Chapitre 56
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Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Whispers of a Scheming Demon ◈
Chapitre 56 : Kembell (1)
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Village de Geren, un fief de Myatro.
La nuit tomba sur le petit hameau. Les habitants commencèrent à rentrer chez eux, les uns après les autres. Même l’unique taverne du village ferma ses portes.
C’était une vieille tradition du Sud.
Après le coucher du soleil, les rues se vidaient. On rentrait chez soi pour échapper aux mauvais esprits et aux fantômes malveillants.
Personne ne les obligeait à respecter cette coutume, mais tous les gens du Sud s’y conformaient.
Le village, autrefois si animé, sombra dans le silence.
Dans la rue déserte, le chevalier Kembell maugréa.
« … Ce fichu couvre-feu. Qui le respecte encore, de nos jours ? Ces bouseux sont d’un conservatisme insupportable. »
Il buvait depuis le plein jour et était déjà complètement ivre. Une odeur aigre d’alcool s’échappait des fentes de sa visière.
Maira le regarda avec dédain.
« Tu devrais rentrer te reposer, toi aussi. Demain, nous partons pour un autre village ; essaie au moins d’avoir dessaoulé d’ici là. »
Un chevalier pouvait purger son corps de ses impuretés grâce à son aura. Maira avait déjà dissipé l’ivresse.
Kembell ricana.
« Hors de question. À quoi bon boire si c’est pour faire passer l’ivresse ? Je vais reprendre un verre, alors va dormir, mon frère. »
Maira soupira et se détourna.
« Fais comme tu veux. Mais ne viens pas te plaindre demain d’avoir mal au crâne. »
« Oui, oui. J’ai compris. Dors bien. »
Les deux hommes entrèrent dans la maison du chef du village et gagnèrent chacun leur chambre.
Le village de Geren n’avait pas d’auberge ; les voyageurs logeaient donc généralement chez le chef du village. C’était souvent ainsi dans les petits villages peu fréquentés.
Cette coutume lui était assez étrangère, mais Kembell ne s’en plaignait pas vraiment. Le fait d’avoir de l’alcool comptait bien davantage pour lui que son lieu de couchage.
Kembell s’étala sans cérémonie dans la chambre, qui ne comptait qu’une seule pièce. Ce n’est qu’alors qu’il retira la visière qu’il avait portée toute la journée et la jeta de côté. Comme toujours, une bouteille à la main.
Glou, glou.
Puis il entonna doucement une mélodie.
« L’honneur au fil de l’épée, la fierté au fond du cœur. Même si la mort se dresse devant nous, la chevalerie jamais ne pliera… »
Il fredonnait quand il ricana soudain.
« La chevalerie, mon cul. Ce ne sont que des parasites qui se nourrissent du pouvoir. »
Il était difficile de trouver la moindre trace d’honneur ou de fierté chez les chevaliers de cette époque. Leurs serments glorieux avaient été oubliés depuis longtemps, et les vœux écrits dans le sang s’étaient effacés au fil du temps, jusqu’à ce qu’il n’en reste pas même une trace.
On dégainait pour le pouvoir, pas pour protéger les faibles.
Les boucliers étaient devenus des instruments pour entraver la justice.
L’épée et le bouclier de Kembell ne faisaient pas exception.
Kembell Laura.
Sa famille avait protégé la famille royale pendant des générations, mais à présent, ses lames étaient tournées contre un roi sans pouvoir.
Elle avait oublié son ancien serment et était devenue un parasite qui se nourrissait du pouvoir.
Ses membres s’étaient infiltrés dans le palais en pleine nuit, avaient assassiné la reine et rejeté toute la faute sur le jeune prince.
Ils détruisaient précisément ce qu’ils étaient censés protéger.
Il n’avait pas le droit de parler de chevalerie.
Chaque fois qu’il fermait les yeux, ce jour-là revenait le hanter comme un cauchemar.
Le prince, qui hurlait de chagrin en tenant la reine dans ses bras. Ses cris, son regard, son ressentiment ne quittaient jamais l’esprit de Kembell.
Sans alcool, Kembell ne parvenait pas à dormir.
Il reprit une gorgée. L’alcool fort se répandit dans tout son corps et lui empourpra le visage.
Kembell lança soudain vers la fenêtre :
« Grand Saint ! Si tu m’entends, réponds-moi ! Comment suis-je censé expier ces péchés ?! »
La lune ne fit que répandre sur lui sa douce lumière. Elle ne répondit pas.
« Bon sang ! Pourquoi gardes-tu toujours le silence ?! Mes prières ne te parviennent-elles pas ?! Je… Je veux juste… juste… »
La voix de Kembell s’éteignit peu à peu.
