Chapitre 16
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Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Murmures d’un démon machiavélique ◈
Chapitre 16 : Johan Myatro (1)
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« Sers-m’en encore. »
Sa prononciation était maladroite et sa voix, enfantine. Les premiers mots du bébé étaient terriblement hésitants, mais assez clairs pour qu’on comprenne ce qu’il voulait.
Ilea prit un air malicieux.
« Qu’est-ce que tu as dit ? Je n’ai pas entendu. »
« Verse tout. »
« Un bébé, ça dit “miam-miam”. »
Johan fronça les sourcils et attrapa la fiole de verre que tenait Ilea. Il voulait la lui arracher.
Il n’avait pas assez de force. Avec ses mains minuscules, pareilles à de jeunes pousses de fougère, il ne pouvait même pas résister à une jeune fille.
À la vue de son mécontentement sur son visage pâle, Ilea sourit, satisfaite.
« Je plaisante. Allez, ouvre grand la bouche. »
Le contenu de la fiole coula dans la bouche de Johan.
Le bébé se mit à brûler comme s’il avait pris feu. La sève circulait dans tout son corps.
Ilea laissa échapper un petit cri de surprise.
Johan grandissait dans ses bras sous ses yeux.
Des cheveux lui poussèrent sur le visage, ses membres s’allongèrent et son torse s’épaissit. Les vêtements de tissu qu’il portait ne purent contenir son corps en pleine croissance et se déchirèrent.
Ilea retomba lourdement sur le lit. Elle ne parvenait plus à supporter son poids.
Le bébé avait disparu. Un garçon reposait à présent dans les bras de la jeune fille.
Contrairement à Gaf, qui était resté pétrifié d’horreur, Ilea rayonnait.
« Tu devrais te couvrir. »
Le bas du corps de Johan était entièrement nu.
« Pose-moi. »
« Tiens, prends ça. »
Ilea lui tendit sa cape.
Johan se mit debout, se couvrit et examina son corps désormais adulte.
Il faisait à peu près la même taille qu’Ilea et ses cheveux lui arrivaient aux genoux. Ils étaient aussi longs que s’il n’avait pas été coiffé depuis huit ou dix ans.
Il semblait avoir une dizaine d’années.
En un instant, il avait grandi de plusieurs années.
« C’est tout ce qu’il y avait comme sève ? »
« Oui, j’ai tout recueilli. Son effet est plutôt faible pour un élixir qui a été concentré pendant des centaines d’années. »
Selon Ilea, Johan aurait dû atteindre au moins vingt ans. Pourtant, il n’était encore qu’un garçon.
« C’est parce qu’il ne reste que la souche de l’Arbre-Monde. »
Plus l’arbre était grand, plus sa sève était dense. Mais, au lendemain de la Grande Guerre, on avait abattu plus de quatre-vingt-dix pour cent de l’Arbre-Monde.
La sève avait forcément perdu de son efficacité.
« En fait, je préfère comme ça. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« J’ai l’impression d’avoir un ami, maintenant. »
Johan ricana.
« Tu ne le penses pas. Une sorcière ne pourrait jamais comprendre l’amitié. »
« Tu dis ça comme si toi, tu la comprenais, Johan. Alors que tu es un démon. »
« Regarde-moi. Mon sang est rouge. Je ne peux pas m’empêcher de comprendre les émotions humaines. »
« Alors, je devrais apprendre l’amitié auprès de Johan ? »
« Ça ne servirait à rien. Plus important, tu n’as pas du tout l’air surprise. Tu savais que j’étais Johan ? »
Ilea tourna les yeux vers la femme qui venait d’accoucher.
« Au début, je n’en avais qu’une intuition. Mais dès que j’ai ouvert la porte, j’en ai eu la certitude. L’odeur de Johan imprégnait bien trop cette femme. »
Comme elle avait accouché récemment, des traces d’énergie démoniaque s’accrochaient encore à elle.
« Nous devons rester prudents pendant quelque temps. »
« Ne t’inquiète pas trop. À moins qu’il ne s’agisse de membres haut placés du clergé venus de la capitale royale, ils ne remarqueront rien. »
Ilea l’ignorait, mais bientôt, un groupe de pèlerins dotés d’un grand pouvoir sacré allait se rendre sur le territoire.
