Chapitre 1 276
Selthia avait battu en retraite, terrifiée à l’idée de perdre davantage de troupes… La capitale était désormais hors de danger.
Liora n’avait plus qu’à maintenir encore un peu un rideau de flammes spirituelles qui couvait le long du mur. Juste assez pour dissuader Selthia de revenir sur sa décision.
Le combat aurait tout de même été rude… Liu avait encore largement de quoi se battre.
Mais il ne pouvait pas défendre seul une ville de cette ampleur. Dans ces conditions, la situation actuelle — les flammes de Liora faisant office d’épouvantail tandis que Liu montait la garde — était idéale. Pas un seul mutant n’aurait voulu retourner vers un mur embrasé par des flammes que sa chair en décomposition ne pouvait pas recycler.
La ville avait tenu.
♢♢♢♢
Quelques minutes plus tard, Liu fit descendre sa bête du ciel et déposa Liora juste à côté d’Arturo.
Le tacticien les remercia. Il s’exprimait avec la sincérité discrète d’un homme qui venait de voir son pari le plus risqué réussir à la perfection.
« Vous êtes arrivés presque à la seconde près… Vous avez sauvé la ville. »
« Nous n’avons pris en charge que la dernière ligne droite, répondit Liu d’une voix toujours aussi calme. Tous les autres se sont battus pendant des heures. Sans eux pour tenir la ligne, nous serions arrivés trop tard. Le mérite revient à ceux qui ont essuyé la tempête jusqu’à notre arrivée. »
Arturo hocha la tête, appréciant la modestie du jeune homme. Mais ils n’avaient pas le temps de fêter leur victoire.
Il tourna les yeux vers le sud.
« Un front est toujours actif, dit-il. Liu, vas-y… Le sud se bat encore, et une paire de bras frais pourrait faire pencher la balance. »
Liu acquiesça, prêt à remonter sur sa bête.
« J’y vais aussi, dit Liora en s’avançant. »
« Non. »
Arturo l’arrêta. Il n’éleva pas la voix, mais son ton avait l’autorité tranquille de quelqu’un qui avait déjà fait ses calculs.
« Dans son message, Ren m’a expressément demandé de veiller à ce que tu ne dépasses pas tes limites. Canaliser l’énergie du dragon t’a coûté cher, Liora. Je le savais avant même que tu touches terre. »
Il la dévisagea, voyant sans peine au-delà de l’air décidé qu’elle s’efforçait d’afficher. « Et je le vois de mes propres yeux. Tu es à bout. Encore un sort et tu t’évanouiras. Une dompteuse inconsciente ne sert à personne. Tu ne ferais que devenir un poids pour Liu. »
Liora pinça les lèvres. Elle voulait protester, mais la logique d’Arturo était une forteresse. Impossible de réfuter la vérité.
« Le front sud est tenu par tes anciens professeurs, poursuivit Arturo, d’une voix légèrement adoucie. Les directeurs de l’académie qui t’ont formée… Ils sont forts. Et tout aussi déterminés que toi. Fais-leur confiance, comme ils t’ont fait confiance quand ils t’ont appris à manier ce feu. Tu n’as pas à porter seule le poids de chaque bataille. »
Liora resta silencieuse un instant. Elle fixa le sud, l’horizon où ses flammes auraient pu changer la donne, et les gens qui avaient fait d’elle la guerrière qu’elle était aujourd’hui.
Puis, lentement, elle hocha la tête.
« Veille sur eux, Liu, dit-elle. Et dis-leur… dis-leur que la ville a tenu. »
Liu esquissa un faible sourire. Il enfourcha sa bête et s’élança de nouveau dans le ciel.
Seule.
Liora resta sur place pour entretenir les braises mourantes le long du mur et reprendre son souffle. Pendant ce temps, le dernier compte à rebours de la guerre — le front sud, avec son dragon de l’Ombre assiégé et l’armée de Selthia décimée — approchait de son terme.
Deux fronts sécurisés. Il n’en restait plus qu’un à trancher.
