Chapitre 1
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Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Les murmures d’un démon retors ◈
Chapitre 1 : Les murmures du démon
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La proposition soudaine fit s’agiter les paysans.
« N-Ne l’écoutez pas. »
« Il cherche sûrement à nous séduire ! »
« Mais… »
Ils ne pouvaient s’empêcher d’être tentés. Un pacte avec un démon apportait la prospérité à un foyer. En payant le prix exigé, même ce grenier exigu pourrait se remplir autant que les réserves d’un noble.
« Ne dites pas de sottises. Vous voulez tous vous tordre de douleur, dépérir et mourir ? »
Un homme sortit du groupe de paysans. Il n’avait pas l’air d’un villageois des confins. On aurait dit un soldat entraîné.
Les paysans tournèrent les yeux vers lui.
L’homme reprit la parole.
« Dès qu’on conclura un pacte avec ce démon, on deviendra des cadavres ambulants. Il rongera nos âmes jusqu’à ce qu’il nous jette comme de vieux chiffons. »
La sorcellerie démoniaque pouvait aider aux travaux des champs, mais elle exigeait en sacrifice des âmes ou des vies humaines.
Au bout du compte, elle ne menait qu’à la ruine.
Les paysans observèrent attentivement l’homme et hochèrent la tête.
« O-Oui. Conclure un pacte avec un démon… Dieu serait également en colère. »
« Évidemment. Débarrassons-nous vite de ce monstre maléfique. »
« Avant que l’Église du Grand Saint ne s’en aperçoive. »
L’Église du Grand Saint n’avait aucune raison d’envoyer des chevaliers sacrés dans un endroit aussi reculé. En temps normal, du moins.
Mais si une exception se produisait ? Le village de Taháran risquait d’être détruit non par un démon, mais par des humains.
Tout le monde tressaillit, les épaules tremblantes de peur.
Johan n’était pas non plus tout à fait rassuré. L’arrivée de cet homme massif avait complètement retourné l’opinion contre lui. À ce rythme, Johan ne pourrait échapper à la mort.
Allez, cerveau. Réfléchis.
Plus la situation était urgente, plus Johan devait garder son calme. Il ne pouvait pas avoir l’air perdu ou impuissant. Dès que les villageois le verraient faible, ils le tueraient.
Johan ne voulait pas mourir injustement sans même savoir comment il avait atterri dans ce corps.
Il lui fallait des renseignements. Johan examina minutieusement tout ce qui l’entourait.
Leurs vêtements miteux, leurs vieux outils agricoles rouillés, les bottes de paille, le grenier délabré… Rien de tout cela ne lui apportait la moindre information utile.
Dans ce roman, la plupart des fermes ressemblaient sans doute à celle-ci.
Pour se sortir de là, Johan devait trouver ce qui distinguait cet endroit des autres.
Tandis que Johan parcourait rapidement les alentours du regard, une voix vieille et rauque s’éleva dans la foule.
« Alors, Gaf, qu’est-ce qu’on devrait faire de ce sang-mêlé ? »
Un vieil homme était assis sur une pile de paille. Du bout de sa canne, il tapota légèrement l’homme à l’allure de soldat.
… Gaf ?
Une idée traversa l’esprit de Johan. Ce nom lui était extrêmement familier.
Gaf, capitaine de la Compagnie mercenaire de Kandea. C’était un personnage assez important du roman.
Après avoir perdu tous ses subordonnés par sa propre faute, il avait sombré dans le désespoir et s’était installé dans un village reculé.
C’était ainsi que Johan se souvenait de son histoire.
C’était probablement une intrigue assez classique. Mais ce n’était pas pour cela que Gaf était un personnage remarquable.
La raison, c’était sa fille.
Ilea, la Grande Sorcière. C’était elle qui rendait Gaf si important.
À l’instant où il entendit le nom de Gaf, Johan se plongea dans ses pensées.
Il devait bien y avoir un moyen de tirer parti de la situation.
Tandis que Johan y réfléchissait, le vieil homme reprit la parole.
« Gaf, je t’ai demandé ce que tu en pensais. »
Gaf regarda le vieil homme.
« On devrait s’en occuper au plus vite. Avant que ça ne nous attire une catastrophe. »
« Bien sûr, mais le problème, c’est de savoir comment, non ? »
L’un des paysans se mêla à leur conversation.
« Brûlons-le ! Avec sa mère ! »
Gaf et le vieil homme secouèrent la tête en même temps.
Le vieil homme prit la parole.
« Imbécile. Les démons laissent des malédictions derrière eux quand ils meurent. Rien ne pousse sur une terre souillée par leur sang noir, et la fumée d’un démon qu’on brûle attire les autres jusqu’ici. Tout le monde sait ça. »
Le paysan eut l’air perplexe.
