Chapitre 18
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Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Murmures d’un démon intrigant ◈
Chapitre 18 : Johan Myatro (3)
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La première rencontre entre le père et le fils ne laissa place à la moindre trace d’affection ou de joie.
Seule une tension gênante flottait dans l’air.
Au milieu de cette atmosphère pesante, la gouvernante d’âge mûr fit une proposition.
« Le baron a préparé un dîner en l’honneur du Jeune Maître Johan. Veuillez nous suivre jusqu’à la salle à manger. »
« Merci pour cet accueil. Un dîner, donc ? J’ai hâte. »
La gouvernante répondit sans expression.
« Inutile de nous parler avec tant de formalité, à nous, les domestiques. Vous pouvez vous adresser à nous plus simplement, désormais. »
Johan était l’héritier de la Maison Myatro.
Cela n’avait pas été annoncé officiellement, mais tous les habitants du château l’avaient compris.
L’arrivée de Johan tombait tout simplement trop à point nommé.
Raguel, qui était handicapé, n’avait aucun droit à la succession, tandis que le frère cadet du baron n’avait cessé de faire pression sur le domaine.
Acculé, le baron n’avait eu d’autre choix que de prendre une décision.
Plutôt que de laisser son frère cadet s’emparer de la Maison, il avait choisi de désigner son fils illégitime comme héritier.
Mieux valait un fils illégitime de son sang qu’un frère devenu ennemi.
Voilà ce que tout le monde au château supposait.
Johan hocha la tête.
« Très bien. Je vous parlerai plus simplement, désormais. »
Pour un enfant qui avait vécu comme un roturier, il ne montrait aucune hésitation. Il semblait naturel chez lui de traiter ses subordonnés comme tels.
Le chevalier du baron eut un rire sec et s’adressa à Gaf.
« Il se comporte déjà en maître des lieux. Un drôle de personnage. »
« C’est comme ça qu’il est. Il garde toujours son sang-froid. »
Gaf n’avait jamais vu Johan perdre contenance ou se laisser ébranler.
Il débordait toujours d’assurance, comme si tout était sous son contrôle.
Cette fois ne faisait pas exception.
Ils n’étaient entrés dans le château seigneurial que depuis moins de cinq minutes, et Johan était déjà parfaitement à son aise.
« Montrez-nous le chemin. J’ai faim. »
La gouvernante cligna des yeux, puis s’inclina.
« V-veuillez me suivre. »
Tout le monde quitta le couloir pour se diriger vers la salle à manger.
Une odeur alléchante flottait dans l’air. La table croulait sous une grande variété de plats.
Lorsque le baron prit place en bout de table, Johan s’assit à côté de lui, en diagonale.
Le chevalier, le trésorier, l’intendant et le prêtre s’installèrent à leur tour.
Gaf était assis tout au bout.
Les servantes et les Jeunes Filles du tribut n’avaient pas le droit de s’asseoir à la table principale.
Elles gagnèrent des tables distinctes, dressées de part et d’autre.
Personne ne prit ses couverts en premier. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas eu droit à un tel dîner, et tous brûlaient d’envie de se jeter sur les plats, mais leurs regards restaient rivés sur le baron.
Le repas ne pouvait commencer qu’avec sa permission.
Le baron guetta la réaction de Johan.
« Mon fils dit qu’il a faim. Commençons par manger. Allez-y, prenez vos couverts. »
Au moment où le baron saisit sa fourchette, Johan prit la parole.
« Avant le repas, j’ai plusieurs propositions à vous faire. »
« … Qu’y a-t-il ? »
« Premièrement, renvoyez les Jeunes Filles du tribut chez elles. »
Tous ouvrirent de grands yeux. On ne touchait pas aux Jeunes Filles du tribut. Aborder le sujet revenait pratiquement à défier le baron.
Johan venait de dépasser les limites.
Même s’il était l’héritier, il n’était encore qu’un jeune fils illégitime.
L’intendant, surpris, rajusta ses lunettes.
« Ce serait impossible. »
« Vous devez être chargé de les réquisitionner. Expliquez-moi pourquoi c’est impossible. »
« Eh b-bien… »
Comme l’intendant laissait sa phrase en suspens, le chevalier du baron ricana et intervint.
« On dirait que notre jeune maître a pitié de ces gueuses. »
Il désigna la table de gauche.
Les petites filles étaient assises, les yeux baissés par peur.
« Vous êtes encore jeune, je comprends. Votre éducation doit aussi laisser à désirer, alors permettez-moi de vous éclairer. »
Le chevalier ajouta d’un air arrogant :
« Les gens ont des statuts, des apparences et des sexes différents ; leur façon de vivre diffère donc aussi. Les paysans cultivent les champs, tandis que les chevaliers servent leur seigneur. En remplissant leur devoir, ils trouvent un but et poursuivent leur existence. Et les Jeunes Filles du tribut ? »
Le chevalier regarda les filles.