C’était ainsi que les choses s’étaient passées dans l’œuvre originale.
Il fallait se préparer à leur arrivée.
« Mieux vaut être prudent. »
« Bien sûr. Tu as tout à fait raison. »
Gaf, qui avait écouté leur conversation, laissa échapper un rire sans joie.
« … C’est absurde. »
Il ne comprenait rien à tout ça. Même sans parler du bébé qui avait grandi d’un coup, Ilea et Johan semblaient aussi à l’aise ensemble que de vieux amis.
« Qu’est-ce que tout cela signifie ? »
« Je suis désolée, Père. »
« Je ne veux pas d’excuses ! »
Au cri empreint de ressentiment de Gaf, le sourire d’Ilea s’effaça et elle baissa la tête.
« C’est à toi que je voulais le plus cacher mon identité, Père, mais j’ai fini par échouer. Comme je te l’ai dit, je suis une sorcière. Je ne peux pas vivre parmi les humains. Je ne peux que m’excuser d’être une fille pareille. »
Gaf cria, incrédule.
« Une sorcière ? Qu’est-ce que tu racontes ? »
Rahel, la dernière sorcière, avait péri cinquante ans plus tôt.
« Les sorcières prévoient toujours des solutions de rechange. Lorsqu’elles ont compris qu’elles allaient disparaître, elles m’ont préparée pour prendre la relève. Peut-être même que le fait que tu m’aies trouvée et élevée faisait partie de leur plan, Père. »
Un souvenir de plus de dix ans surgit dans l’esprit de Gaf.
Après avoir tout perdu, il avait erré seul jusqu’à tomber sur un palais de glace dans le désert. Un palais de glace qui s’élevait au-dessus des sables brûlants. Comme hypnotisé par un mirage, Gaf s’était mis à courir.
Il l’avait poursuivi jour et nuit, mais n’avait jamais réussi à l’atteindre.
Épuisé par la soif et la fatigue, il avait fini par s’effondrer.
Alors qu’il brûlait vif sous le soleil infernal, des grains de sable humide avaient rafraîchi son corps.
De l’eau coulait de quelque part. Le palais de glace fondait.
L’homme qui avait erré en quête de la mort s’était mis à laper l’eau avec avidité, en dépit de la résolution qu’il avait prise.
Il avait depuis longtemps perdu tout ce qui donnait un sens à sa vie, mais il s’accrochait toujours à l’existence.
Pourquoi luttait-il avec tant d’acharnement ? Il avait beau se poser la question, aucune réponse ne lui venait.
Alors qu’il riait amèrement de lui-même, il aperçut un petit berceau.
C’était la seule construction de glace qui n’avait pas fondu. À l’intérieur, un bébé blanc comme neige dormait paisiblement.
Était-ce une plaisanterie de Dieu ? Il lui avait enlevé sa femme enceinte, pour ensuite lui confier une nouvelle vie.
Malgré son désarroi, Gaf tendit la main vers le bébé.
Le bébé rit joyeusement et lui toucha la barbe. Gaf sentit alors une émotion intense monter en lui.
C’était peut-être le salut. Ce jour-là, pour la première fois de sa vie, il traça l’étoile sacrée à cinq branches.
Une larme coula de l’œil de Gaf tandis qu’il se rappelait le passé.
Il ne pouvait se résoudre à croire que tout ce qu’il avait pris pour un miracle n’avait été que le fruit du plan de quelqu’un.
Sans un mot, il se détourna. Pas à pas, il se dirigea vers la sortie de la chambre de l’auberge.
Johan regarda Ilea.
« Tu ne vas pas le retenir ? »
« Il a besoin de réfléchir. »
« Il pourrait partir pour de bon. »
« Ce serait mieux ainsi. Une sorcière n’est qu’une graine de malheur pour les humains. »
Une ombre passa sur le visage d’Ilea. Elle avait l’air seule.
Johan avait grandi orphelin et ne pouvait donc pas pleinement comprendre les liens entre un père et sa fille. Il ressentit malgré tout une légère amertume.
Sans raison, il se sentit mal à l’aise.
