Chapitre 4
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Murmures d’un démon intrigant ◈
Chapitre 4 : Le compagnon d’une autre espèce
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Ils se rendaient au château du seigneur.
Ils devaient chevaucher depuis le village de Taháran jusqu’au territoire directement administré par Myatro.
Ils pouvaient parcourir cette distance en une journée sans s’arrêter, mais ce n’était pas réaliste.
Le cheval avait lui aussi besoin de repos. Le surmener leur vaudrait une punition. C’était l’un des enseignements du Grand Saint Marziel.
Même Gaf, qui n’était pas particulièrement pieux, vivait selon certains principes de la foi.
Il attacha le cheval à un arbre.
Le grand destrier haletait péniblement, comme s’il risquait de s’effondrer d’un instant à l’autre.
Gaf était tout aussi épuisé. Il comptait passer la nuit dans les montagnes.
Il traîna un rocher et le posa devant le feu de camp.
Ils se trouvaient au pied d’une montagne entourée d’arbres gigantesques ; nul risque que l’identité de son compagnon soit découverte.
Gaf fixa les flammes.
« On dirait que tu es réveillé. »
La silhouette du démon vacilla entre les flammes.
« Je suis réveillé depuis le début. »
Pourtant, ils ne pouvaient pas communiquer. La langue d’un nouveau-né humain était incapable de former des mots correctement.
« Tu piquais pourtant du nez sans problème. »
Un peu plus tôt, Johan avait bel et bien été accablé par le sommeil. Il devait y avoir une raison pour que les bébés dorment toute la journée.
« Pour l’instant, on n’y peut rien. »
Johan vivrait probablement le jour comme un humain et la nuit comme un démon. Sa forme démoniaque semblait bien plus contraignante, mais le problème le plus pressant concernait la journée.
Un corps humain qui n’avait pas fini de se développer était totalement impuissant. Il dépendait des soins de quelqu’un d’autre.
Gaf eut un rire sans joie.
« Je n’aurais jamais cru devoir jouer les nourrices pour toi aussi. »
« Considère que ça fait partie du contrat. »
« … Et pour combien de temps ? »
« Le contrat ? »
Gaf acquiesça.
« Il ne prend jamais fin. »
C’était un contrat à vie. Une ombre passa sur le visage de Gaf.
« Tu aurais dû le lire plus attentivement. »
À l’époque, Gaf n’avait pensé qu’à découvrir où se trouvait sa fille. Il n’avait pas eu le loisir d’examiner chaque clause.
« … Un vrai démon maudit. Mais je ne le regrette pas. »
Même s’il pouvait remonter le temps, il conclurait de nouveau ce contrat.
Johan ne répondit pas. Après un moment de réflexion, il prit la parole.
« Enfin, je te laisserai partir le moment venu. »
Gaf lâcha un rire dépourvu d’humour.
« Le moment venu. Ça ne pourrait pas être plus vague. »
« Je tiens parole. Mais ça ne servirait à rien si tu mourais avant. »
Si l’histoire suivait le roman original, Gaf mourrait bientôt. Il périrait en tentant de sauver sa fille.
Ilea le ressusciterait plus tard grâce à la nécromancie, mais il serait difficile de parler d’une vie entière. Il ne serait rien de plus qu’un mort qui s’attarde.
Cette péripétie était imminente, et Johan comptait bouleverser l’avenir.
« Je ne mourrai pas avant d’avoir sauvé Ilea, dit calmement Gaf. »
« Et après ? »
Gaf mit du temps à répondre.
Regardez-moi ça. Il n’a pas réfléchi à ce qui viendra après.
Johan soupira.
« Tu as un plan ? »
Gaf soutint le regard de Johan. Leurs yeux s’accrochèrent dans l’air.
« Dis-moi, Gaf. »
Après une hésitation, Gaf ouvrit la bouche.
« Je m’infiltrerai là-bas et je la ferai sortir. »
« Sois plus précis. »
« À la faveur de la nuit… »
Johan agita la main.
« Ça suffit. C’est d’une grossièreté affligeante. »
Cet homme, qui avait autrefois dirigé une compagnie de mercenaires, ne faisait preuve d’aucune minutie. Son obsession pour sa fille lui avait-elle paralysé le jugement ? Quoi qu’il en soit, son plan fut rejeté.
