Chapitre 6
Londres — 24 décembre 2004
Londres n’avait jamais été aussi facile à voler.
À quelques heures du réveillon, les rues du centre étaient envahies par une foule pressée. Les bras chargés de paquets, les yeux rivés sur leurs téléphones ou occupés à surveiller leurs enfants, les passants semblaient avoir oublié qu’ils partageaient les trottoirs avec des inconnus parfaitement capables de profiter de leur inattention.
Pour Imiko, c’était une aubaine.
Il se glissa entre deux groupes de clients sortant d’un grand magasin, observa rapidement les personnes autour de lui et changea de direction. Son manteau usé disparaissait facilement dans la foule. Personne ne prêtait attention à un garçon de dix ans qui marchait seul, surtout lorsque celui-ci gardait la tête basse et évitait les regards.
Il ne cherchait pas à voler au hasard. Il observait.
Un homme qui vérifiait constamment sa montre. Une femme dont le sac restait ouvert tandis qu’elle discutait avec une amie. Un commerçant trop occupé à compter ses recettes pour remarquer les gens qui passaient près de lui.
Chaque personne avait ses habitudes. Chaque habitude pouvait devenir une occasion.
Il commença par un homme chargé de plusieurs sacs. Celui-ci ne remarqua rien lorsqu’Imiko s’approcha, mais son portefeuille n’était pas dans la poche qu’il avait repérée.
Échec.
Le garçon continua sans s’attarder.
Quelques minutes plus tard, il récupéra suffisamment d’argent pour s’offrir un repas convenable. Il aurait pu s’arrêter là, mais il n’aimait pas dépendre de la chance. Une bonne journée pouvait être suivie d’une mauvaise, et l’argent qui semblait suffisant le matin devenait vite inutile lorsque la faim revenait.
Il poursuivit donc ses recherches.
Une famille s’arrêta devant une vitrine décorée de branches de sapin et de lumières dorées. Le plus jeune enfant désigna un jouet en réclamant qu’on le lui achète. Son père finit par céder, sous le regard satisfait de sa femme.
Imiko passa devant eux.
Il ne ressentit ni envie particulière ni tristesse. Il observa simplement le père sortir son portefeuille, puis rangea mentalement l’information lorsqu’il constata que l’homme le glissait dans une poche intérieure.
Une cible peu intéressante.
Il continua.
Noël n’avait jamais été un jour particulièrement joyeux pour lui. Dans la maison des Wycliffe, les fêtes étaient organisées avec le même soin que le reste : les repas étaient préparés, les invités reçus et les cadeaux distribués. Tout devait être à sa place, chacun devait connaître son rôle et personne ne devait troubler les apparences.
Imiko avait vécu ces réveillons comme il avait vécu les autres journées de l’année.
Il n’en gardait aucun souvenir qu’il aurait voulu retrouver.
Désormais, il n’avait même plus besoin de prétendre que la date comptait pour lui.
Le vingt-quatre décembre n’était qu’un jour où les gens transportaient davantage de choses, dépensaient plus d’argent et regardaient moins attentivement ce qui se passait autour d’eux.
Il avait appris à tirer parti de situations bien moins favorables.
Une nouvelle vague de passants envahit le trottoir. Imiko se rapprocha d’un homme qui sortait d’un restaurant, mais celui-ci s’arrêta brusquement pour saluer une connaissance. Le garçon dut changer de trajectoire afin de ne pas attirer son attention.
C’est alors qu’il le remarqua.
L’homme se tenait à quelques mètres de l’entrée d’un établissement élégant, légèrement à l’écart du flot principal. Il venait de ranger son téléphone et semblait attendre que la circulation se dégage avant de traverser.
Il ne portait aucun signe ostentatoire de richesse. Pas de bijoux voyants, pas de montre énorme, pas de vêtements couverts de marques. Pourtant, tout dans son apparence suggérait qu’il n’avait pas besoin de montrer ce qu’il possédait.
Son long manteau sombre tombait parfaitement sur ses épaules larges. Le tissu était de qualité, la coupe impeccable, et ses chaussures n’avaient rien à voir avec celles des hommes qui achetaient leurs vêtements au rabais. Il mesurait environ un mètre quatre-vingt-cinq, avec une carrure musclée qui rendait sa silhouette difficile à ignorer.
Ses cheveux châtains étaient soigneusement coiffés. Une barbe entretenue soulignait une mâchoire marquée, tandis que ses yeux bruns parcouraient la rue avec une attention tranquille.