« Une graine de malheur. Ce n’est pas entièrement faux. Mais toi, tu es un peu différente, non ? Selon ce que tu feras, tu pourrais t’entendre avec Gaf. »
« Tu t’inquiètes pour Père et moi ? Peut-être est-ce parce que tu es un demi-démon, mais tu es plutôt humain. »
« Je ne veux tout simplement pas assister à un mélodrame. »
« Je vais essayer, alors ne t’inquiète pas trop. Johan a une autre tâche à accomplir. »
« Laquelle ? »
« Survivre. Qu’y a-t-il de plus important ? »
« C’est une évidence. J’ai déjà un plan. »
« Dis-le-moi aussi, s’il te plaît. Nous sommes dans le même bateau. »
Johan se leva du lit et contempla son corps qui avait grandi. Un adolescent humain. Il était un peu jeune, mais cela ne l’empêcherait pas de mener son plan à bien.
Il parla sans expression.
« Avec ce corps, je vais engloutir la Maison Myatro tout entière. »
Ilea, qui était plongée dans ses pensées, esquissa un sourire doux.
« Johan Myatro. Ce nom de famille te va plutôt bien. »
* * *
Le crépuscule s’installait derrière la fenêtre.
Aussi beau que soit le coucher du soleil, un aveugle ne pouvait pas le voir.
Raguel ne pouvait que deviner l’heure.
Gaf n’allait pas tarder. D’habitude, il venait avant le coucher du soleil pour emmener Johan.
Mais plus ces derniers temps. Cela faisait trois semaines que Gaf n’avait pas montré le bout de son nez.
Johan, lui, n’était pas venu depuis près d’un mois.
Raguel se recroquevilla comme une crevette.
*Il avait dit qu’il me ferait la lecture, mais il n’a même pas fini la biographie de Kazan, et je n’ai toujours pas retrouvé la vue…*
Pourquoi Johan lui avait-il fait une promesse si c’était pour que tout se termine ainsi ? S’était-il servi de lui avant de le jeter ? Peut-être avait-il voulu le tromper depuis le début.
Les pensées sombres se succédèrent.
*J’ai été stupide de faire confiance à un démon.*
Il s’était laissé amadouer par une voix douce, puis on l’avait abandonné comme une vieille chaussure.
Il y avait plus d’humains comme ça qu’il ne pouvait en compter. Il n’était qu’un imbécile de plus à s’être fait trahir.
Il s’était attiré tout ça lui-même ; il ne pouvait ni se plaindre ni chercher d’excuses.
Sa rancœur envers Johan avait pris le dessus sur sa culpabilité envers Dieu. Comment osait-il se prétendre victime ?
Même s’il détestait Johan, il craignait qu’il lui soit arrivé quelque chose. Il n’avait même pas le droit de parler de rédemption.
C’était une souffrance qu’il devait endurer seul.
Il serait de nouveau prisonnier des ténèbres et expierait ses péchés.
Raguel se mit à sangloter. Ses pleurs s’amplifièrent, emplissant la pièce.
Après avoir pleuré longtemps, la porte s’ouvrit brusquement.
Il se redressa d’un coup.
« Johan ?! »
« Sale petit bâtard ! Même si je te battais à mort, ce ne serait pas assez ! »
Ce n’était pas la voix de Gaf. C’était un rugissement terrifiant qui fit reculer Raguel dès qu’il l’entendit.
« P-Père… ? »
« Je ne suis pas ton père ! Je t’ai dit de ne pas m’appeler comme ça ! »
Un pot de fleurs vola à travers la pièce et heurta Raguel à la tête.
Le garçon aveugle se recroquevilla instinctivement.
Le souvenir du chandelier lancé par le baron, qui lui avait fait perdre un œil, lui revint soudain.
« J-Je suis désolé ! J’ai eu tort ! Pardonnez-moi, je vous en prie ! Je ne vous appellerai plus jamais Père ! »
Le baron grimpa sur Raguel, le visage dément. Une puanteur d’alcool émanait de son corps.
« Si tu étais capable de comprendre ce qu’on te dit, tu ne serais pas né après avoir dévoré ta propre mère ! Espèce de bête ! Réponds-moi ! Réponds ! »
Le grand homme se mit à frapper le garçon comme un fou.
