Chapitre 581
Le vent froid de la nuit balayait le plateau montagneux dévasté, charriant une odeur d’ozone, de roche brûlée et de cuivre humide.
« Pardonnez-moi, Jeune maître. » Qing’er s’agenouilla devant Haoran.
Ses genoux heurtèrent le gravier acéré et fissuré dans un léger cliquetis. Ses vêtements de soie noire, ajustés, étaient déchirés aux manches et au col, laissant voir sa peau pâle et meurtrie.
Ses mains, écorchées et tremblantes sous la violence du coup de paume de l’Empereur de l’Épée, étaient plaquées contre la terre sombre.
Elle avait la tête si basse que son front frôlait presque la poussière, et ses cheveux noirs lui retombaient sur le visage, dissimulant l’amertume brûlante dans ses yeux.
Elle se sentait inutile. Chaque fois qu’un adversaire plus puissant se présentait, elle ne pouvait venir en aide à son Jeune maître.
Elle était une Garde de l’ombre d’élite, formée dans les salles d’entraînement secrètes du Clan Shen.
Elle avait survécu aux fosses à venin, gravi des montagnes de pieux de fer et enduré des décennies d’entraînement impitoyable afin de devenir, pour la lignée directe, une lame meurtrière dans l’ombre.
Pourtant, face à des monstres antiques dont la cultivation s’étendait sur des milliers d’années, sa vitesse, ses arts de l’ombre et ses armes jumelles étaient balayés comme des feuilles mortes.
Contre un véritable Empereur Suprême, elle avait été plaquée au sol et contrainte de regarder son Jeune maître entrer dans la mêlée pour régler lui-même les choses.
Cette amertume, ce sentiment d’impuissance, lui restait sur la langue comme de la cendre.
« Ce n’est rien. Retourne dans mon ombre et reprends des forces. » Haoran lui tapota la tête.
Sa voix était calme, posée, dénuée de cette colère glaciale qui accompagnait généralement l’échec dans les grands clans.
Sa paume pâle se posa doucement sur ses cheveux noirs, ses doigts ôtant les fins grains de poussière accrochés à son crâne.
À ses yeux, un exécuteur n’était censé agir que dans les limites de son royaume ; exiger d’une Garde de l’ombre Saint Terrestre qu’elle tienne tête à un empereur errant vieux de trois mille ans, baigné dans le sang des saints, était déraisonnable.
Qing’er baissa encore la tête, les épaules secouées par une inspiration muette et saccadée.
Jamais, de toute sa vie, elle n’avait désiré davantage de puissance.
Elle voulait une force capable de trancher le destin et le karma, de fendre les cieux, une force qui garantirait que son Jeune maître n’ait jamais à se salir les mains ni à dégainer lui-même contre les déchets qui osaient se mettre en travers de son chemin.
Elle serra le poing, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes jusqu’à faire perler des gouttes écarlates.
Alors, la mare noire sur le sol, aux pieds de Haoran, frissonna et aspira sa silhouette élancée dans les profondeurs fraîches et silencieuses de son domaine spirituel. Là, les herbes médicinales foisonnantes et l’essence vitale du dragon qui imprégnait le corps de Haoran pourraient peu à peu réparer ses méridiens déchirés.
Haoran se redressa, et ses robes noires et dorées retombèrent avec élégance autour de sa haute silhouette.
Puis sa silhouette se brouilla et se transforma en un trait de lumière acéré, franchissant à grands bonds les chaînes de montagnes déchiquetées sans tenir compte du terrain accidenté.
En moins d’une minute, il traversa les terres sauvages calcinées et descendit dans le bassin désolé de la frontière, où le ciel lui-même semblait gémir d’agonie.
L’air au-dessus du bassin ne se comportait pas comme une atmosphère ordinaire.
Il se courbait, se repliait et se tordait comme un sirop limpide remué dans un chaudron brûlant.
D’immenses vagues de lumière grisâtre et trouble pulsaient depuis un centre invisible, réduisant en vapeur les gouttes de pluie avant même qu’elles ne touchent la roche.
