Chapitre 33
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Traducteur/éditeur : Asakusa
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◈ Vétéran du Front du Nord ◈
Chapitre 33 : Prélude à la guerre
──────
Le lendemain de l’affaire des marchands, je me rendis tôt le matin à mon bureau pour envoyer un rapport au quartier général.
« Hein ? »
Quand j’ouvris la porte et entrai, je trouvai Ren et Dihelm en pleine conversation.
« Que faites-vous là si tôt ? »
« Ah ! Vous êtes là, capitaine ? J’expliquais à monsieur Dihelm comment fonctionne la forteresse. »
« Grâce aux explications détaillées de l’adjoint Ren, je pense pouvoir rapidement prendre mes marques. »
À ces mots, Ren afficha un large sourire.
À bien y réfléchir, lui aussi était sensible aux compliments.
« Je vais t’expliquer les tâches en détail. Ren, va donc t’occuper de ton travail. »
« Oui, monsieur. »
Une fois Ren parti, Dihelm et moi nous retrouvâmes seuls dans le bureau. Puisqu’on était là, autant discuter un peu : je lui proposai de s’asseoir.
« Alors, qu’avez-vous pensé de la forteresse après l’avoir visitée hier ? »
« Elle a dépassé mes attentes. La forteresse, tout comme votre détermination, mon seigneur. »
« Ma détermination ? Ce n’est pas à celui qui a suggéré de s’occuper des marchands et de leurs familles de dire ça. »
Dihelm haussa les épaules, l’air rusé.
« Ce sont des gens qui enlèvent autrui pour leur propre profit. Leur exécution ne serait-elle pas bénéfique à la forteresse comme à l’Empire ? »
« Vous êtes plus froid que vous en avez l’air. »
« Je ne me vois pas ainsi, mais on me dit souvent que j’ai un tempérament de lame. »
Bien sûr, je le savais.
C’est aussi pour ça que je ne suis pas tranquille.
Dihelm traçait des lignes nettes, comme le voulait son sang-froid.
Il a dit qu’il travaillerait pour moi, pour l’instant, mais il ne m’est pas encore sincèrement loyal. Si quelque chose lui déplaît, il peut partir n’importe quand.
Comme je craignais qu’il ne disparaisse sans un mot, je décidai de profiter de chaque occasion pour nouer peu à peu des liens personnels avec lui.
« Au fait, j’ai entendu dire que vous aimiez vous allonger dans les champs et écouter le vent. »
« C’est exact. »
« Vous devez donc aussi être bien informé de la situation actuelle de l’Empire. »
À l’évocation des affaires de l’Empire, ses yeux brillèrent d’un vif intérêt.
Il n’y avait probablement aucun esprit sensé en ce monde qui n’appréciait pas ce genre de conversation.
« Il semble que vous aussi, mon seigneur, vous vous intéressiez aux affaires de l’Empire. »
« Vu ma position, je ne peux pas y être indifférent. Quoi qu’il en soit, j’aimerais connaître votre avis. »
« Les affaires de l’Empire… Comme vous le savez, je viens d’un milieu de simples bergers et j’ignore donc les détails. Je n’en ai qu’une idée générale… »
« Allez droit au but. »
Je l’avais déjà remarqué la veille : il prenait beaucoup trop de temps pour en venir aux présentations.
« Oui. À mon avis, de plus grands troubles nous attendent. »
« Ah ? Sur quoi fondez-vous cette idée ? »
« Ce ne sont pas vraiment des preuves, simplement quelques circonstances et des suppositions. »
Après avoir repris son souffle, il commença à exposer ses réflexions, point par point.
« L’Empire est comme une jarre fêlée. Elle est encore remplie de l’eau des fondations et de la prospérité accumulées au fil des siècles, alors elle semble intacte pour le moment. Mais bientôt, on en verra le fond. »
« Hmm. »
« Les nobles qui se réclament de la Faction de l’Empereur et se prétendent incorruptibles, ainsi que les fonctionnaires intègres, essaient de redresser la situation. Mais la crasse qui colle à la jarre est trop épaisse. Ce ne sera pas facile. »
« Cette crasse, ce serait la Faction des Nobles ? »
Dihelm sourit comme pour acquiescer.
