Chapitre 510
Le cratère béant où se dressait autrefois le pic ancestral de la Secte du Dragon Blanc baignait toujours dans un silence contre nature.
Le vent avait cessé de souffler, étouffé par les ravages persistants du vide effondré.
Bien au-dessus du bassin désolé, où le socle rocheux avait été réduit en poudre, Shen Haoran se tenait perché sur le front de son Avatar spirituel, ses manches immaculées retombant sans bouger le long de ses flancs.
Ses yeux dorés, d’ordinaire aussi calmes et impénétrables qu’un puits antique, s’étaient rétrécis en minces fentes acérées.
Comment avaient-ils pu revenir à la vie ?
Son esprit travaillait à la vitesse glaciale d’un calculateur divin, passant méthodiquement en revue chaque Écriture suprême, manuel interdit et chronique ésotérique conservés dans les archives ancestrales du Clan Shen.
Dans le vaste cosmos, les survivants miraculeux n’étaient pas totalement inconnus.
Certaines techniques ancestrales liées aux lignées permettaient à un cultivateur de reconstituer sa chair à partir d’une seule goutte de moelle vitale.
Certaines pilules suprêmes de renaissance étaient capables de ramener une âme naissante dispersée depuis les portes du Monde souterrain.
Il existait même des arts de marionnettes parasites et des figurines de paille de substitution capables d’encaisser une attaque mortelle à la place de leur maître.
Pourtant, aucun de ces phénomènes ne correspondait à ce qui venait de se produire sous ses yeux.
Lorsque son Avatar spirituel avait tranché le vaisseau volant de sa lame d’Intention d’épée concentrée, chaque âme, chaque noyau et chaque fragment de matière physique avaient été effacés jusqu’aux lois fondamentales de l’existence.
Il ne restait aucune goutte de sang pour déclencher une régénération de la chair.
Aucun fragment d’âme ne dérivait dans le cycle de la réincarnation.
Plus important encore, lorsque ces centaines d’individus s’étaient rematérialisés sur la terre calcinée en contrebas, le Yin et le Yang célestes n’avaient subi aucune distorsion, aucune vitalité n’avait afflué des alentours et pas la moindre trace de qi médicinal ou de résidu talismanique n’avait subsisté.
Ils n’avaient pas guéri, et n’avaient pas non plus été ressuscités.
Ils étaient simplement… apparus.
C’était comme si le tissu même du Dao céleste avait soudain hoqueté, les recrachant dans le plan physique en parfait état, sans se soucier de l’Intention d’épée suprême qui les avait anéantis un souffle plus tôt.
Dans le bassin, les cultivateurs ressuscités se relevèrent en hâte, époussetant des tuniques de cuir dépareillées et d’ostentatoires pièces d’armure en fer, qui n’avaient pourtant pas pris le moindre grain de poussière.
Sans prêter la moindre attention au terrifiant géant doré qui les dominait, ils tournèrent leur regard vers les silhouettes meurtries regroupées parmi les rochers.
Un homme baraqué, armé d’un couperet démesuré à la lame dentelée, joignit les mains à la va-vite en direction du patriarche ensanglanté qui flottait dans les airs.
« Hé, le vieux ! Grand Ancien Zhao Ming ! » cria-t-il à pleins poumons, sa voix résonnant dans le cratère fumant sans le moindre égard pour le décorum de la secte. « Vous en faites pas, mon pote ! On vient de la Secte du Dragon Ascendant ! On a accepté l’appel urgent de la faction, et on est là pour aider ! »
« Ouais, Grand Ancien ! On est les renforts ! » cria une femme vêtue d’une robe rose vif, agitant un bâton de bois tout simple, qui ne présentait pas la moindre trace de gravure spirituelle. « Tenez bon, on sécurise le périmètre ! »
Flottant dans le ciel, instable, ses robes en lambeaux et la poitrine tachée de rouge sang, le Grand Ancien Zhao Ming les contempla, complètement ébahi.
La Secte du Dragon Ascendant ?
En mille ans de cultivation, il avait retenu le nom de chaque grande secte, clan antique, lignée mineure et salle de cultivation indépendante.
Il n’existait aucune « Secte du Dragon Ascendant » de quelque renom.