« Où est Ilea ? Je sais que le mercenaire et Ilea n’arrêtaient pas d’aller et venir dans cette chambre ! Qu’est-ce que vous maniganciez tous ensemble ? Ne me dites pas que vous avez caché Ilea ! »
« P-Pitié, épargnez-moi ! Je ne sais rien ! »
« Ne me raconte pas de conneries ! Amène-la ici, tout de suite ! Tu prends le Veilleur de Narak pour un imbécile ?! »
Les coups impitoyables continuèrent. Cela faisait longtemps que Raguel n’avait pas été battu. Le baron, qui passait ses journées alité, faible et sans forces, était particulièrement énergique aujourd’hui.
Pan ! Pan !
Raguel hurla. La douleur était insupportable. Son corps et son esprit se décomposaient tous deux.
Alors qu’il était sur le point de perdre connaissance sous l’effet de la douleur, un cri retentit dans la pièce.
« Arrêtez ! Vous voulez le tuer ?! »
C’était Gaf. Il se précipita et arracha le baron à Raguel.
Le visage du baron devint rouge vif.
« Comment oses-tu, misérable mercenaire ! »
Clac !
Une claque sonore retentit. Le baron venait de frapper Gaf au visage.
L’impact, aussi dur que la pierre, fit grimacer le baron, déconcerté.
« Q-Quoi… ? »
Son coup pitoyable n’avait même pas réussi à faire tourner la tête de Gaf.
Gaf cria sans broncher.
« Vous essayez de tuer votre propre fils ? Quel genre de parent fait ça ? »
« Ça ne te regarde pas ! Sors d’ici, tout de suite ! »
« Si Raguel disparaît, comment comptez-vous empêcher votre frère cadet de prendre le pouvoir ? Vous êtes prêt à lui céder la place d’héritier ? »
Le frère cadet du baron revendiquait l’héritage de la Maison Myatro. Kryll Myatro. Il disposait même d’une armée de trois cents hommes.
Alors que le baron allait hurler quelque chose de rage, une autre voix l’interrompit.
« Un aveugle ne peut de toute façon pas hériter de la maison noble. »
Gaf et le baron se retournèrent aussitôt. Johan, sous forme humaine, entrait dans la pièce. Ilea l’accompagnait.
À sa vue, le baron ouvrit de grands yeux.
« I-Ilea ! »
Sans tenir compte de la réaction du baron, Johan ajouta :
« Et tous les parents de ce monde ne sont pas comme toi, Gaf. »
Le baron reporta son regard sur Johan.
« Qui es-tu ? Que fais-tu avec Ilea ? Présente-toi ! »
« Tu ne me reconnais pas ? C’est décevant. »
Johan retroussa les lèvres et s’approcha du baron.
Dehors, le soleil se couchait lentement.
« Regarde bien. Nous nous connaissons depuis un bon moment. »
Le visage du baron rougit, puis pâlit.
Le garçon qui lui faisait face était bien trop insolent. Son visage avait quelque chose de noble, mais ses vêtements étaient miteux et ses cheveux aussi emmêlés que ceux d’un mendiant.
Ce devait être l’enfant d’un vagabond. Quelqu’un qui n’osait même pas croiser le regard d’un noble.
« Tu ne comprends toujours pas ? Tu ne vaux pas mieux qu’un aveugle qui a les yeux ouverts. »
« Petit insolent ! Tu sais où tu es ?! »
Le baron leva le bras. Il allait battre le garçon à mort et lui apprendre où était sa place.
Au moment où il allait frapper, le soleil disparut.
Le crépuscule sombra dans les ténèbres, sans laisser la moindre trace. La pièce fut plongée dans un noir absolu.
Le baron commença à reculer.
« C’est la première fois que nous nous rencontrons vraiment. Enchanté. »
Les pupilles du baron se dilatèrent.
Une lumière rouge se refléta dans ses yeux écarquillés.
Ces yeux rouges lui étaient trop familiers. Le regard qui hantait ses rêves était apparu dans la réalité et le fixait droit dans les yeux.
« T-Tu… »
« Je suis un démon. »
D’immenses ailes se déployèrent de chaque côté et couvrirent la pièce.
« Je suis le faucheur qui va déchiqueter ton âme. »
Le baron s’effondra au sol.
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