« J’ai une autre idée, dit Johan. »
Le doute passa sur le visage de Gaf.
« Je suis obligé de t’écouter ? On dirait que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. »
Johan secoua la tête, comme si Gaf était pitoyable.
« Imbécile. Comme je te l’ai déjà dit, nos destins sont liés. Si tu te fais tuer en faisant une connerie, qui me protégera ? »
C’était la raison apparente pour laquelle Johan aidait Gaf. Il poursuivait un autre objectif.
La Grande Sorcière Ilea. Johan allait recruter ce monstre.
Rien ne garantissait qu’il y parviendrait. Ilea était extrêmement difficile à gérer. Quelque chose clochait chez elle.
Si le recrutement échouait, Johan aurait davantage de chances de survivre en se débarrassant d’elle au plus tôt.
La faire éclore ou l’arracher à la racine. Il devait choisir l’une de ces deux options.
Naturellement, Johan ne pouvait pas expliquer cela à Gaf.
« … Cette fichue histoire de destin lié. Chaque fois que je l’entends, ça me donne la nausée. »
« Qu’est-ce que j’y peux ? C’est la vérité. »
Gaf se mordit la lèvre.
« Tu pourras dire ce que tu veux, je ne m’en remettrai plus jamais à un démon. Maintenant que je sais où elle est, je la sauverai moi-même. »
« Alors tu sacrifies la vie de ta fille à ta pauvre fierté. Je plains seulement Ilea d’avoir un père comme toi. »
Gaf se leva lentement.
« La fierté ? Qu’est-ce que tu peux en savoir, toi ? »
« Alors, la foi ? Mais Gaf, tu n’es pas si pieux. Ne fais pas semblant du contraire après avoir passé un marché avec un démon. »
Le visage de Gaf se tordit de rage.
« Rien que ton haleine me dégoûte. Et tu voudrais que je travaille avec toi. C’est tout simplement impossible. Voilà pourquoi. »
« Quelle excuse usée jusqu’à la corde. Ça me donne envie de bâiller. »
« Pense ce que tu veux. Cette conversation ne mène à rien. Je vais dormir. »
Sur ces mots, Gaf se détourna et s’éloigna.
Johan murmura à voix basse :
« Si ce n’est ni la fierté ni la foi… Je vois. La vengeance, ou la rancœur ? »
Gaf s’arrêta net.
Il tourna la tête vers Johan.
« Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« Tu as bien entendu. La vengeance. »
Le sourcil de Gaf tressaillit.
« Tu vois en moi le démon qui t’a tout pris. »
À peine Johan eut-il fini de parler que le visage de Gaf se durcit.
« J’ai touché un point sensible ? Toutes mes excuses. »
Gaf avait tout perdu à cause d’un démon. Il avait perdu les hommes qui combattaient à ses côtés, et même son épouse bien-aimée avait été assassinée.
Sa vie était rongée par la haine des démons. Sans Ilea, Gaf se serait donné la mort depuis longtemps.
« C-Comment tu… ? »
« La question importante, ce n’est pas comment. Tu ne comprends toujours pas ? J’en sais bien plus que tu ne peux l’imaginer, et tu peux pleinement en tirer parti. »
Johan ajouta, l’air exaspéré :
« Mais tu restes prisonnier de sentiments aussi mesquins. Tss. Tu comptes aussi perdre ta fille ? »
Le visage de Gaf se décomposa aussitôt. Il dégaina son épée.
« Espèce de démon manipulateur ! Qui essaies-tu de berner ? »
Le ressentiment qu’il avait refoulé déferla sur Johan comme une vague. C’était une émotion profondément négative. Pour un démon, elle était à la fois une drogue et un terreau propice à la croissance.
Johan fut submergé par une vague d’extase. S’il cédait à ce plaisir, ne serait-ce qu’un instant, il avait l’impression de se perdre.
Johan se mordit la langue.
« … Ne dépasse pas les limites. Tu as oublié le contrat ? À l’instant où tu brandiras cette épée, l’énergie démoniaque te broiera le cœur. »
En vertu du contrat, Gaf était tenu de protéger Johan. Il ne pouvait pas attaquer quelqu’un qu’il devait défendre au péril de sa vie.