De plus, leurs vêtements étaient totalement dépareillés, sans insigne de clan ni broderie sacrée uniformes, et leurs niveaux de cultivation étaient ridiculement faibles : ils oscillaient à peine entre la fin de la Formation du Noyau et le début du Noyau d’Or.
Pourtant, à cette heure de ruine, alors que sa montagne ancestrale avait été réduite en poussière et que ses frères d’armes gisaient massacrés, de parfaits inconnus avaient foncé droit vers la mort pour se tenir à ses côtés.
Une vague de gratitude amère et douloureuse lui submergea la poitrine.
Quant à la façon dont ils connaissaient son nom, cela ne le surprenait pas ; après tout, il était assez célèbre.
« Imbéciles ! » L’Ancien Zhao toussa violemment et cracha une gorgée de sang coagulé sur sa barbe roussie, tout en agitant frénétiquement le bras vers l’horizon lointain. « J’ignore quelle secte a donné naissance à de jeunes gens aussi vertueux que vous, mais ce vieil homme vous est profondément reconnaissant ! Pourtant, vous ne pouvez pas rester ici ! Rassemblez les disciples survivants ! Emportez tous ceux qui respirent encore et partez ! Fuyez vers les montagnes du sud ! Cet adversaire est bien trop puissant pour vous ! Ne sacrifiez pas vos jeunes vies en vain ! »
Les joueurs réunis au bord du cratère s’arrêtèrent et échangèrent des regards, tandis que des fenêtres translucides, invisibles aux cultivateurs natifs, clignotaient devant leurs yeux.
« Attendez, c’est bon ? » murmura un épéiste aux cheveux en piques en consultant son interface. « Le vieux nous supplie littéralement de nous barrer. Si on fuit, on perd des points de réputation auprès de la faction du Dragon Blanc ? »
« Mec, t’as pas vu ce monstre doré réduire notre vaisseau en miettes d’un seul coup ?! » siffla un autre joueur en jetant un regard anxieux à l’Avatar doré. « Sa barre de nom n’affiche que des points d’interrogation ! On pourra même pas lui infliger des dégâts, même minimes ! Se battre contre lui, c’est du suicide ! »
« Il a raison, grogna leur chef baraqué en rengainant son couperet dans un claquement sec. L’objectif principal de la quête de l’événement, c’est clairement de sauver la Secte du Dragon Blanc. Il est pas question de tuer le boss d’élite ! C’est manifestement une phase de fuite scénarisée ! Ramassez les PNJ blessés et tirez-vous avant que ce monstre ne lance une autre attaque ! »
« Dépêchez-vous, traînez ceux qui sont à terre ! Que quelqu’un ramasse cette PNJ qui pleure, là-bas ! »
Les joueurs se ruèrent aussitôt vers les lieux, traitant les vénérables anciens mourants de ce sanctuaire sacré comme de précieuses marchandises à emballer et à emporter pour toucher leur récompense.
Dans les hauteurs, Shen Haoran observa leur agitation frénétique et remarquablement organisée avec une froide fascination.
Mais comment Haoran aurait-il pu les laisser partir ?
Le coin de ses lèvres se releva, dévoilant une lueur d’intérêt véritable et prédateur.
Les anciens arrogants de la Secte du Dragon Blanc, leur héritage, leurs précieux royaumes secrets et leurs ultimes efforts désespérés : tout cela lui parut soudain parfaitement banal.
Il n’avait plus aucun intérêt à jouer avec ces vieux croulants moribonds. À ses yeux, l’antique lignée de ce royaume inférieur n’était que du petit bois sec, prévisible et creux.
Ces anomalies étranges et grossières, dépourvues de toute peur, qui s’agitaient sur la terre, étaient en revanche une tout autre affaire.
Il fixa les gens en contrebas et activa sa technique d’Observation de la Lumière Karmique.
À l’instant, ses pupilles subirent une profonde transformation.
Ses yeux dorés furent remplacés par un mandala rayonnant, tournoyant d’un éclat aux sept couleurs qui traversa toutes les nuances de l’arc-en-ciel l’espace d’un instant, perçant les couches superficielles de chair, d’os et de qi spirituel pour contempler directement le grand fleuve du destin et du karma.