Les lois naturelles du monde — le vent, le clair de lune et les subtils courants de qi spirituel — étaient toutes rejetées, isolées derrière un mur de fer forgé par une pure volonté conceptuelle.
Dans ce dôme opaque et tourbillonnant de vide déformé, deux forces vitales puissantes vacillaient : l’une, violente et parcourue d’une soif meurtrière furieuse ; l’autre, faible, déchirée et sur le point de s’éteindre.
Haoran effleura l’espace déformé.
Zzzzt !
Une vibration âpre et stridente le frappa à la peau dès que le bout de ses doigts toucha la frontière invisible.
Ce n’était pas une barrière physique, mais des milliers de fils microscopiques d’Intention d’épée acérée, tissés en un réseau dense et imbriqué.
La surface repoussa sa main avec une force lourde et commotionnelle, crachant des étincelles gris pâle qui tentèrent de lui entailler la chair, avertissement à tout intrus que cette poche de réalité appartenait tout entière au maître de la lame.
Les yeux de Haoran se plissèrent en deux fentes froides et calculatrices, tandis qu’un grondement moqueur lui échappait.
« Azathoth… ouvre-moi un passage. »
Le Tang Dao d’obsidienne s’embrasa d’une obscurité profonde et insondable qui sembla engloutir les étincelles grises.
Sur son front, la fente verticale s’ouvrit en grand, révélant une pupille éclatante, d’un or céleste en fusion, qui perça les illusions du vide et dévoila les nœuds structurels ainsi que les points faibles de la formation environnante.
D’un mouvement fluide du bras vers le bas, la lame noire traça une ligne verticale parfaitement droite à travers la barrière.
*
*
*
Dans le Domaine des Dix Mille Épées, l’Empereur de l’Épée avait cloué Wei Zhingyi au sol sous des dizaines d’épées. Elle était à peine consciente.
Le monde intérieur était un cimetière désolé et infini, jonché de fer rouillé.
Sous un ciel perpétuellement noyé dans une brume grise, d’innombrables lames — épées longues, épées larges, cimeterres courbes, dagues brisées et lourds couperets — étaient fichées dans la terre rouge et stérile, telles les bornes d’un champ de bataille sans fin.
L’air vibrait d’un hurlement métallique terrible et assourdissant, saturé d’une odeur de rouille ancienne et de sang caillé.
Au centre de cette étendue maudite, Wei Zhingyi était plaquée contre la terre cramoisie.
Ses membres, ses manches et ses neuf magnifiques queues étaient cloués au sol rocheux par des dizaines de larges lames de fer, enfoncées profondément dans sa chair et ses os.
Ses robes lilas pâle n’étaient plus que des lambeaux humides, trempés de rouge sombre qui s’amassait autour de sa colonne vertébrale brisée.
Ses neuf queues argentées, brûlées et flasques, tressaillaient faiblement ; leur éclat majestueux était étouffé sous des couches de suie et de terre.
Ses paupières papillonnaient, lourdes comme du plomb, et sa respiration sifflante, humide et superficielle évoquait un soufflet vide.
« Le trésor… Donne-le-moi ! » hurla l’Empereur de l’Épée en tordant une épée plantée dans sa poitrine.
SKRRRR !
Il saisit la poignée d’une épée courte rouillée enfoncée dans son omoplate droite et racla l’acier dentelé contre sa clavicule et ses côtes, avec une cruauté délibérée !
Wei Zhingyi cracha une gorgée de sang. Le liquide chaud éclaboussa les bottes de cuir gris de son tortionnaire et la terre, mais elle lui adressa un faible sourire narquois. « Si… tu… es un homme… tue-moi ! »
Ses lèvres fendillées et gonflées s’entrouvrirent sur un rictus sanglant et provocateur.
Ses cils argentés, mouillés de sueur et de larmes de douleur, tremblèrent tandis qu’elle levait les yeux vers celui qui lui faisait face, avec son unique œil valide.