« Ce que je vais dire risque d’être quelque peu irrespectueux. Cela vous convient-il ? »
« Allez-y. »
« Pour les gens du peuple comme moi, la Faction de l’Empereur et la Faction des Nobles ne sont guère différentes. Leurs moyens et leurs méthodes varient peut-être, mais au bout du compte, elles se battent toutes deux pour leurs propres intérêts. »
« C’est dangereux de dire ça. »
S’il tenait de tels propos devant d’autres nobles, il risquait d’y laisser la tête.
Dihelm baissa la tête à ma remarque.
« Si je vous ai offensé, je vous prie de m’excuser. »
« Non, je ne suis pas offensé. Ce n’est pas faux. Mais faites attention à ne pas dire ce genre de choses devant n’importe qui. »
Je n’avais pas l’intention de perdre un homme talentueux pour une raison aussi absurde.
À mon conseil, il me lança un regard lourd de sens.
« Comme je le pensais, vous n’êtes pas comme les autres nobles, mon seigneur. »
« J’ai vécu trop d’expériences sordides. Et puis, je n’ai d’un noble que les apparences. »
Revenons-en au sujet.
« Vous pensez donc que le conflit entre la Faction des Nobles et la Faction de l’Empereur va provoquer des troubles ? »
« Je prédis seulement qu’une époque chaotique va s’ouvrir. »
« Une époque de troubles, donc. »
Dihelm ne confirma ni ne démentit.
Il lui manque quelques éléments, mais…
Le fait qu’il ait deviné avec une telle précision ce qui allait se produire était déjà impressionnant.
C’est pratiquement une réponse à quatre-vingt-dix-neuf points.
Le point manquant était inévitable.
Même un génie ne pouvait prévoir une météo anormale et la Grande Invasion, à moins d’être prophète.
*****
Après une quinzaine de minutes de discussion, Ubel mit fin à l’entretien.
« J’ai du travail qui s’accumule, alors arrêtons-nous là pour aujourd’hui. »
« Bien. Je vais donc aider l’adjoint Ren dans ses tâches. »
« Très bien. Bon travail. »
Après lui avoir brièvement dit au revoir, Dihelm quitta le bureau et marmonna en marchant :
« Hmm, une époque de troubles… »
Il était resté calme quand Ubel avait parlé d’une époque de troubles, mais, en vérité, il avait été surpris.
Je me suis contenté de dire que des troubles allaient survenir, et le seigneur de la forteresse a aussitôt parlé d’une époque de troubles.
La réponse d’Ubel lui inspira une réflexion et une question.
Il comprit d’abord qu’Ubel avait, en secret, formulé une hypothèse semblable à la sienne.
La question, elle, était…
Pourquoi avoir délibérément parlé d’une époque de troubles ?
Dihelm avait imaginé des querelles intestines entre les nobles, qui appauvriraient le peuple de l’Empire.
La situation serait certes chaotique, mais…
Parler d’une époque de troubles, c’est un peu exagéré.
Ubel pensait-il que les choses ne s’arrêteraient pas là ?
Pourquoi ?
Savait-il autre chose ?
Les questions en appelèrent d’autres et, après réflexion, Dihelm ne parvint qu’à une seule conclusion.
Je devrais l’observer encore un peu.
Indépendamment de cela, Ubel était un homme intéressant à bien des égards.
Quel noble enverrait des gens recruter un berger sans le sou comme lui ?
Quel personnage singulier.
Si Ubel avait été un autre noble, les remarques de Dihelm sur le traitement réservé aux marchands la veille auraient suscité l’une de ces deux réactions.
Soit il serait entré dans une colère noire et aurait refusé.
Soit il aurait réprimandé Dihelm en faisant semblant de désapprouver, puis aurait accepté en se cherchant des excuses.
Les premiers étaient des imbéciles prêts à risquer leur vie pour l’honneur.
Les seconds, des idiots avides de richesse, mais obsédés par les apparences.
Je pensais personnellement qu’il choisirait la première option.