« … Je te demande au moins de me punir. Je t’en prie, aide-moi à laver ce péché. »
Ses cris retentissants s’étaient changés en sanglots.
Les larmes lui montèrent aux yeux tandis qu’il se prenait la tête entre les mains.
Personne n’était plus désespéré que lui, et pourtant Dieu ne l’écoutait pas.
Sa douleur et son désespoir n’atteignirent qu’un être maléfique.
« Un honneur déchu, une fierté brisée, et pourtant un chevalier qui se repent. Cesse donc de pleurer. »
Une voix douce, mais étrangement glaçante, envahit la pièce.
Kembell releva lentement la tête. Il n’y avait personne.
« … Qui… qui êtes-vous ? »
« Je suis le juge qui te condamnera, et le rédempteur qui partagera ton expiation. »
Les yeux de Kembell se mirent à trembler.
« Serait-ce… ?! »
« Chut. Ne prononce pas ce nom. Médite simplement et examine-toi. Il doit bien exister, au cœur de l’abîme, un chemin vers l’expiation. »
Dans l’œuvre originale, Kembell ne parvint pas à surmonter sa culpabilité et finit par avouer officiellement son crime à l’Église.
La suite prit une tournure assez éloignée du bon sens.
Seul Kembell fut tué. Le comte, le véritable instigateur, n’eut à subir aucune conséquence.
L’Église était composée des hommes du comte.
La vérité sur ce jour-là fut ainsi enterrée.
Cette fois, les choses se passeraient un peu autrement.
Kembell murmura d’une voix tremblante :
« Le pardon… Je dois demander pardon. »
« À qui ? »
« … À Dieu ! »
« Réfléchis encore. »
Kembell s’arracha les cheveux. Après un instant, il ouvrit lentement la bouche.
« Votre Altesse. Le Troisième Prince. »
Il devait avouer son péché directement à Gawain.
Alors, la suite des événements prendrait forcément une autre tournure.
« Tu as trouvé ton chemin. Ne t’en écarte plus. »
Kembell inclina profondément la tête.
« Saint Marziel. Veillez sur l’expiation de cet insensé. »
« Non. Non, je t’ai dit de ne pas prononcer ce nom. »
La voix n’était plus que froideur.
Kembell releva la tête. La confusion se peignit sur son visage.
« G-Grand Saint ? »
« Ton dieu est introuvable. Combien de temps vas-tu encore courir après une illusion ? »
Le regard de Kembell vacilla, perdu dans le vide.
« Qu’est-ce que vous racontez, tout à coup… »
Un rire sinistre résonna soudain dans la pièce.
« Le Grand Saint n’entend pas tes prières. Il ne te montrera pas le chemin. Oublie son nom. À partir de maintenant, le dieu dont tu te souviendras sera Mapheltan. »
Une brume noire se répandit dans l’air.
Kembell ne comprenait rien à ce qui se passait.
La fée noire s’approcha du chevalier pétrifié.
C’était le Démon des rêves.
Le Démon des rêves déposa une unique feuille bleue sur le visage de Kembell.
Aussitôt, ses hideuses cicatrices de brûlure commencèrent à disparaître. De la peau neuve repoussa à leur place.
Sa peau le démangeant, Kembell se toucha le visage.
La stupeur se peignit sur ses traits.
« U-une illusion ! »
Rien de ce qu’il vivait ne semblait réel.
« C’est la récompense de ton repentir. Une chose impossible pour Marziel. Lorsque ton expiation sera achevée, ce corps dévorera jusqu’aux ombres de ton cœur. N’oublie pas qui a répondu à ta prière. »
L’énergie démoniaque qui tourbillonnait commença à s’évanouir. Le rire glaçant s’éloigna peu à peu.
Bientôt, le silence retomba dans la pièce.
Kembell, qui était resté figé sur place, bondit brusquement sur ses pieds.
Une aura d’un bleu profond jaillit de tout son corps.
Son ivresse se dissipa sur-le-champ.
Le visage tendu, Kembell porta une main à son visage.
Ses cicatrices avaient bel et bien disparu. Le Démon des rêves était toujours perché sur son épaule.
Tout ce qu’il venait de vivre n’était pas un rêve.
Ni une hallucination causée par l’alcool.
C’était indéniablement réel.
Il s’effondra au sol. Ses jambes ne le portaient plus.
* * *
Au cœur des montagnes, Mapheltan marchait en faisant tourner entre ses doigts une feuille bleu foncé.
Son effet est incontestable.
La feuille provenait de l’Arbre-Monde. C’était un remède miraculeux, capable de guérir instantanément même les blessures graves. Cette feuille avait aussi largement contribué à soigner la luxation de Raguel, autrefois.