Elle était Wei Zhingyi ; elle avait préservé la fierté de la lignée du renard céleste.
Elle avait traversé l’océan des péchés humains sans laisser son esprit céder à la cupidité, à la luxure ou à la peur.
Même si sa cultivation était anéantie, même si ses os étaient réduits en gravier, elle préférait voir son âme broyée jusqu’à devenir cendre plutôt que de s’incliner devant un vagabond voleur qui vivait comme un chien errant.
« Tu crois que je n’oserais pas ! »
L’Empereur de l’Épée leva la main et, parmi les épées infinies qui les entouraient, une lame dentelée vola jusqu’à lui.
CLANG !
Une épée large à double tranchant, longue de sept pieds et munie de dents de scie, s’arracha à un amas de gravier gris situé à trente pas. Elle siffla dans la brume avant de se poser fermement dans sa main gauche, la seule qui lui restait.
Les dents dentelées de son tranchant étaient brun sombre, couvertes de la moelle ancienne et séchée de centaines de cultivateurs morts en hurlant sous ses bottes.
« Voyons combien de temps tu tiendras ! »
Ses yeux brûlaient d’une cruauté froide et enragée. Il leva haut la lame dentelée au-dessus de son épaule, pointant ses dents acérées sur la gorge découverte de Wei Zhingyi, décidé à lui scier la chair centimètre par centimètre jusqu’à ce qu’elle révèle où elle avait caché le trésor !
Wei Zhingyi garda le silence, comme si elle avait depuis longtemps accepté sa mort.
Elle laissa retomber sa lourde tête contre les pierres froides, les yeux levés vers le plafond gris sans fin du domaine.
Lentement, elle ferma les paupières. La douleur aveuglante dans sa poitrine sembla s’éloigner, se muant en un engourdissement sourd et lointain.
Elle ne craignait pas la rivière noire qui l’attendait de l’autre côté.
Elle était seulement désolée pour ses disciples après son départ.
Les visages de ses jeunes disciples, au Palais de l’Union immortelle de la Félicité, traversèrent son esprit déclinant, surtout celui de cette petite renarde qui courait dans les vergers de pruniers, et ceux des jeunes femmes qui lui avaient fait confiance pour les protéger des sectes dépravées du royaume supérieur.
Sans leur Maîtresse du Palais, sans une Saint Céleste de 9e stade pour tenir les grandes bannières défensives, ces loups et ces hyènes fondraient sur la montagne en quelques jours, réduiraient son foyer en ruines et enchaîneraient ses chères protégées dans des fournaises.
*Pardonnez-moi…* pleura-t-elle en silence. Une unique larme limpide coula de sa tempe jusque dans la poussière. *Votre maître ne peut plus vous protéger…*
À cet instant, juste au moment où l’Empereur de l’Épée s’apprêtait à la transpercer, l’espace se brisa soudain derrière lui, et une épée lui traversa le dos jusqu’à la poitrine.
CRAC-CLANG !
Le tissu gris du domaine s’ouvrit comme de la porcelaine fragile !
Avant que le bras du vieux bretteur n’achève son mouvement descendant, un tranchant froid d’obsidienne lui transperça la colonne vertébrale par-derrière et jaillit à travers son sternum dans une explosion d’os éclatés et de fumée noire nécrotique !
« Guh !? »
Le souffle de l’Empereur de l’Épée se coinça dans sa gorge.
Ses yeux s’écarquillèrent comme des soucoupes, ses muscles se figèrent tandis qu’un froid étranger, d’un noir absolu, déferlait dans ses méridiens supérieurs, gelant son sang et ébranlant son noyau spirituel !
En se retournant, l’Empereur de l’Épée vit une scène qu’il n’oublierait jamais.
Une brèche colossale avait été arrachée au flanc de son domaine suprême, un royaume indépendant tissé de trois mille ans d’Intention d’épée raffinée, qui aurait dû être impénétrable à quiconque n’était pas un véritable Monarque.
