant que tu ne m’auras pas tout expliqué ! »
Kembell retrouva son calme.
« Je compte voir Son Altesse le Troisième Prince. »
« Quoi ?! »
« Tu sais pourquoi, même si je ne le dis pas. Alors, écarte-toi. »
Maira dégaina aussitôt son épée.
« Tu oses trahir ton maître ? »
Kembell ricana.
« Je ne suis pas le chien du comte. Je suis l’épée et le bouclier de la famille royale. »
« Maintenant, tu veux jouer les nobles chevaliers ? Après t’être déjà souillé ? »
« Pense ce que tu veux. Ma décision est prise. Je vais laver au moins une partie de cette souillure. »
Les yeux de Kembell étaient pleins de résolution.
Rien ne pourrait le faire changer d’avis.
« Si telle est vraiment ta volonté ! »
Maira pointa son épée sur Kembell.
Le visage de Kembell se durcit.
« Grand frère, es-tu vraiment sûr de toi ? Si tu comptes m’arrêter, prépare-toi à mourir. »
Le regard de Maira vacilla un instant.
Kembell était un chevalier capable de projeter son Aura. Il avait un rang de plus que Maira.
L’écart de puissance entre les rangs des chevaliers était immense. L’issue d’un combat entre Maira et Kembell était déjà connue.
Maira ne parvint pas à abattre son épée. Il se mordit simplement la lèvre et prit la parole.
« Toute ta maison pourrait être massacrée, ton père et tes frères et sœurs compris. »
C’étaient les chaînes les plus lourdes de Kembell.
Quatre ans auparavant, il avait été contraint d’attaquer le palais du Troisième Prince pour sauver sa famille.
Kembell répondit :
« S’ils sont eux aussi chevaliers, ils devront payer le prix de leur déloyauté. »
La maison Laura servait la famille royale. Elle avait oublié son serment et levé ses lames contre son maître ; elle n’avait donc d’autre choix que d’assumer les conséquences de sa trahison.
« … Tu abandonnes ta famille ? »
« Je ne fais plus partie de la maison Laura. Ne nous lie pas l’un à l’autre. »
Sur ces mots, Kembell sortit de la maison du chef du village. Sans prêter attention aux cris derrière lui, il s’arrêta un instant dehors.
Son regard se posa sur la visière qu’il tenait à la main.
Après un bref instant de réflexion, Kembell la jeta d’un geste désinvolte.
Il ne porterait plus de masque.
Il assumerait toutes ses responsabilités au grand jour.
Il effleura doucement ses cicatrices.
« … Mapheltan. »
S’il parvenait à expier ses fautes, cet être inconnu effacerait de nouveau ses cicatrices d’un simple geste.
Un miracle de cette ampleur ne serait rien pour le dieu nommé Mapheltan.
Kembell commença à faire le signe de croix, puis s’arrêta.
Il ne savait pas encore comment il devait vénérer Mapheltan.
Après un instant de réflexion, Kembell leva les deux bras au-dessus de sa tête.
C’était un geste de triomphe.
Puis, en se grattant la tête, il se mit en marche.
Le Démon des rêves gloussa sur son épaule.
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