« Baisse ton épée. Il nous faut une conversation constructive, pas ces absurdités inutiles. »
Gaf tremblait de tout son corps. Il voulait abattre sur-le-champ l’hybride devant lui, mais son bras refusait de bouger.
Il ne pouvait s’empêcher de penser à sa fille, laissée seule.
« Je te garantis que sans mon aide, tu n’auras même pas l’occasion de voir Ilea. »
Gaf parla d’une voix étranglée, comme s’il avalait la lame.
« … Qu’est-ce que tu manigances au juste ? »
Le démon prétendait que leurs intérêts concordaient, mais Gaf ne pouvait pas le croire sur parole.
Le tout petit nourrisson devant lui était un être inconnu.
Il avait appris à parler dès sa naissance et savait des choses qu’il n’aurait pas dû connaître. Gaf n’avait jamais entendu parler d’un démon pareil.
La survie pouvait-elle vraiment préoccuper cet étrange sang-mêlé ? Gaf en doutait. Il devait avoir un autre motif caché.
« Manigancer ? »
« Je veux dire, pourquoi essaies-tu de me tromper ? »
Johan ne saisit pas le sens profond de la question.
Il y réfléchit tout de même.
Qu’est-ce que je cherche à obtenir en me servant de Gaf ? Au village, je l’ai choisi uniquement pour faciliter ma survie.
N’était-ce que la suite de cette décision ?
S’il n’avait pour seul objectif que de survivre, n’existait-il pas une autre solution ?
Johan secoua intérieurement la tête.
Non. Le roman fonçait droit vers une fin cruelle pour les démons comme pour les humains.
Johan ne pouvait pas se cacher. S’il ne prenait pas part au cours de l’histoire, une mort atroce l’attendait.
Il lui fallait de l’influence et du pouvoir.
Les yeux rouges de Johan flamboyèrent.
« J’aurai un territoire. »
« Quoi ? »
« La maison baronniale de Myatro. C’est mon objectif à court terme. Ça répond à ta question ? »
« Qu’est-ce que tu… ? »
Johan esquissa un sourire.
« Nos intérêts continuent de converger. Si ton contractant devient seigneur, la sécurité d’Ilea sera garantie, elle aussi. »
Un seigneur. La stupéfaction envahit le visage de Gaf.
« T-Tu… »
Aux oreilles de Gaf, Johan semblait vouloir transformer la région en élevage de démons et réduire ses habitants à l’état de bétail.
Gaf deviendrait le complice d’un massacre abominable.
Il avait l’impression de s’être lié à la mauvaise personne.
* * *
Le baron Gryan Myatro n’arrivait plus à dormir depuis quelque temps.
Ses rêves en étaient la cause.
Chaque fois que le baron fermait les yeux, des pupilles écarlates le fixaient. Il s’était habitué à se réveiller en sursaut, terrorisé. Le prêtre disait qu’il travaillait trop, mais le baron travaillait à peine.
Il n’avait aucune raison de faire des cauchemars.
Le baron frappa son lit avec irritation.
« Espèce de traînée mal élevée ! Ton maître n’arrive pas à dormir et tu t’en fiches complètement ? »
Le lit trembla. La jeune fille allongée à côté du baron se redressa d’un bond, affolée.
« J-Je vous demande pardon ! »
« Silence ! Va me chercher de l’eau ! »
Le baron lui asséna une violente gifle. Un bruit sourd retentit. La frêle jeune fille ne pouvait résister à la force de cet homme massif.
Elle roula hors du lit. Elle s’était peut-être évanouie, car son petit corps ne bougeait plus du tout.
« Bonne à rien ! »
Le baron lui cracha dessus.
« Rien chez toi ne me plaît ! »
La plupart des jeunes filles offertes en tribut cette fois-ci étaient comme elle. Elles étaient loin de répondre aux attentes du baron.
À l’exception d’une seule.
Ilea. Une fleur cachée dans la boue.
Le baron perdait ses forces de jour en jour et n’avait donc pas encore pu goûter à son parfum. Mais quand il aurait repris du poil de la bête, il lui arracherait ses pétales.
Même pour mener à bien sa grande entreprise, le baron avait besoin du repos que lui procurait le sommeil.
