Chapitre 1 251
Il n’y avait plus qu’une seule voie possible : établir des priorités sans pitié…
Et aujourd’hui, la priorité absolue était un dragon gardien de l’Ombre.
Au cours d’un petit-déjeuner expédié, Ren s’adressa directement à ses parents.
« Je veux que vous soyez extrêmement prudents quand vous serez postés au Mur intérieur, leur recommanda-t-il d’un ton grave. Ne prenez aucun risque inutile et n’essayez surtout pas de jouer les héros, d’accord ? »
Reed et Fern échangèrent un regard rapide, puis balayèrent ses inquiétudes avec leur chaleur habituelle et leur décontraction.
« Tout ira bien, mon fils, assura Reed en remplissant l’assiette de Ren d’une quantité de nourriture bien supérieure à ce que le jeune homme pourrait jamais finir. C’est toi qui vas affronter un dragon aujourd’hui. Tu ferais mieux de t’inquiéter pour toi, puisque c’est toi qui vas devoir faire face au plus gros du danger. »
« Papa, je suis sérieux ! »
« Nous aussi, répondit Fern d’un ton ferme et doux qui ne souffrait aucune contestation. Tu vas affronter l’un des quatre gardiens les plus puissants encore en vie. Et tu voudrais qu’on soit prudents, alors qu’on sera bien à l’abri derrière un immense Mur, avec toute l’armée à nos côtés… Ren, franchement ? »
Ren poussa un léger soupir et fit de son mieux pour les convaincre.
« Je ne risque presque rien, insista-t-il. Vraiment, je suis incroyablement résistant, maintenant. Et l’équipe de frappe que j’emmène est exceptionnelle. Tous ensemble, un dragon n’est plus cette menace insurmontable qu’il était il y a quelques années… Je vais m’en sortir. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on vous laisse avec trop peu de combattants d’élite ! »
Les deux cuisiniers le regardèrent avec des expressions complexes, comprenant en silence que chacun des deux côtés de la table était terrifié pour l’autre. Fern lui adressa un sourire tendre, les yeux visiblement embués.
« Tu sais à quoi ça me fait penser ? demanda-t-elle doucement. Au jour où tu es rentré à la maison, à dix ans, pour nous montrer que tu avais fait éclore ce que tout le monde croyait être la pire bête possible, à partir de l’œuf le moins cher du monde. Même à l’époque, tu nous avais promis que tout irait bien… »
« Et tout s’est bien passé… »
« Oui. » Reed tendit le bras et posa sa grande main calleuse sur la tête de son fils, comme il le faisait quand Ren était petit. « Écoute-moi bien, Ren. On s’en fiche que tu n’aies qu’un champignon grincheux dans la tête, ou que tu abrites dans ta poitrine quelque chose qui ressemble à un véritable dragon souverain. Ça ne change rien qu’on te surnomme le Général glorieux, ou que la moitié de la capitale s’incline sur ton passage… »
« Pour nous, poursuivit Fern en lui prenant doucement le visage entre ses mains, tu resteras toujours notre petit dompteur, comme avant. Nous serons toujours immensément fiers de toi, mais nous nous inquiéterons aussi pour toi, tous les jours. Même si tu nous répètes mille fois que tu es en sécurité, c’est comme ça quand on est parent… On ne peut jamais s’en empêcher. »
Ren les serra tous les deux dans ses bras.
C’était une étreinte féroce, qui l’ancrait au monde. Il savait qu’il marchait vers le danger et voulait désespérément emporter avec lui cette chaleur familiale.
« Vous vous souvenez de ce que Yang a dit à papa, ce jour-là ? murmura Ren contre eux. »
Ses parents hochèrent la tête contre ses épaules. Ils s’en souvenaient parfaitement.
« Moi non plus, je ne vais pas me sacrifier, promit Ren. Ça ne fait pas partie du marché… Je vais vivre et je rentrerai à la maison, quoi qu’il arrive. Me sacrifier, ce serait la solution de facilité. Vivre, c’est ça, le vrai défi, pas vrai ? Et je choisis le plus difficile, parce que je veux revenir à cette table. Je veux prendre encore d’innombrables petits-déjeuners comme celui-ci. Alors, faites-moi confiance, comme vous l’avez toujours fait. »
Ils restèrent ainsi un long moment, en silence, à se serrer dans la cuisine chaleureuse tandis que, dehors, le reste de la capitale se préparait à la guerre dans une agitation fébrile.
Et alors qu’il se tenait là, le visage enfoui dans l’épaule de sa mère, Ren comprit que ce sentiment-là était au cœur de tout.
Vivre, c’était accepter volontairement la douleur de l’absence et les lourds risques, sources d’un tel stress. C’était endurer ces heures atroces sans savoir si quelqu’un reviendrait, cette oppression suffocante dans la poitrine, ces nuits sans fin passées sans dormir.
Nul n’échappait à ce fardeau lorsqu’il aimait sincèrement quelqu’un.
Mais cela en valait toujours la peine… Chaque fois, jusqu’au bout.
Car même après avoir passé énormément de temps à souffrir, rongé par le stress, meurtri et entièrement accaparé par la possibilité que le pire arrive, tout cela finissait par mener à cet instant. Aux retrouvailles, à cette étreinte profonde qui suivait la douleur. Et loin de gâcher le moment, toutes ces souffrances passées rendaient l’étreinte qui suivait infiniment plus douce. Elles transformaient le soulagement en véritable récompense.
Des retrouvailles futures, gagnées à force de persévérance, avaient un goût infiniment meilleur que celles qui ne coûtaient presque rien, voire rien du tout.
Ren finit par se détacher de ses parents, leur adressa un sourire radieux et essuya vite ses yeux, sans trop chercher à le cacher.
« Bon, je ne tarderai pas à revenir, leur dit-il. »
« Tu as intérêt », répliqua Reed d’une voix bourrue.
« Fais attention à toi », souffla Fern.
Ren quitta la cuisine douillette et prit la direction du dôme stellaire, du territoire de Yino, puis du Dragon souverain de l’Ombre. Il emportait avec lui la chaleur persistante de cette étreinte, comme une promesse sacrée : quelque chose de précieux l’attendait de l’autre côté du champ de bataille.
Quelque chose qui méritait vraiment de rentrer chez soi.
♢♢♢♢
Enfin, après avoir dépensé quatre-vingt-dix-neuf pour cent de son mana pour renforcer l’immense dôme, Ren commença son voyage vers le nord, à travers les terres désolées de la ville abandonnée.
C’était la moitié morte de Yino, cette vaste étendue de maisons vides que Li avait traversée dans sa calèche quelques semaines plus tôt, empruntant le même pont que toujours en direction de Yano.