Chapitre 949
Ren le sentit…
Cette sensation n'avait aucun équivalent physique. Mais elle était à nouveau profondément agréable. Comme gratter une démangeaison qui le tourmentait depuis des années.
Et cela rendait les choses pires. Parce qu'une partie de lui en avait envie. Voulait enfin être libre, les restrictions brisées et les limiteurs retirés.
Il y avait déjà suffisamment d'espace dans la fissure du cœur pour que la luminosité intérieure cherchant à s'échapper ne soit pas trop aveuglante.
Selthia se pencha en avant et observa à travers la fissure élargie avec le calme concentré de quelqu'un lisant un document important. Ses yeux se plissèrent… Puis son expression changea.
Pas de la rage. Quelque chose d'adjacent, mais plus calme et plus spécifique… L'irritation particulière de quelqu'un qui vient de découvrir qu'elle est arrivée trop tard. « Alors ils l'utilisaient déjà », murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour lui.
« De façon inattendue, ils ont donné la priorité à la naissance plutôt qu'à l'approvisionnement en nourriture… Des idiots. »
Elle se redressa légèrement sans lâcher la fissure, et Ren put voir le moment exact où elle réorienta son effort de persuasion.
« Les mutants ont gagné plus de terrain à l'extérieur. Volume, connexions, architecture externe, nous y détenons un avantage immense, c'est indiscutable. » Elle marqua une pause. « Mais cette graine spécifique en toi, je dois l'admettre, est un avantage permanent qui ne nous appartient plus. Il semble que ton ami t'ait emmené là-bas avant nous et maintenant, c'est gâché. »
Elle s'exprimait avec ce calme presque académique que Ren avait remarqué dès le début. Sans drame, sans théâtralité. Comme si elle faisait l'inventaire ou analysait une expérience ratée parmi des milliers d'autres. Comme si elle traitait des données plutôt que de ressentir une émotion. « Au moins, nous avons obtenu des informations. » Son regard passa brièvement au-delà de lui, vers quelque chose qu'il ne pouvait pas voir. « Puisqu'il ne reste apparemment rien de trop important pour nous sous ce château... Je n'ai plus qu'une dernière chose à faire avant que nous passions de l'autre côté pour sécuriser la moitié dont nous avons besoin. » Ses yeux revinrent sur lui, et il y avait désormais quelque chose en eux qui ne correspondait pas tout à fait au reste de son calme. Quelque chose qui n'était pas là auparavant. « Une dernière chose... Cela ne prendra qu'un instant. »
Quelque chose qui se rapprochait d'une émotion authentique.
Elle enfonça son bras à travers la fissure.
Lentement... Avec la délicatesse minutieuse de quelqu'un qui ne veut pas réveiller une bête gardienne tout en empoisonnant sa nourriture. Ses doigts cristallisés se dirigèrent vers la graine de jade couverte de vrilles de lumière dorée pulsante, désormais visible au centre de son cœur avec une clarté qui n'existait que dans cet espace intérieur.
Elle faillit la toucher.
Et la lumière dorée détona.
Il n'y eut aucun avertissement.
Aucune montée en intensité graduelle ne laissant à la jeune fille le temps de retirer sa main. On passa du sommeil à une puissance absolue en une fraction de seconde, une impulsion concentrée qui se déploya vers l'extérieur, totalement et d'un seul coup, avec une magnitude que Ren n'avait jamais vue dans aucune compétence, chez aucun Dresseur qu'il avait rencontré.
Elle fut projetée en arrière.
Ce ne fut pas un vol contrôlé. C'était le genre de mouvement involontaire qui se produit lorsque quelque chose dépasse totalement la capacité du corps à résister, complètement et sans négociation possible. Elle traversa l'espace vide de la bibliothèque, qui n'avait plus d'étagères ni de livres pour freiner sa course, et percuta quelque chose d'invisible à la limite de l'espace intérieur avec une telle force que toute l'architecture trembla autour d'eux.
L'impact fut silencieux mais écrasant. Spirituel plutôt que physique, mais non moins dévastateur. Elle resta immobile un instant.
Puis, là où elle se trouvait, un son se fit entendre que Ren mit une seconde à identifier. Sec... Presque amusé.
Un rire.
Pas le rire de quelqu'un qui allait bien. Celui de quelqu'un qui venait de recevoir quelque chose d'inattendu et qui l'assimilait. Celui de quelqu'un qui trouvait de l'humour dans son propre échec parce que la seule alternative était de reconnaître à quel point il venait de perdre. Celui de quelqu'un dont les plans venaient de voler en éclats et qui faisait face par une sombre hilarité.
Puis une voix s'éleva de l'intérieur de la poitrine de Ren.
Étouffé. Comme si quelqu'un parlait derrière un mur épais, depuis l'étage inférieur ou un endroit techniquement situé dans le même espace, mais pas tout à fait présent.
Mais tout de même reconnaissable.
« Tu vas tout gâcher juste parce que tu ne peux pas l'avoir ? Il est trop tôt pour que notre graine germe. Et certainement pas avec un engrais aussi dégoûtant... Dégage, va contaminer ailleurs avec tes ordures. »
Ren ne respira pas pendant deux secondes.
Cette voix… Cette voix, elle était plus que familière. Sarcastique, mais instructive. Tout ce qui lui manquait, condensé en quelques mots qu'il ne pensait pas entendre aujourd'hui. Cela devait être une hallucination, le fruit du désespoir ou d'un vœu pieux.
Mais c'était réel... C'était là. Son champignon parlait pour la première fois depuis ce qui semblait être une éternité. Apparemment toujours avec lui, malgré tout.
La voix reprit, avec le ton légèrement irrité de quelqu'un qu'on a tiré d'une sieste avant l'heure, et qui tente encore de rassembler ses esprits.
« Et toi. » Une pause. « Arrête de faire des bêtises juste parce que je te manque. Il nous faut d'abord le nœud platine. C'est le prochain objectif pour faire pousser cette chose correctement. N'ose pas sauter les étapes ! »
Ren ouvrit la bouche… Puis la referma.
Les mots ne venaient pas, ne pouvaient pas venir. Trop d'émotions se disputaient l'expression : soulagement, confusion, joie, peur, gratitude et une foule de questions. Toutes emmêlées dans un nœud impossible à défaire assez vite pour former des phrases cohérentes.
Son champignon parlait. Il traitait la situation comme s'ils n'avaient jamais été séparés. Comme si la barrière entre eux n'était qu'un inconvénient mineur plutôt que le mur qu'il pensait être permanent.
Quelque chose de serré dans sa poitrine venait de se relâcher. Quelque chose qui était une blessure silencieuse depuis longtemps, l'absence d'une présence si familière qu'elle avait fini par ne plus être perçue que comme un silence douloureux.
« Et pour éliminer ces intrus agaçants, tu sais déjà ce que tu as à faire. Tu le sais depuis le feu de cette fille garçon manqué. » Une autre pause, plus brève. « Si le feu a laissé une sensation désagréable, c'est la bonne… Ça signifie que ça fonctionnait. Ceux qui te disent que tout devrait être agréable sont ceux qui t'arnaquent ! »
De l'autre côté de la bibliothèque, la fille riait toujours mais n'avait pas bougé d'un pouce.