Et loin au nord, Ren s’engageait déjà dans la gueule sombre de la montagne de cristal.
♢♢♢♢
Sur le front sud, la bataille s’était enlisée dans une impasse épuisante.
Le gigantesque Dragon de l’Ombre montrait clairement des signes de faiblesse. Les deux camps lui avaient fait subir un assaut incessant et implacable. La magie humaine et les griffes corrompues s’abattaient sans répit sur le gardien, dont le corps massif portait les profondes cicatrices sanglantes de nombreuses heures de sévices.
Mais il refusait de tomber.
Ses capacités régénératrices monstrueuses et innées le maintenaient en vie. Le dragon ressoudait ses chairs déchirées presque aussi vite que les attaques les lacéraient. Il s’ancrait obstinément dans la terre et les ombres, sans se soucier des dégâts catastrophiques qui s’accumulaient sur ses écailles.
Sirius était celui qui le tourmentait le plus… À dos de son Tigre rayonnant, ses puissantes attaques de lumière concentrée perçaient l’armure abyssale plus profondément que tout le reste sur le champ de bataille. Pourtant, même ces blessures aveuglantes et ciblées ne suffisaient pas à porter le coup de grâce.
La situation restait un enchevêtrement complexe et sanglant.
♢♢♢♢
Les directeurs de l’académie approchaient eux aussi rapidement de leurs limites.
Ils étaient parvenus à décimer les premières lignes de Selthia, mais ne disposaient pas de l’efficacité dévastatrice dont Liora avait fait preuve au nord ou dans la capitale. Ils maniaient le feu spirituel avec la précision de vétérans aguerris, mais sa composante la plus faible, de rang Fer, limitait fondamentalement sa puissance. Le feu n’interrompait que partiellement le cycle cannibale… Chaque fois qu’ils brûlaient un cadavre, les mutants alentour parvenaient encore à siphonner une bonne partie de l’énergie résiduelle des flammes.
Les monstres ne perdaient donc pas entièrement leur repas, contrairement à ce qui se passait lorsque les flammes de rang supérieur de Liora réduisaient tout en cendres. Cette différence cruciale de rang se voyait à chaque corps qui ne partait pas en fumée.
De plus, les deux douzaines de renforts que Selthia avait redirigées depuis la ville un peu plus tôt donnaient aux assaillants l’impression que tous leurs progrès durement acquis leur glissaient entre les doigts.
Le sud était devenu un véritable hachoir à viande. Le dragon massacrait les mutants, mais ceux-ci recyclaient une part considérable de leurs morts avant d’être réduits en cendres à leur tour.
C’était une véritable guerre d’usure, mais le rythme en était atrocement lent… Beaucoup trop lent pour les humains.
Là-haut, au-dessus du carnage, les professeurs, soulagés, restaient épuisés.
Lin, Yang et Zhao n’avaient même pas récupéré dix pour cent de leur éther épuisé. Ils méditaient pourtant en silence sur le doux plumage de l’oiseau volant de Mayo, depuis le point d’observation le plus sûr du champ de bataille. Ils tiraient le maximum de chaque minute qui passait, désespérés de réparer leurs noyaux malmenés.
Ils savaient parfaitement que leur force brute serait nécessaire avant la fin de cette guerre. Ils se préparaient donc à cet appel inévitable avec la discipline stricte de vétérans qui refusaient de rester sur la touche à l’heure de l’assaut final.
Le champ de bataille retint son souffle pendant un long moment.
Les deux camps se livraient à un bras de fer anxieux.
Une trêve tacite régnait entre l’avant-garde humaine et la horde corrompue. Les deux camps frappaient le dragon tout en évitant délibérément les affrontements majeurs entre eux.
Chaque faction attendait patiemment l’effondrement du gardien, réservant ses forces pour se disputer le prix final. Cet équilibre précaire, aussi tranchant qu’un fil de rasoir, ne tenait que grâce à leur intérêt commun à abattre un ennemi partagé.
Jusqu’à l’arrivée de Liu…