« Chef du village, je le sais aussi. Mais ça ne concerne que les démons de haut rang, non ? Cette chose n’est qu’un nouveau-né, un petit démon qui ne sait même pas marcher. »
Le chef du village claqua la langue.
« Tss. Tu as de la boue dans les yeux. »
Puis il désigna Johan.
« Regarde son front. Même un nouveau-né a une corne. »
Une corne d’un blanc pur dépassait du front de Johan. Elle n’était pas plus grosse qu’un ongle, mais cette corne unique était indéniablement un symbole menaçant des démons.
Les paysans commencèrent à s’agiter dès que le chef du village eut fini de parler.
« Quelle corne… ? »
« Regardez là ! Ce tout petit truc ! »
En y regardant de plus près, ils la distinguaient bel et bien.
Tous reculèrent de plusieurs pas devant Johan.
« S-Si on ne peut pas le tuer, qu’est-ce qu’on est censés faire ?! »
« Chef du village, je vous en prie, donnez-nous une réponse ! »
Le chef du village était l’un des hommes les plus avisés du village et connaissait un peu les démons.
Tous les villageois attendaient sa décision.
« Il faut l’abandonner dans la Gorge de la Mort. »
Ce fut Gaf qui répondit à sa place.
Le chef du village hocha la tête, comme s’il approuvait.
« C’est la meilleure solution. »
Les paysans étouffèrent des grognements mal assurés.
« La Gorge de la Mort… »
« Vous êtes sérieux ? »
Le chef du village acquiesça.
« Nous n’avons pas d’autre choix. Si nous le tuons, le malheur s’abattra sur nous. Si nous le cachons, l’Église du Grand Saint le découvrira. Ce ne sera qu’une question de temps. »
Il promena lentement son regard sur les paysans.
« Il faut le déposer à Narak. Qui s’en charge ? »
Tous se regardèrent. Personne ne se porta volontaire.
La Gorge de la Mort, Narak, était un lieu plus terrifiant pour les humains que l’enfer lui-même. Elle datait de la Guerre sainte. Les échos de la grande guerre qui s’y était déroulée cinq cents ans plus tôt y résonnaient encore.
Les humains ordinaires ne pouvaient même pas s’en approcher. Ils suffoqueraient sous l’effet de l’énergie démoniaque avant d’arriver à proximité.
Un paysan marmonna :
« … Vous nous demandez de nous suicider. »
Le chef du village claqua la langue.
« Il suffit de le mettre dans une barque et de la laisser partir au bon moment, avec le courant. »
Une petite rivière coulait près de la Gorge de la Mort.
Si quelqu’un déposait le bébé sur l’eau en amont et le laissait dériver, le plan du chef du village fonctionnerait.
Malgré tout, personne ne bougea. Sécurité ou pas, accompagner un démon était tout simplement répugnant.
« Tu n’as pas grand-chose à faire en ce moment, non ? Tu pourrais en profiter pour chercher du travail chez le seigneur… »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Ma grange s’est effondrée il y a deux jours, et je dois la réparer. Tu serais plus indiqué, non ? Après tout, tu connais les routes. »
« Quelles routes est-ce que je connais ? »
Chacun refila la tâche à quelqu’un d’autre. Une atmosphère pesante s’installa dans l’assemblée.
Johan, lui, voyait les choses autrement.
Il éprouvait de l’espoir.
Le nom de la Gorge de la Mort confirmait l’hypothèse qu’il avait échafaudée.
Il devait se trouver dans le sud du royaume.
De plus, à en juger par l’âge apparent de Gaf, Johan pouvait à peu près deviner à quelle époque il avait pris possession de ce corps.
C’était le début de l’arc d’Ilea dans le roman.
Il avait suffisamment d’informations pour sortir de cette crise.
À peine Johan eut-il tiré cette conclusion que Gaf s’avança.
« J’irai. »
Le chef du village releva légèrement le coin de la bouche.
« Tu iras ? »
« Oui. J’abandonnerai ce sang-mêlé. »
Les villageois eurent l’air gênés, mais furent secrètement soulagés.
« On peut faire confiance à Gaf. »
« Je vous en prie. Vous savez bien que c’est la saison des récoltes. »
« On vous en doit une. »
Sans prêter attention aux politesses creuses qui fusaient de toutes parts, Gaf baissa les yeux vers le démon nouveau-né.
« Ne fais pas le malin. Tu ne peux pas t’échapper. »
À ce rythme, Johan serait abandonné dans la Gorge de la Mort. Même avec les informations tirées du roman, il n’avait aucun moyen de survivre dans cet endroit terrifiant.
Johan était toujours un nourrisson sans défense.
Le chef du village, qui observait la scène, prit la parole.
« Tu devrais partir tout de suite. Tu arriveras dans quatre jours. »
Gaf acquiesça et tendit sa grosse main. Au moment où il allait saisir le bébé par la nuque, Johan prit la parole, l’air parfaitement détendu.
« Tu vas le regretter. »
Gaf fronça les sourcils.