Il avait dans la trentaine.
Imiko l’observa quelques secondes supplémentaires.
L’homme ne semblait pas pressé. Il ne vérifiait pas constamment ses poches, ne surveillait pas nerveusement ses affaires et ne paraissait pas particulièrement méfiant envers les inconnus. Son attention était ailleurs, peut-être dans ses pensées.
Une occasion.
Imiko ne savait pas qui il était. Il ignorait qu’une partie de la richesse de cet homme provenait d’activités dont peu de gens connaissaient l’étendue, ni qu’il dirigeait des hommes qui évitaient soigneusement d’attirer l’attention sur leur véritable employeur. Il ne savait pas davantage que cet homme travaillait dans l’ombre d’un duc, avec suffisamment d’influence pour que certains problèmes disparaissent avant même d’arriver jusqu’aux autorités.
Il ne voyait qu’un homme bien habillé, probablement fortuné, qui ne semblait pas se méfier de lui.
C’était suffisant.
Imiko attendit que deux passants traversent entre eux. Il s’approcha ensuite, profitant du mouvement général pour glisser une main vers la poche du manteau.
Ses doigts effleurèrent le tissu.
Une main se referma sur son poignet.
— Mauvaise idée, gamin.
Imiko se figea.
L’homme n’avait même pas élevé la voix.
Le garçon tira immédiatement sur son bras, mais la prise resta ferme. Il releva la tête et rencontra les yeux bruns de l’inconnu.
— Lâchez-moi.
— Tu étais en train de fouiller ma poche.
— Vous vous trompez.
L’homme baissa brièvement les yeux vers sa main, puis les releva vers lui.
— Bien sûr.
Imiko tira une nouvelle fois, changea l’angle de son poignet et tenta de se dégager. Rien n’y fit.
Il n’aimait pas ça.
Il avait l’habitude de rencontrer des gens qui réagissaient trop tard, se mettaient en colère ou cherchaient à le retenir sans savoir comment s’y prendre. Cet homme, lui, ne semblait ni surpris ni particulièrement contrarié.
Il le regardait comme s’il avait déjà compris ce qu’Imiko allait tenter.
— Vous comptez me retenir longtemps ? demanda le garçon.
— Ça dépend. Tu comptes continuer à me mentir ?
— Je vous ai dit que vous vous trompiez.
— Et moi, je ne te crois pas.
Imiko le fixa avec hostilité.
— Alors pourquoi vous me posez des questions ?
Un sourire discret apparut sur le visage de l’homme.
— Tu as réponse à tout, toi.
— Seulement quand on me pose des questions stupides.
Le sourire s’élargit légèrement.
Imiko profita de cette seconde d’inattention apparente pour tenter de se libérer. Il se tordit brusquement, essaya de faire levier sur le bras de l’homme et parvint presque à dégager son poignet.
Presque.
L’homme raffermit sa prise.
— Tu es plutôt énergique.
— Et vous êtes plutôt chiant.
Cette fois, l’inconnu rit franchement.
Il relâcha finalement le poignet du garçon, mais resta suffisamment près pour l’empêcher de prendre de l’avance.
Imiko recula aussitôt.
— Je n’ai rien pris. Vous pouvez me laisser partir.
— Je pourrais.
— Alors faites-le.
L’homme le regarda un instant, puis son expression changea légèrement. Son attention s’attarda sur le manteau trop fin, les chaussures abîmées et le visage fatigué du garçon.
— Tu as mangé aujourd’hui ?
Imiko se raidit.
— Ça ne vous regarde pas.
— Je prends ça pour un non.
— Prenez-le comme vous voulez.
L’homme ne répondit pas immédiatement. Il semblait réfléchir, ce qui irritait Imiko davantage que s’il s’était contenté de le réprimander.
— Tu as un endroit où dormir ce soir ?
Le garçon sentit son ventre se nouer.
Il détestait cette question.
Elle était toujours suivie d’autres questions, de propositions qu’il n’avait pas demandées ou de regards qui changeaient dès qu’il répondait honnêtement.
— Oui.
— Où ça ?
— Chez vous, si vous continuez à poser des questions aussi stupides.
L’homme haussa un sourcil.
Imiko regretta presque sa réponse, non parce qu’il avait peur de lui, mais parce qu’il venait de donner à cet inconnu une raison supplémentaire de s’intéresser à lui.