Pourtant, Ubel avait éclaté de rire et révélé franchement ce qu’il pensait vraiment.
Dihelm n’aurait jamais vu cela chez un autre noble.
J’ai bien fait de venir à la forteresse après avoir reçu le message du seigneur marchand.
Une détermination audacieuse.
Une nature décontractée, peu commune chez un noble.
Et même un regard capable de reconnaître le talent, quel que soit le rang.
Peut-être que, si c’est Ubel…
Le sourire énigmatique aux lèvres, sans rien laisser paraître de ses pensées, Dihelm tourna les yeux vers le bureau d’Ubel.
*****
Après l’affaire des marchands, je passai tant de temps à régler les conséquences que je vécus pratiquement dans mon bureau pendant un moment.
Entre-temps, la forteresse connut de nombreux changements.
D’abord, les finances.
« C’est… la liste des biens saisis ? »
« Oui, monsieur. »
Au total, sept compagnies marchandes avaient été ruinées après s’être retrouvées mêlées à cette affaire.
Elles étaient à peine connues dans les environs ; je pensais donc que leurs avoirs ne dépasseraient pas cinq à dix mille pièces d’or.
Mais voilà…
« Vingt mille pièces d’or ? Vous en êtes sûr ? »
« Oui. Ce chiffre ne comprend ni les chariots ni les chevaux. En les ajoutant, on devrait atteindre vingt-cinq mille pièces d’or. »
Au début, je crus que Raul s’était trompé dans ses calculs.
« Nous avons bénéficié de l’aide du chef de la Compagnie commerciale Camellun et tout vérifié en détail. Il ne peut pas y avoir d’erreur. »
« Ha ! »
C’était bien plus que je ne l’avais imaginé.
Il me faut l’autorisation du quartier général avant de pouvoir mettre la main dessus, mais…
Schultz, notre lumière, le héros du Nord, attribua les biens à la forteresse comme s’il avait attendu mon rapport.
Voilà pourquoi les gens parlaient de l’avantage d’avoir quelqu’un de puissant dans son camp.
Je convertis tous les biens saisis en argent et m’en servis pour acheter du blé supplémentaire. Il ne me restait plus qu’à attendre que ce blé se transforme en centaines de milliers de pièces d’or.
Ah, et je prêtai à la Compagnie commerciale Camellun les chevaux et les chariots saisis.
Je la soutenais pour qu’elle puisse rapidement s’emparer du marché laissé vacant après la disparition des autres compagnies marchandes.
Les préparatifs se poursuivirent sans encombre et, en un clin d’œil, un mois et quinze jours passèrent.
Sur le terrain d’entraînement de la forteresse, je regardai les soldats s’exercer aux formations, un sourire satisfait aux lèvres.
« Ils commencent enfin à être un tant soit peu utiles. »
Les soldats avaient désormais une allure aussi affûtée que celle de troupes d’élite.
Tout cet entraînement intensif avait porté ses fruits.
Satisfait de leurs progrès, je félicitai Marcus et Max.
« Vous avez tous les deux fait du bon travail. »
« Pas du tout. »
« Eux, oui. Pas nous. C’est eux qui ont le plus trimé. »
Il était assez surprenant d’entendre Max parler des soldats avec autant de familiarité. Il s’y était peut-être attaché à force de les entraîner.
« … À ce niveau, peu importe combien de barbares attaqueront. Nous n’aurons aucun mal à défendre la forteresse. »
À mon murmure, Max pencha la tête et demanda :
« Les barbares ? Ils ne se sont pas montrés une seule fois depuis notre arrivée. Il y a vraiment lieu de s’inquiéter ? »
« On ne sait jamais. »
Je balayai la question d’un geste, mais je pensais tout autre chose.
L’été approche.
Le cours des événements ayant changé, je ne pouvais pas savoir quand la Grande Invasion éclaterait. Je devais me tenir prêt.
À moins qu’un événement majeur n’ait tout bouleversé, les barbares montreront des signes d’agitation avant de passer à l’action.
Si des nouvelles de leurs mouvements parvenaient à l’Empire, on pourrait considérer que la Grande Invasion avait commencé.
J’ai déjà suffisamment préparé le terrain.