Un souffle plus tard, la réfraction chromatique aveuglante s’estompa, et ses pupilles retrouvèrent leur or tranquille habituel.
Ce qu’il vit le stupéfia profondément.
Étrange. Très étrange.
Ces gens n’étaient pas des protagonistes. Leurs âmes individuelles étaient superficielles, leurs fondations aussi fragiles que du papier, et leur poids karmique aussi léger que de la balle séchée.
Pourtant, une couche vibrante de lumière aux sept couleurs flottait autour de leur corps et s’attachait au sommet de leur crâne ; elle ressemblait étonnamment à celle d’un véritable protagoniste !
Elle était fragmentée, collective et artificiellement dense, comme si le destin d’un monde entier avait été réduit en fine poudre puis dispersé sur des centaines de fourmis ordinaires.
Étaient-ils peut-être des clones d’un protagoniste ? Ou alors…
L’esprit de Haoran passa en revue toutes les possibilités qui lui venaient à l’esprit.
Mais, quelle que fût la vérité, il n’allait laisser aucun de ces fascinants spécimens lui échapper.
« Qing’er… » appela doucement Haoran.
Sa voix n’était qu’un murmure, mais, dès que les syllabes eurent franchi ses lèvres, l’ombre que ses robes projetaient sur le front doré de l’Avatar se mit à onduler comme une eau agitée.
De ses ombres surgit une belle femme aux cheveux noirs et aux yeux rouges, vêtue d’une combinaison noire sans manches.
Elle s’éleva silencieusement des ténèbres, ses mouvements ayant la grâce fluide et désarticulée d’une vipère glissant dans la soie.
« Jeune maître, quels sont vos ordres ? » demanda Qing’er en inclinant profondément la tête, d’une voix froide, rauque et dénuée du moindre tremblement.
« Occupe-toi de ces vieux croulants », ordonna Haoran avec indifférence.
Sans attendre de réponse, Haoran désactiva son Avatar spirituel, et le fantôme s’évanouit dans les airs.
Puis il sauta, son corps se repliant dans les airs avant de plonger vers le cratère avec la vitesse terrifiante et fluide d’une météorite en chute.
Shen Xun’er le suivit aussitôt, une traînée de lumière azur chatoyante descendant à ses côtés en formation serrée.
Tout là-haut, le Grand Ancien Zhao Ming vit le démon foncer droit sur les jeunes renforts venus sauver les siens, et son regard s’embrasa d’un désespoir suicidaire.
« Salaud ! Comme si j’allais te laisser faire ! » rugit l’Ancien Zhao Ming.
Rassemblant jusqu’à la dernière goutte de son qi, Zhao Ming avait l’intention de se projeter en avant et de faire exploser sa base de cultivation pour entraîner Haoran dans le vide avec lui.
Il tendit ses mains griffues et ensanglantées, tandis que son aura spirituelle éclatait en une flamme argentée mourante.
Proutch !
Mais, à cet instant précis, une pointe d’ombre le transperça soudain par-derrière.
« Kof ! »
Le corps de Zhao Ming se figea en plein air. Un épais jet de sang noir et chaud jaillit de sa bouche et éclaboussa le ciel glacé.
Lentement, dans une agonie atroce, il baissa les yeux vers sa poitrine. Une pointe de près d’un mètre, forgée dans une énergie d’ombre solidifiée d’un noir de poix, lui transperçait le sternum.
Elle siffla en corrodant sans effort ses méridiens, stoppant la violente expansion de son noyau avant même qu’elle ne pût commencer à exploser.
Il se retourna, sa vision tremblante et déclinante.
Debout dans les airs derrière lui, le bras mince tendu, Qing’er le regardait froidement.
Ses yeux cramoisis reflétaient l’agonie du vieil homme sans la moindre lueur de pitié, comme si elle venait simplement d’enfoncer une épingle dans le thorax d’un scarabée.
D’un léger mouvement des doigts, elle fit surgir trois autres pointes d’ombre des ténèbres sous les autres anciens survivants, étouffant leurs cris avant même qu’ils aient pu dégainer leurs épées.
*
*
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En contrebas, le brusque changement de vent annonça une arrivée catastrophique.
Boum !