— Tu sais, dit l’homme, tu serais probablement moins désagréable si tu mangeais quelque chose.
— Et vous seriez probablement moins insupportable si vous me laissiez tranquille.
Il tourna les talons.
Cette fois, l’homme ne le retint pas.
Imiko fit quelques pas, puis s’éloigna rapidement. Il n’avait aucune intention de revenir sur cette rencontre. Il pouvait trouver d’autres cibles, d’autres rues et d’autres occasions. Il n’avait pas besoin de perdre son temps avec un homme qui semblait prendre un plaisir étrange à discuter avec lui.
Il n’avait pas fait dix mètres qu’une voix retentit derrière lui.
— Hé !
Imiko accéléra.
Les pas se rapprochèrent.
Il jura intérieurement, bifurqua entre deux groupes de passants et tenta de se fondre dans la foule. L’homme le rattrapa pourtant avant qu’il ait pu atteindre la rue suivante.
— Tu pourrais au moins m’écouter.
— Je ne vous dois rien !
— Je n’ai pas dit le contraire.
— Alors arrêtez de me suivre !
L’homme le saisit par le manteau.
Imiko se retourna brusquement et tenta de le frapper pour se dégager. Son mouvement fut arrêté presque aussitôt. Il se débattit, chercha une ouverture, essaya de se libérer à coups de pied.
L’inconnu ne s’énerva pas. Il maîtrisa simplement le garçon, avec une efficacité qui ne laissait guère de place à la résistance.
— Arrête, dit-il sèchement.
— Allez vous faire foutre !
Imiko tenta encore de se dégager.
La confrontation fut brève.
L’homme lui asséna un coup qui le mit KO. Imiko n’eut pas le temps de comprendre ce qui venait de se passer avant que ses forces ne l’abandonnent.
Marcus le rattrapa avant qu’il ne tombe lourdement au sol.
Pendant quelques secondes, il resta immobile, le garçon inconscient dans ses bras.
— Bon sang…
Il aurait préféré ne pas en arriver là.
Il n’avait pas prévu de passer son réveillon à récupérer un enfant qui essayait de lui voler ses affaires. Il avait encore moins prévu de le ramener chez lui.
Mais lorsqu’il avait regardé ce gamin, il avait pensé à sa fille.
Elle avait quatorze ans et passait le réveillon chez sa mère, comme convenu depuis leur séparation. Marcus avait accepté cette organisation sans discuter, même si l’idée de passer Noël sans elle ne lui plaisait guère.
Il savait qu’elle était en sécurité. Elle avait un toit, un repas et une mère qui s’occupait d’elle.
Ce garçon, lui, n’avait manifestement rien de tout cela.
Marcus ne savait pas pourquoi un enfant de dix ans se retrouvait seul dans les rues de Londres. Il ne connaissait ni son histoire ni les raisons qui l’avaient conduit à voler. Il ne pouvait pas savoir s’il était réellement abandonné ou s’il avait fui sa famille.
Il savait seulement qu’il était seul le soir du réveillon.
Et, pour Marcus, un enfant ne devrait pas avoir à passer une journée censée être joyeuse à chercher de quoi manger dans la rue.
Il ne prétendait pas être un homme particulièrement charitable. Il avait dirigé des affaires autrement plus graves que le vol d’un portefeuille, et il n’avait jamais eu l’habitude de se mêler de la vie de tous les inconnus qu’il croisait.
Mais il ne pouvait pas se résoudre à laisser ce gamin repartir comme si de rien n’était.
— Tu vas me causer des problèmes, toi, murmura-t-il.
Il sortit son téléphone et passa un appel bref.
— Préparez la voiture. Je rentre.
Une pause.
— Non, je suis seul.
Il raccrocha, puis souleva le garçon avec précaution.
Imiko était plus léger qu’il ne l’aurait imaginé.
Cette constatation ne lui plut pas.
Marcus jeta un dernier regard à la rue animée, aux vitrines éclairées et aux familles qui se hâtaient de rentrer chez elles.
Puis il emmena l’enfant vers la voiture.
La propriété de Marcus se trouvait à l’écart des rues les plus fréquentées, derrière un portail discret et une allée bordée d’arbres. La maison était vaste, élégante et entretenue avec un soin évident. Elle n’avait rien d’un palais, mais elle témoignait d’une fortune que son propriétaire n’avait aucune raison d’étaler.