Il ne me restait qu’à surveiller leurs mouvements et à attendre.
Je me préparai à cette éventualité et tournai les yeux vers le nord, où vivaient les barbares.
Au même moment…
Alors que la douceur du printemps s’estompait lentement et que les paysans de l’Empire cultivaient assidûment leurs champs en prévision des récoltes d’automne, une atmosphère glaciale régnait chez les barbares du nord, communément appelés la tribu Huran.
Dans une tente somptueuse ornée d’os et de peaux d’animaux, les chefs des principales tribus Huran s’étaient réunis.
Un homme d’âge mûr, installé à la place d’honneur, prit la parole.
« Cinq cent quatre-vingt-dix. »
« … »
« C’est le nombre de membres de notre tribu morts de faim pendant le temps qu’il a fallu à la lune pour croître puis décroître une fois. Et chez vous ? »
À sa question, les chefs répondirent tour à tour.
« Environ trois cents chez nous. »
« Notre tribu en a perdu près de quatre cents… »
Le nombre variait d’une tribu à l’autre, mais toutes avaient déploré d’innombrables morts de faim en l’espace d’un mois environ.
« J’ai récemment interrogé nos guerriers : même les animaux de la forêt n’ont plus rien à manger et meurent de faim. »
« … »
« Et les récoltes que nous avions tant peiné à cultiver ont toutes été emportées par les pluies torrentielles. »
Contrairement aux autres barbares, qui menaient une vie nomade à l’est et à l’ouest, les Huran du nord étaient sédentaires. Ils chassaient aussi, mais savaient avant tout cultiver la terre et récolter les fruits de leur labeur.
À présent, toutefois, les intempéries avaient tout ravagé ; leur mode de vie sédentaire était devenu un fardeau.
« À ce rythme, nous allons tous mourir de faim. Il faut prendre une décision. »
Aux mots du jeune chef, tous laissèrent échapper un grondement sourd.
La décision qu’il évoquait, c’était le pillage.
Comme ils l’avaient toujours fait, ils attaqueraient l’Empire pour s’emparer de la nourriture qui leur manquait.
Kantulan, installé à la place d’honneur, secoua gravement la tête devant l’affirmation du jeune chef.
« La puissance de l’Empire ne doit pas être sous-estimée. Les tribus proches de la frontière n’ont-elles pas été anéanties récemment ? »
« C’est parce qu’elles ont été attaquées sans avertissement. Cette fois, nous lancerons nous-mêmes une attaque surprise. »
« Et si nous échouons ? La lignée de notre tribu pourrait alors s’éteindre pour de bon. »
« Si nous restons ici sans rien faire, notre lignée s’éteindra tout autant. »
Kantulan comprit ce que voulait le jeune chef et soupira.
« Vous préférez risquer votre vie au combat plutôt que de mourir de faim sans rien tenter. »
« C’est exact. »
Kantulan réfléchit.
Le jeune chef n’avait pas tort.
En temps normal, Kantulan aurait acquiescé sans même y réfléchir.
Mais il dirigeait une grande tribu et ne pouvait ignorer les conséquences d’un échec.
Voici donc la conclusion à laquelle Kantulan parvint…
« Je comprends votre intention. Mais commençons par demander aux tribus qui entretiennent des relations amicales avec l’Empire de solliciter la levée de l’interdiction commerciale et l’envoi de vivres. »
Kantulan croyait que si l’Empire acceptait leur demande et leur fournissait de la nourriture, cela pourrait au moins apaiser ceux qui réclamaient un pillage immédiat et éviter un bain de sang inutile.
Les chefs acceptèrent sa décision, mais l’un d’eux posa une question :
« Et si l’Empire refuse ? »
« Alors… en tant que guerriers et chefs de nos tribus, nous n’aurons d’autre choix que d’accomplir la volonté de la nature. »
Aux paroles de Kantulan, les chefs affichèrent une détermination farouche.
La flèche avait déjà quitté la corde.
L’ombre de la Grande Invasion, prélude à une époque de troubles et à un chaos terrible, commença lentement à se dessiner tandis qu’elle avançait vers l’Empire.
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