« Répondez. Quand êtes-vous le plus heureuses ? »
Les Jeunes Filles du tribut répondirent d’une seule voix.
« Le bonheur du baron fait notre bonheur. »
Leur voix et leur ton ne tremblaient pas le moins du monde. On aurait dit des machines dépourvues d’émotions.
Apparemment satisfait, le chevalier sourit.
« Vous avez entendu ? Elles s’épanouissent au service de leur maître. Inutile d’avoir pitié d’elles. »
« Vous passez à côté du sujet. Je ne m’intéresse pas à leur bonheur ou à leur malheur. Je veux simplement en évaluer l’utilité. »
Johan se tourna vers l’homme chauve d’âge mûr assis à côté de lui.
« Trésorier, combien dépense-t-on chaque mois pour nourrir et loger les Jeunes Filles du tribut ? »
« … Environ huit pièces d’argent casiliennes. »
Johan reporta son regard sur le chevalier.
« De quoi acheter vingt épées de fer. »
Le roman Inmarok évoquait souvent la monnaie. Grand lecteur, Johan en connaissait naturellement très bien la valeur.
« Est-ce vraiment une dépense qui en vaut la peine ? »
Le sourire du chevalier s’effaça. Il avait voulu remettre le bâtard à sa place, mais l’affaire n’allait pas être si simple.
« La valeur dépend de celui qui la donne. Savez-vous combien se vend le mouchoir d’une sainte sur le marché noir ? Vous seriez sidéré d’en connaître le prix. Ce n’est qu’un chiffon dont elle s’est servie avant de le jeter, mais pour certains, il vaut son pesant d’or. »
Johan laissa échapper un petit rire.
« Au lieu de donner un conseil loyal, vous invoquez même un exemple irrévérencieux pour défendre l’erreur de votre seigneur. Même en économisant chaque pièce pour préparer la guerre, cela ne suffira pas. Pourquoi gaspiller du temps et de l’argent dans des affaires privées ? Serait-ce pour aveugler et rendre sourd mon père ? »
Le chevalier fronça les sourcils.
« Quelle insolence ! »
« La guerre plane sur ce domaine. À moins d’avoir un autre motif, un chevalier comme vous ne saurait être aussi optimiste. »
Le chevalier frappa la table du poing.
« Vous m’accusez d’avoir des arrière-pensées ? »
Johan esquissa un sourire.
« Je dis que vous devriez éviter de vous comporter de façon à éveiller les soupçons. Ceux qui trompent leur maître par des sophismes sont généralement des flagorneurs ou des traîtres. »
Le chevalier trembla. Il ressemblait à un volcan sur le point d’entrer en éruption.
Les serviteurs ne purent cacher leur stupeur.
Un garçon de dix ans venait de tourner en bourrique ce chevalier si orgueilleux.
Les paroles de Johan étaient d’une froideur et d’une cruauté bien au-delà de son âge.
Comme une dague.
À première vue, c’était glaçant. Mais, sous un autre angle, c’était peut-être la marque d’un chef de Maison.
« C’est une insulte que je ne peux pas laisser passer ! Un traître, dites-vous ? »
« Mon opinion sur vous peut changer à tout moment, selon vos actes. Commençons par régler la question des Jeunes Filles du tribut. »
Johan regarda le baron.
« Je voudrais connaître l’avis de mon père. Comptez-vous continuer à jeter huit pièces d’argent par mois ? »
Tous les regards se tournèrent vers le bout de la table.
En temps normal, le baron aurait commencé par crier, mais aujourd’hui, il ne semblait même pas avoir la force de se mettre en colère.
Des gouttes de sueur froide lui coulaient sur le visage.
« Je vous en prie, répondez, père. »
Le baron esquissa un sourire gêné.
« Cette affaire… »
Le visage de Johan s’assombrit brusquement. Il fixa le baron droit dans les yeux.
« Oui ? »
Le baron eut un sursaut. Les souvenirs de la nuit précédente lui revinrent lentement à l’esprit.
« T-tu as raison. Je renverrai les Jeunes Filles du tribut chez elles. »
Des exclamations de surprise fusèrent de toutes parts. Tout le monde était stupéfait. Le baron, si profondément consumé par la possessivité et l’obsession, renonçait si facilement à ses jouets. C’était incroyable.
Johan se tourna vers l’intendant.
« Occupez-vous-en rapidement. »
L’intendant rajusta ses lunettes.
« Bien compris. Je les ferai toutes rentrer chez elles avant la fin du mois. »
Les Jeunes Filles du tribut se figèrent, glacées. Leur souhait s’était réalisé, et pourtant, pas même une larme de joie ne coula. Cela leur semblait irréel.