Les bords de la déchirure spatiale fumaient de flammes violettes sombres et refusaient de se refermer.
Haoran saisit l’espace brisé et le força à s’ouvrir. Ses doigts s’enfoncèrent directement dans les coutures brutes et fracturées de la réalité, écartant l’épaisse trame dimensionnelle comme une couche de cuir pourri !
Ses cheveux dorés fouettés par le courant violent, ses robes immaculées et son troisième œil d’or flamboyant d’une lumière souveraine et antique, il passa la tête par la brèche, un large sourire moqueur aux lèvres, rayonnant d’une arrogance pure et intouchable !
« Hé… On dirait que tu n’as appris aucune technique pour endurcir ton corps. Quelle imprudence, Empereur. »
La voix de Haoran était douce, légère et moqueuse, empreinte d’un dédain désinvolte, tandis qu’il posait enfin le pied sur le sol rouillé du domaine.
« Toi… Comment !? » exigea l’Empereur de l’Épée.
Son rugissement rauque se brisa sous le choc et l’incompréhension.
Même pris au dépourvu, un simple cultivateur de l’Ascension Spirituelle ne devrait pas pouvoir le blesser.
L’écart entre un novice du royaume de l’Ascension Spirituelle et un Empereur Suprême était plus grand que celui séparant une fourmi rampant sur un galet d’un aigle planant dans les nuages.
Le corps d’un empereur, même sans arts spécialisés de renforcement physique, avait été trempé par des milliers de tribulations célestes de foudre !
Les épées spirituelles ordinaires se briseraient en poussière au contact de sa peau nue, et même les trésors sacrés de haute qualité ne laisseraient guère qu’une éraflure blanche sur ses côtes.
Pourtant, cette lame noire lui avait transpercé le dos aussi facilement qu’une broche de fer enfoncée dans un canard rôti !
Était-ce l’épée ? Il en percevait une puissance très étrange.
La lame n’était pas de ce monde ; elle était forgée dans un métal d’obsidienne qui semblait boire la lumière environnante. Cette lame antique portait le poids suffocant d’un abîme sans fin, absorbant sa force vitale et rongeant son âme à travers la plaie béante.
Ou bien… cela pouvait aussi venir de ce troisième œil… ou peut-être des deux.
La pupille verticale dorée qui brûlait sur le front de Haoran émettait une lumière antique et primordiale, qui semblait percer chaque protection, chaque secret de structure et chaque faille de son aura défensive, rendant la chair dense d’un Suprême aussi transparente que du papier.
CHAK.
Haoran arracha Azathoth vers l’arrière, libérant l’acier noir de la colonne vertébrale du vieil homme.
HISSSS.
Une terrifiante vague de force vitale suprême jaillit du noyau du vieux monstre !
Même privé de son bras droit, un empereur possédait une vitalité régénératrice monstrueuse.
Le trou béant dans sa poitrine fuma tandis que la chair, les fibres musculaires et les côtes brisées se ressoudaient à vue d’œil, refermant la blessure en moins de deux respirations. Son souffle était toutefois nettement plus lourd et son aura s’était légèrement affaiblie.
L’Empereur de l’Épée pivota et agrippa Azathoth, les yeux rivés sur Haoran.
Sa main gauche jaillit à une vitesse fulgurante, désespérée ; ses doigts calleux et couverts de sang se refermèrent directement sur le tranchant d’obsidienne acéré, sans se soucier des flammes noires du vide qui commencèrent à grésiller et à lui mordre la paume !
Il se pencha en avant, les yeux injectés de sang, sauvages, brûlant de la fureur démente d’un vieux loup acculé par un jeune chasseur.
Leurs visages n’étaient séparés que d’un pied à peine. Son souffle rauque et chaud empestait la rouille et le fer, tandis qu’il fixait droit dans les yeux dorés et moqueurs de Haoran.
« Tu… Tu vas payer pour ça… »
Les mots jaillirent de la gorge du vieux maître comme du gravier broyé entre des meules, vibrant de trois mille ans de soif de vengeance meurtrière.