Dans un grondement sourd et suffocant de pression spatiale comprimée, Haoran et Xun’er atterrirent devant les joueurs qui s’apprêtaient à secourir les blessés.
L’onde de choc repoussa la poussière et fit voler les rochers en éclats, obligeant les joueurs à reculer en trébuchant, les bras levés pour se protéger le visage.
Quand l’air se dégagea, Haoran se tenait à peine à dix pas d’eux, ses vêtements impeccables flottant doucement, tandis que la mignonne petite Couronne se tenait prête à son épaule.
« Putain de merde ! » glapit un joueur, trébuchant sur un rocher, pris de panique. « Merde, pourquoi ce boss d’élite nous a suivis ? Quelqu’un l’a aggro ?! »
« Je l’ai pas touché ! J’interagissais juste avec le PNJ ancien blessé ! » cria la soigneuse du groupe, lançant à la hâte une faible lueur verte sur ses alliés tremblants.
« Qui a attiré son aggro ?! L’aura passive du tank s’est déclenchée sur lui ?! »
« On va tous crever ! C’est foutu ! Reculez, activez vos parchemins de vitesse… »
Haoran eut un sourire en coin.
Ses yeux dorés parcoururent lentement leurs visages affolés et désordonnés. Il remarqua leurs regards qui sautillaient dans le vide comme s’ils lisaient un texte invisible, et leurs bouches qui formaient avec aisance d’étranges expressions incompréhensibles.
Il entrouvrit les lèvres et parla d’une voix calme et douce, teintée d’une certitude glaçante.
« Vous… Vous venez tous d’un autre monde, n’est-ce pas ? »
Le brouhaha chaotique du cratère s’éteignit sur-le-champ.
Le vent n’osait plus hurler, et la poussière resta suspendue dans l’air, tandis que cette seule phrase semblait secouer les joueurs jusqu’au plus profond de leur âme.
Une vague suffocante de terreur pure et primitive s’abattit sur chacun d’eux, bien plus lourde et infiniment plus terrifiante que n’importe quelle mécanique de dégâts qu’ils eussent jamais rencontrée.
Leurs yeux s’écarquillèrent, leurs mâchoires pendirent et leurs corps se figèrent, pétrifiés.
Dans tous les jeux de réalité virtuelle auxquels ils s’étaient connectés, les personnages non joueurs étaient soumis à des arbres de dialogue rigides, à des scripts comportementaux et aux règles internes de l’univers simulé.
Les PNJ les prenaient pour des cultivateurs errants, des héros vertueux ou des mercenaires excentriques.
Ils réagissaient aux factions, aux points de réputation et aux déclencheurs de quête.
C’étaient des acteurs numériques enfermés dans le théâtre numérique de leur monde artificiel.
Ils n’étaient jamais censés regarder directement au-delà de l’écran.
Pourtant, en plongeant les yeux dans le regard doré et moqueur de Shen Haoran, les joueurs ne virent pas une intelligence artificielle récitant des répliques programmées.
La profondeur insondable de son intelligence, son arrogance calculatrice et amusée qui se dessinait au coin de ses lèvres, et la conscience profonde et pénétrante qui se cachait derrière ses paroles firent voler en éclats la frontière du jeu.
C’était profondément, terriblement inquiétant.
Les poils de leur nuque se hérissèrent tandis qu’un frisson glacé leur dévalait la colonne vertébrale, dans le monde réel.
On aurait dit qu’une statue de cire, dans un musée antique, venait de tourner la tête, de croiser leur regard à travers la vitre et de s’adresser tranquillement à eux en donnant leur numéro de sécurité sociale.
C’était une violation de la réalité fondamentale : un fantôme numérique tendant ses mains blêmes et froides hors de l’écran pour leur saisir la gorge.
« Qu… qu’est-ce qu’il vient de dire… ? » murmura l’épéiste aux cheveux en piques, la voix tremblante tandis qu’il reculait malgré lui d’un pas, les jointures blanches autour de la poignée de son épée. « C’est pas… c’est pas un dialogue normal, si… ? »
Haoran fit un seul pas tranquille, son sourire s’élargissant tandis qu’il observait la lumière colorée autour de leurs âmes terrifiées fluctuer violemment.
« On dirait que j’ai vu juste. »