Il se recoucha et ferma les yeux.
À peine sombrait-il dans un sommeil léger qu’il repoussa les couvertures d’un coup de pied en hurlant.
Un démon le fixait, juché sur son ventre.
Ses yeux rouges luisaient d’un éclat sinistre. La créature retroussa les lèvres en un sourire malveillant. Au même instant, une main d’un noir de jais saisit le baron à la gorge.
« É-Éloigne-toi de moi ! »
Au moment où le baron se redressa d’un bond, pris de panique, son environnement changea.
La pièce était silencieuse et le démon avait disparu.
Le baron se prit la tête entre les mains.
« … Bon sang. Qu’est-ce qu’il me veut, le Guetteur de Narak ? »
Le baron désirait désespérément être délivré de ces terribles cauchemars.
* * *
L’obscurité recouvrit le pied de la montagne. Le feu de camp n’était plus qu’un tas de cendres, dispersées par le vent glacial, et le clair de lune ne parvenait pas à percer la forêt dense.
La seule lumière venait d’une lueur rouge intermittente.
C’étaient les yeux de Johan. Tandis que tous les autres dormaient, le démon était éveillé.
Une fumée plus sombre que la nuit s’élevait de la main de Johan.
La brume noire commença à prendre forme. Elle ne dépassait pas la taille d’un ongle. Une fois achevée, elle ressemblait à une minuscule fée.
C’est un peu difficile.
Johan mettait ses pouvoirs à l’épreuve.
Le pouvoir qu’il s’efforçait de maîtriser était le Démon des rêves, un pouvoir surnaturel qui prenait la forme d’une fée et provoquait des cauchemars. Seuls certains démons pouvaient en disposer.
Comme il s’agissait d’un pouvoir spécial, il était extrêmement difficile à maîtriser.
À l’instar du pacte avec un démon, son mode d’emploi était gravé dans l’esprit de Johan, mais le Démon des rêves exigeait une bien plus grande maîtrise.
Il ne réussit à en créer un qu’après plusieurs heures d’entraînement.
La fée noire qui volait non loin de lui était le fruit de ses efforts.
Johan donna un ordre au Démon des rêves.
Fais des rondes autour du baron Gryan Myatro.
Pour provoquer des cauchemars, il fallait connaître sa cible. Johan n’avait aucun problème de ce côté-là. Après avoir lu le roman en entier, il connaissait dans les moindres détails les secrets de la famille Myatro.
La fée, chargée de sa mission, s’envola. Elle traversa la forêt dense et disparut de vue.
Elle devait se diriger vers le baron.
Johan referma les yeux.
Des lettres rouges s’alignèrent dans l’obscurité, devant ses yeux.
La plupart étaient écrites dans des langues déformées qu’il ne comprenait pas.
Deux mots seulement lui étaient intelligibles.
Pacte avec un démon et Démon des rêves. Tous ses autres pouvoirs étaient scellés.
Il n’y a pas assez d’informations.
Rien ne lui indiquait clairement quel démon l’habitait, de quelle lignée il descendait ni quels genres de capacités il possédait.
Johan observa la femme qui lui avait donné naissance, plongée dans un profond sommeil.
Avec quel démon avait-elle couché ? Inutile de le lui demander. Elle n’avait pas toute sa raison. Elle parlait à peine ; aucune chance d’obtenir une réponse cohérente.
Johan poussa un profond soupir.
D’abord, survivre. Je pourrai découvrir le reste après.
Sa priorité était de survivre. Il lui fallait un plan précis pour y parvenir.
La moindre erreur suffirait à ce que ce monde engloutisse Johan tout entier.
Des pensées compliquées lui traversèrent l’esprit.
Avec le temps, elles s’ordonnèrent peu à peu.
L’obscurité de la nuit se dissipa, emportant ces pensées avec elle.
Le soleil se leva.
Johan ramassa un petit caillou.
« Le soleil est levé. Réveille-toi. »
Johan le lança sur Gaf, qui dormait.
Une main sur le front, Gaf ouvrit les yeux et dévisagea Johan, incrédule.
« … Sale démon. Tu vas me rendre fou. »
À la place du démon, un bébé à la peau claire dormait.
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