« Quelles conneries… »
« Tu n’as même pas entendu ce que j’ai à proposer. »
« La ferme. Nous ne vendrons pas nos âmes pour un gain éphémère. »
Sur ces mots, Gaf déchira sa chemise.
« La route est longue, et je ne compte pas écouter tes conneries tout le trajet. Je vais te fermer cette sale gueule. »
Il approcha le morceau de tissu déchiré de la bouche du démon.
Johan n’y prêta aucune attention.
« Éphémère, tu dis. Qui t’a raconté ça ? Ou bien retrouver un enfant perdu ne te procurerait-il qu’un bonheur passager ? »
Les paysans s’agitèrent dès que Johan eut fini de parler.
« Q-Quoi ?! »
« Qu’est-ce que ce démon vient de dire ?! »
« Il a parlé d’enfants… »
Même l’expression de Gaf vacilla.
La sonde avait fait mouche. Johan réprima son soulagement.
Comme il l’avait prévu, des enfants disparaissaient de ce village.
L’affaire des disparitions dans le village de Taháran. C’était le début de l’histoire originale, à l’identique.
Gaf serra le poing.
« Ce sang-mêlé maléfique a fouillé dans nos cœurs ! Ne vous laissez pas berner ! »
Puis il saisit Johan par la nuque et le souleva.
« Si tu prononces encore un mot, je t’arrache la langue ! »
L’homme devant Johan était un mercenaire qui avait gagné sa vie en tuant. En tant qu’homme moderne, Johan ne pouvait s’empêcher d’être intimidé par son regard meurtrier.
À vrai dire, Johan avait peur, mais il parvint à se contenir.
Sans rien laisser paraître, il se contenta de répondre calmement :
« Ilea. »
Au même instant, le regard de Gaf vacilla.
Johan ne rata pas sa réaction. Il poursuivit avec un sourire en coin.
« Oui, ta fille, Ilea. Elle a disparu, elle aussi, n’est-ce pas ? »
Tout le corps de Gaf se mit à trembler lentement.
Johan ajouta d’une voix sinistre :
« Alors, maintenant, tu peux toujours m’arracher la langue ? »
S’il le faisait, Gaf ne saurait jamais où se trouvait sa fille.
« Gaf ! Ce démon vient de prononcer le nom de ta fille ! »
« Je l’ai entendu aussi. Ilea ! »
« Comment ce nom a-t-il pu sortir de sa bouche… ? »
Leurs réactions variaient, mais tous semblaient déconcertés.
Dans la poigne de Gaf, Johan promena lentement son regard sur les villageois.
« Beaucoup d’entre vous sont sans doute dans la même situation que Gaf. Vous avez perdu des enfants qui vous étaient chers. Vous pensiez qu’ils étaient morts ? Vous vous trompez. Vos filles sont vivantes et en bonne santé. »
La confusion se peignit sur les visages de toutes les personnes présentes.
Comment un nouveau-né pouvait-il connaître la situation du village, et même savoir le nom d’Ilea ? Et le démon affirmait que les enfants disparus étaient vivants.
Les villageois étaient si abasourdis qu’ils en restaient bouche bée. Même le chef du village pâlissait.
Après avoir observé leurs réactions, Johan reprit la parole.
« Vous pouvez retrouver vos enfants. Voilà une raison suffisante pour discuter avec moi. »
Puis il regarda Gaf droit dans les yeux.
« Gaf, tu ne veux pas savoir où se trouve Ilea ? »
Gaf se mordit la lèvre. Du sang rouge perla.
« … Comment tu le sais ? »
Cette créature avait-elle vraiment lu dans son cœur ? Ou bien…
Quelqu’un cria :
« É-Écoutons au moins ce qu’il a à dire ! »
« Oui ! On n’a rien à perdre ! »
Johan étira les lèvres en un sourire.
« Rien n’est gratuit en ce monde. »
Les pactes avec les démons avaient toujours un prix.
« Alors, faisons un échange. »
Des yeux plus rouges que le sang fixèrent les villageois.
« Qu’allez-vous me donner ? »
Les démons étaient des créatures qui séduisaient les humains. Des propositions alléchantes et des tentations irrésistibles : quiconque prêtait l’oreille à leurs paroles finissait par s’avancer vers un précipice.
Johan connaissait bien la nature des démons et les détestait lui aussi, mais, pour l’instant, il n’avait pas d’autre choix que de jouer leur rôle.
Parce qu’il devait vivre.
C’était bien plus efficace que de supplier pour avoir la vie sauve.
Les lèvres de Johan se courbèrent en un arc sinistre. Une malveillance manifeste s’en dégageait.
Du moins, c’était ce qu’il semblait.
« Maintenant, répondez-moi. Que paierez-vous en échange ? »
Les villageois déglutirent avec peine.
À un moment donné, ils s’étaient mis à écouter les murmures du démon.
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