« C’est vrai… »
« N-nous pouvons rentrer chez nous ? »
Johan hocha la tête.
« Rentrez chez vous et vivez heureuses. Oubliez tout ce qui s’est passé ici. »
Les Jeunes Filles du tribut regardèrent Johan comme s’il était le Grand Saint. À leurs yeux, il n’était rien de moins qu’un sauveur.
Gaf, qui connaissait la vraie nature de Johan, ne put que rester abasourdi. Ces regards chargés d’émotion posés sur un démon lui inspiraient un profond malaise.
Johan adressa un léger sourire à Gaf.
« Tu as l’air idiot. »
Gaf reprit aussitôt une expression impassible. Retrouvant son air bourru habituel, il répondit d’un ton raide.
« … Le repas va refroidir. Mangeons. »
Johan secoua la tête.
« Il me reste encore plusieurs propositions à faire. »
Le chevalier grinça des dents.
« Qu’est-ce que tu veux encore ? »
« Cela concerne mon oncle. »
Le frère cadet du baron, et oncle de Raguel, Kryll Myatro, lorgnait la Maison depuis un certain temps.
Pour Johan, Kryll représentait un obstacle majeur. S’il voulait s’emparer de toute la Maison Myatro, il devait d’abord s’occuper de lui.
Johan regarda le baron.
« Je veux rencontrer mon oncle. Invite-le au château. »
Le chevalier ricana.
« Tu comptes l’attirer ici pour le tuer ? Tu ne comprends peut-être pas, puisque tu as vécu comme un roturier, mais nous autres nobles ne sommes pas si simples. Si tu tues un invité que tu as convié, non seulement tu seras exclu des cercles politiques, mais toutes les Maisons du royaume se retourneront contre toi. »
Johan répondit sans expression.
« Je n’ai pas l’intention de tuer mon oncle. »
Le baron eut l’air perplexe.
« Alors pourquoi me demandes-tu de convoquer Kryll ? »
« Mon oncle et moi sommes de la même famille. Dégainer nos épées avant même d’avoir parlé serait contraire aux convenances. »
« Ce n’est pas quelqu’un avec qui on peut raisonner. Je le connais bien. »
« Fais-moi confiance et laisse-moi m’en charger. Au moins, les nôtres ne verseront pas de sang. »
Gaf sentit que les paroles de Johan cachaient quelque chose.
*Au moins, les nôtres ne verseront pas de sang ?*
Cela signifiait que l’autre camp risquait d’en verser.
Johan pourrait vraiment inviter Kryll ici pour le tuer.
Le demi-démon devant Gaf était impossible à prévoir.
« Père ? »
Le baron grogna, comme contrarié, mais il ne put finalement pas refuser la proposition de Johan, qui ressemblait davantage à un ordre.
« … Très bien. Je lui enverrai une lettre. »
Tous les serviteurs échangèrent des regards perplexes entre le baron et Johan.
À part Ilea, personne ne pouvait influencer le baron à ce point.
Était-il vraiment si proche de son fils illégitime ? C’était un père qui traitait durement jusqu’à ses propres enfants.
Personne ne comprenait le comportement du baron.
Johan reprit la parole.
« Enfin, je souhaite examiner les reçus et les registres de distribution des céréales, ainsi que les registres des impôts. »
Le trésorier tressaillit et jeta un regard au chevalier.
Le chevalier croisa les bras.
« Pour quelle raison ? »
« Me faut-il une autre raison pour vérifier la situation financière de cette Maison ? »
En tant qu’héritier, Johan était parfaitement en droit de les examiner.
« Trésorier, classez les documents et apportez-les-moi d’ici ce soir. »
L’homme chauve d’âge mûr se gratta le sommet du crâne.
« O-oui, je m’en occuperai. »
Johan regarda le chevalier.
« Si vous avez quelque chose à vous reprocher, vous pouvez l’avouer maintenant. »
« Ha ! »
Les yeux du chevalier brûlaient de rivalité et d’hostilité.
Johan esquissa un léger sourire.
« J’ai déjà beaucoup parlé alors que le repas était devant nous. Voilà qui conclut mes propositions. »
Il y en avait trois en tout. Les Jeunes Filles du tribut, son oncle et les finances de la Maison : Johan venait de mettre ces trois sujets sur la table. S’il les gérait bien, il pourrait s’emparer du domaine d’un seul coup.
« Commençons le repas. Je compte sur vous tous. »
Lorsque Johan prit sa cuillère, tous les convives de la salle à manger saisirent leurs couverts.
Tous attendirent que Johan prenne la première bouchée.
Même le baron l’observait avec attention.
« Bon appétit. »
Johan porta la soupe à sa bouche.
Ce n’est qu’alors que le dîner commença.
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