Il n’en restait plus qu’une. Il l’avait utilisée là où il le fallait, mais cela ne l’empêchait pas de trouver ce gâchis regrettable.
Tandis qu’il était plongé dans ses pensées, Gaf prit la parole.
« J’ai une question. »
« Laquelle ? »
« Kembell. Pourquoi lui as-tu révélé qui tu étais ? Tu avais presque réussi à lui faire croire que tu étais le Grand Saint. »
Se révéler comme un démon allait forcément susciter de la résistance.
Kembell risquait de ne pas agir selon les intentions de Mapheltan.
C’était ce que pensait Gaf.
Mapheltan répondit :
« Si je ne le lui avais pas dit, qui Kembell aurait-il remercié toute sa vie ? Je ne pouvais pas le laisser faire. »
« C’est vraiment la seule raison ? »
« Enfin, tant qu’à faire, je me crée aussi un fidèle. »
Les adorateurs de démons. Au bout du compte, Mapheltan avait lui aussi besoin de gens comme eux.
Gaf garda un instant le silence, pensif, puis reprit :
« J’ai entendu ce que tu lui as dit. Tu jouais au dieu. Qu’est-ce que tu cherches à devenir, au juste ? »
« Ne va pas t’imaginer des choses. Qu’est-ce que ça peut me faire s’il me vénère comme un dieu ? »
Ce n’était pas faux, mais Gaf ne parvenait pas à se débarrasser de son malaise.
« Putain de demi-démon. Tu sais vraiment bien embobiner les gens. »
« Je vais prendre ça pour un compliment. »
« Pense ce que tu veux, et fiche-moi la paix. »
Gaf comptait rentrer seul sur son territoire.
Mapheltan fronça les sourcils.
« Tu vas vraiment rentrer à pied ? »
« Je me débrouillerai. Ne t’en mêle pas. »
Mapheltan déploya ses ailes.
« C’est ta dernière chance. »
« Vas-y. »
Le corps de Mapheltan s’éleva lentement dans les airs.
« Je m’en vais ? »
Gaf lui répondit d’un regard. Ses yeux étaient emplis d’une intention meurtrière.
Mapheltan soupira et en rajouta, théâtralement.
« C’est ta fichue loyauté, le problème. »
Son immense queue s’enroula aussitôt autour de la taille de Gaf.
Une silhouette noire fila dans le ciel.
Gaf se débattit violemment dans les airs.
« Attends un peu ! Un jour, je t’enverrai moi-même en enfer ! »
Un flot d’injures salaces se répandit dans le ciel nocturne.
* * *
La bibliothèque souterraine baignait dans le silence.
« Grande Fin, tu es de retour ?! »
Seul Zalkarin était enthousiaste. Le petit démon peinait à contenir sa joie à l’idée de se rendre à Narak.
Ilea et Raguel avaient l’air préoccupés.
La peur et l’anxiété se lisaient tout particulièrement sur le visage de Raguel.
Mapheltan prit la parole, perplexe.
« Vous avez tous l’air particulièrement abattus aujourd’hui. Toi surtout, Raguel. Tu pourrais retrouver la vue, alors ne devrais-tu pas être un peu plus heureux ? »
La veille au soir, avant de quitter la bibliothèque, Mapheltan avait clairement indiqué qu’il comptait respecter le marché concernant la vue de Raguel.
Raguel aurait dû être plus enthousiaste.
Pourtant, son visage ne laissait entrevoir la moindre attente.
Raguel ouvrit lentement la bouche.
« Jo… non, Mapheltan. »
« Parle. »
Raguel déglutit. Une résolution nouvelle se lisait sur son visage.
Le garçon aveugle fixa Mapheltan de ses yeux éteints.
« … Mapheltan, est-ce que je vais mourir à Narak ? »
Un humain ordinaire perdrait la vie dès qu’il entrerait à Narak. Sa mort était inévitable. Aussi bien préparé soit-il, il ne pourrait pas survivre deux semaines.
Tout le monde le savait.
Ilea regarda Mapheltan. Son expression était plus impassible que d’habitude ; elle ne laissait rien paraître.
Mapheltan se gratta la nuque.
« Eh bien, quelque chose comme ça. Ton corps ne survivra pas à Narak. »
Raguel eut le hoquet. Une foule d’émotions se bousculèrent sur son visage.
« T-tu plaisantes, pas vrai ? Comme d’habitude… »
Mapheltan secoua la tête.
« Je suis sérieux. Alors, Raguel, es-tu prêt à mourir ? »
Il parlait d’une chose aussi effroyable comme si elle n’avait aucune importance.
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