Lorsque la voiture s’arrêta devant l’entrée, un employé vint ouvrir la portière.
Son regard se posa sur le garçon inconscient dans les bras de Marcus.
Il ne posa aucune question.
Il avait appris depuis longtemps que certaines décisions de son employeur ne se discutaient pas sur le pas de la porte.
— Prévenez le personnel de maison qu’il y aura un invité, ordonna Marcus. Et faites vérifier qu’il n’a rien de sérieux.
— Bien, monsieur.
Marcus monta à l’étage avec l’enfant. Il le déposa dans une chambre d’amis, retira seulement ses chaussures pour ne pas salir les draps, puis s’assura qu’il respirait normalement.
Il n’avait aucune intention de lui faire davantage de mal.
Le garçon avait déjà reçu suffisamment de mauvais traitements pour une seule soirée, même si Marcus ignorait encore lesquels.
Il resta quelques instants à le regarder.
— Joyeux Noël, gamin.
Il referma doucement la porte.
Lorsqu’Imiko reprit connaissance, la première chose qu’il remarqua fut le silence.
Pas celui de la rue, ponctué par les voitures, les voix et les pas des passants. Un silence différent, épais, seulement troublé par un bruit lointain provenant du rez-de-chaussée.
Il ouvrit les yeux.
Le plafond était blanc. Les rideaux étaient tirés à moitié. Une lumière douce éclairait une chambre qu’il ne connaissait pas.
Il se redressa brusquement.
Une douleur sourde lui traversa la tête. Il porta une main à son crâne et serra les dents, puis balaya la pièce du regard.
Un lit trop grand. Une commode. Une armoire. Une porte.
Il baissa les yeux vers ses vêtements.
Toujours son manteau. Toujours ses affaires.
Il se leva immédiatement, vérifia ses poches et constata que l’argent qu’il avait gagné dans la journée était encore là.
Pourquoi ?
Il aurait préféré que cet homme lui vole son argent. Au moins, cela aurait eu un sens.
Il s’approcha de la porte et l’entrouvrit.
Le couloir était vide.
Imiko avança sans bruit, observant chaque détail. La maison était plus grande qu’il ne l’avait cru. Les murs étaient décorés avec goût, les meubles semblaient coûteux et rien ne traînait au sol. Il aperçut un escalier menant au rez-de-chaussée, puis entendit un bruit métallique suivi d’un léger crépitement.
Quelqu’un cuisinait.
Il descendit les marches avec précaution.
Une odeur de viande rôtie flottait dans l’air, accompagnée de celle d’herbes et de légumes. Dans la cuisine, un homme se tenait devant les fourneaux, les manches de sa chemise retroussées jusqu’aux avant-bras.
Marcus.
Il avait retiré son manteau et sa veste. Ses cheveux châtains étaient légèrement décoiffés, et ses tatouages apparaissaient sur ses avant-bras tandis qu’il remuait le contenu d’une casserole. Sa barbe entretenue encadrait un visage qui semblait parfaitement calme.
Comme si rien d’inhabituel ne s’était produit.
Comme s’il n’avait pas assommé un enfant quelques heures plus tôt et transporté celui-ci chez lui sans son consentement.
Imiko sentit sa colère remonter.
Cet homme l’avait frappé, déplacé et enfermé dans une maison dont il ne connaissait même pas l’adresse.
Et maintenant, il cuisinait tranquillement.
Le garçon s’approcha par-derrière.
Il ne comptait pas discuter. Il ne comptait pas demander d’explications. Il allait neutraliser cet homme, trouver la sortie et disparaître avant qu’il puisse recommencer.
Il se lança brusquement sur lui.
Marcus se retourna au dernier instant.
L’attaque échoua presque aussitôt. Marcus évita le coup, attrapa Imiko et le repoussa loin des plaques de cuisson. Le garçon se rétablit rapidement et tenta de frapper de nouveau, mais Marcus lui saisit les bras et le maintint à distance.
— Tu es réveillé, constata-t-il.
— LÂCHEZ-MOI !
— Tu pourrais au moins me souhaiter un joyeux Noël.
Imiko essaya de lui donner un coup de pied.
Marcus le bloqua, puis le relâcha dès qu’il cessa de se débattre.
Le garçon recula, prêt à repartir à l’assaut.
— Vous m’avez assommé !
— C’est exact.
— Vous m’avez enlevé !
Marcus réfléchit un instant.
— C’est une manière de voir les choses.
— C’EST CE QUI S’EST PASSÉ !
— Je reconnais que je ne t’ai pas demandé ton avis.
Imiko le fixa, furieux devant ce calme insupportable.
— Vous êtes malade.
— On me l’a déjà dit.
— Je vais partir.
— Tu peux essayer.
Marcus retourna vers les fourneaux.
Imiko resta figé, incapable de comprendre pourquoi cet homme lui tournait le dos alors qu’il venait de tenter de l’attaquer. Il se demanda si Marcus était stupide, trop sûr de lui ou simplement convaincu qu’il n’avait aucune chance.
Il n’excluait aucune possibilité.
— Pourquoi je suis ici ? demanda-t-il enfin.
Marcus baissa le feu sous la casserole avant de répondre.
— Parce que tu étais seul dans la rue le soir du réveillon.
— Et alors ?
— Et alors, un gamin de ton âge ne devrait pas passer Noël dehors à voler les gens pour manger.
Imiko fronça les sourcils.
— C’est mon problème.
— Ça l’était, jusqu’à ce que tu essaies de me voler.
— Vous auriez pu me laisser partir !
— J’aurais pu.
Marcus se tourna vers lui.
— Mais je ne l’ai pas fait.
Il n’ajouta rien.
Imiko le dévisagea, cherchant une autre explication. Une demande d’argent, une menace, une condition cachée. Il devait bien y avoir quelque chose que cet homme attendait de lui.
— Vous voulez quoi en échange ?
— Rien.
— Arrêtez de mentir.
Marcus soupira.
— Je ne te demande rien. Je te donne un repas et un endroit où dormir. C’est tout.
— Personne fait ça gratuitement.
— Tu serais surpris.
— Non.
La réponse était sortie immédiatement.
Marcus observa le garçon quelques secondes. Il aurait voulu lui demander ce qui lui était arrivé, savoir pourquoi il réagissait comme si chaque geste d’un adulte dissimulait une menace.
Mais il comprit qu’il n’obtiendrait rien en l’interrogeant maintenant.
Alors il se contenta de désigner la table.
— Assieds-toi. Le repas sera bientôt prêt.
— Je ne mangerai pas votre nourriture.
Le ventre d’Imiko choisit cet instant pour protester.
Le silence qui suivit fut particulièrement désagréable.
Marcus regarda le garçon. Imiko détourna les yeux, furieux contre son propre corps.
— Je n’ai rien entendu, dit Marcus.
— Fermez-la.
— Bien sûr.
Il retourna à sa cuisine.
Imiko resta debout quelques secondes, puis s’assit au bord d’une chaise, suffisamment près de la sortie pour pouvoir se lever rapidement.
Il ne faisait pas confiance à Marcus.
Il ne lui pardonnait pas de l’avoir assommé et n’avait aucune intention de lui obéir simplement parce que cette maison était confortable.
Mais il avait faim.
Et, pour le moment, il devait comprendre où il se trouvait avant de décider comment partir.
Marcus posa une assiette devant lui.
— Mange avant que ça refroidisse.
Imiko observa le repas, puis l’homme.
— Si vous essayez encore de me frapper, je vous planterai une fourchette dans la main.
Marcus baissa les yeux vers ses couverts.
— Je vais éviter de te donner une raison de le faire.
Il retourna s’occuper du reste du repas.
Imiko commença à manger, sans le remercier et sans cesser de surveiller ses mouvements.
Dehors, Londres continuait de célébrer Noël. Les familles se retrouvaient autour de leurs tables, les cadeaux attendaient sous les sapins et les lumières brillaient dans les rues.
Pour Imiko, ce n’était toujours qu’un jour comme un autre.
Il n’avait pas demandé à être là. Il ne considérait pas cette maison comme un refuge et ne voyait pas en Marcus un sauveur.
Il voulait simplement survivre, comme il l’avait fait jusqu’ici.
Quant à Marcus, il avait ramené chez lui un enfant dont il ignorait jusqu’au prénom, sans savoir ce qu’il ferait de lui le lendemain.
Il savait seulement qu’il n’avait pas supporté l’idée de le laisser seul dehors ce soir-là.
Cela ne faisait pas de lui un homme meilleur.
Cela faisait simplement de ce réveillon une soirée qu’aucun des deux n’avait prévue.
Et aucun d’eux n’était encore prêt à reconnaître que leur rencontre allait changer bien plus qu’une seule nuit.