Chapitre 5
Londres — 4 décembre 2004
La famille était installée près de la vitrine, à une table suffisamment grande pour accueillir quatre personnes.
Imiko les observait depuis l’autre côté de la rue.
Le père avait posé son journal près de sa tasse de café. Il portait un manteau sombre, des chaussures impeccables et une montre dont le bracelet brillait chaque fois qu’il bougeait la main. En face de lui, sa femme coupait soigneusement une part de gâteau pour leur fille. Le garçon, assis à côté de son père, racontait quelque chose avec de grands gestes, incapable de contenir son enthousiasme.
Imiko ne pouvait pas entendre leurs paroles à travers la vitre.
Il n’en avait pas besoin.
Le père souriait.
La mère aussi.
Lorsque le garçon renversa accidentellement son verre, l’homme attrapa une serviette avant même que le liquide ait fini de couler sur la table. Il essuya le désordre sans hausser le ton, puis ébouriffa les cheveux de son fils. La petite fille éclata de rire.
Rien d’exceptionnel ne se produisait.
Personne ne gagnait une fortune. Personne ne sauvait une vie. Personne ne prononçait de grandes déclarations.
Ils prenaient simplement leur petit-déjeuner ensemble.
Imiko resta immobile.
Il avait appris à reconnaître les signes qui précédaient une dispute : une mâchoire qui se contractait, un regard qui s’attardait trop longtemps, des doigts qui se refermaient sur un objet. Il savait quand se taire, quand reculer et quand disparaître avant que quelqu’un ne décide de faire de lui sa prochaine cible.
Mais il ne savait pas quoi faire de cette scène.
Le père venait de prendre la main de sa fille pour examiner une petite coupure sur son doigt. Il lui parla quelques secondes avant de lui déposer un baiser sur le front. La fillette reprit aussitôt son gâteau, rassurée.
Imiko baissa les yeux vers ses propres mains.
Elles étaient sales. Ses ongles étaient noircis, ses doigts rougis par le froid. Une petite plaie traversait sa paume, souvenir d’une chute sur les pavés. Il avait nettoyé le sang avec de l’eau récupérée dans une fontaine, mais la blessure s’était rouverte pendant la nuit.
Il referma les doigts.
La douleur était supportable.
C’était toujours ce qu’il se disait.
Il finit par détourner le regard et s’éloigna de la vitrine.
Il n’avait rien à faire là.
La faim lui rappela rapidement qu’il ne pouvait pas se permettre de rester planté au même endroit à contempler la vie des autres. Il lui restait quelques pièces, récupérées au cours des derniers jours, mais pas suffisamment pour se nourrir correctement. Il devait trouver de quoi manger avant que les commerces ne ferment.
Pourtant, tandis qu’il remontait la rue, son esprit revenait obstinément à cette famille.
Au sourire du père.
À la main posée sur les cheveux du garçon.
À la manière dont la mère avait essuyé le coin des lèvres de sa fille sans même interrompre sa conversation.
Des gestes insignifiants.
Des gestes qu’Imiko ne se souvenait pas avoir reçus.
Il accéléra le pas.
Ce n’était pas de la jalousie.
Il refusait de donner ce nom à ce qu’il ressentait. La jalousie impliquait de vouloir quelque chose que possédait quelqu’un d’autre. Or, il n’avait jamais vraiment possédé ce genre de choses. On ne pouvait pas perdre ce qu’on n’avait jamais eu.
Du moins, c’était ce qu’il préférait croire.
Il se réfugia sous l’auvent d’un bâtiment abandonné lorsque la pluie commença à tomber.
Londres avait cette manière particulière de devenir encore plus grise sous les nuages. Les façades semblaient se confondre, les voitures soulevaient des gerbes d’eau sale et les passants marchaient plus vite, le visage enfoui dans leurs écharpes.
Imiko s’assit contre le mur.
Il ramena ses genoux contre lui et glissa les mains sous ses bras pour conserver un peu de chaleur. Le manteau trop grand qu’il avait récupéré quelques jours auparavant ne suffisait plus à le protéger du froid. Le tissu était humide, et une couture s’était défaite près de son épaule.
Il ferma les yeux.
Il aurait dû réfléchir à la nourriture, à l’endroit où dormir et aux moyens d’éviter les ennuis.
À la place, un souvenir remonta à la surface.
Un couloir immense.
Des portraits accrochés aux murs.
Le parfum discret des fleurs fraîches.
Et une voix masculine, froide, parfaitement maîtrisée.
— Tu n’as rien à faire ici.
Imiko rouvrit les yeux.
La pluie continuait de tomber.
Il n’était plus dans ce couloir. Il n’était plus dans cette maison.
Pourtant, pendant quelques secondes, il avait retrouvé la même sensation qu’autrefois : celle d’être un intrus dans un endroit où il aurait dû avoir sa place.
Il détestait ces souvenirs.
Ils ne lui apprenaient rien d’utile. Ils ne lui permettaient ni de manger, ni de trouver un abri, ni de comprendre les intentions des personnes qu’il croisait. Ils se contentaient de lui rappeler qu’avant la rue, il avait vécu quelque part.
Quelque part où il avait eu un lit.
Des vêtements propres.
Des repas servis à heures fixes.
Une chambre dont il connaissait chaque recoin.
Il n’avait pas manqué de tout, au départ.
C’était peut-être ce qui rendait les choses plus difficiles à comprendre.
Il avait connu le confort sans jamais avoir la certitude d’être désiré.
Dans la maison des Wycliffe, l’argent n’avait jamais manqué. Les domestiques entretenaient les pièces, les repas étaient préparés avec une précision irréprochable et chaque objet semblait avoir été choisi pour rappeler l’ancienneté de la famille. Les invités admiraient les tableaux, les meubles et les jardins. Ils parlaient de tradition, de prestige et d’héritage.
Ils ne voyaient pas ce qui se passait derrière les portes fermées.
Ils ne voyaient pas le regard de Sebastian Wycliffe lorsqu’il posait les yeux sur son plus jeune fils.
Ce regard-là, Imiko s’en souvenait.
Il n’avait pas toujours contenu de la colère. C’eût presque été plus simple si cela avait été le cas.
La colère pouvait être provoquée, comprise, parfois même anticipée.
Chez son père, il y avait surtout une absence.
Comme si Imiko représentait un problème dont il aurait préféré ne jamais entendre parler.
Sebastian ne criait pas nécessairement. Il n’en avait pas besoin. Un silence, une phrase prononcée devant les bonnes personnes ou un ordre adressé à un domestique suffisaient à rappeler à l’enfant la place qu’on lui avait réservée.
Une place qui n’en était pas vraiment une.
Imiko baissa la tête.
Il se souvenait d’avoir attendu, autrefois, que son père le regarde.
Pas longtemps, au début.
Quelques secondes lorsqu’il entrait dans une pièce. Un regard après une bonne réponse. Une réaction à un événement qui aurait mérité l’attention de n’importe quel parent.
Il avait essayé de comprendre ce qu’il devait faire pour obtenir cette reconnaissance.
Être silencieux.
Être irréprochable.
Ne pas demander trop de choses.
Ne pas déranger.
Il avait observé les autres enfants de la maison, analysé leurs comportements et tenté d’en déduire les règles invisibles qui semblaient leur permettre d’exister sans avoir à justifier leur présence.
Il n’avait jamais trouvé la bonne réponse.
Avec le temps, il avait cessé de chercher.
Il avait compris qu’il existait des questions auxquelles personne ne souhaitait répondre.
Et que certaines portes demeuraient fermées, même lorsqu’on possédait la clé.
Naomi Kuroda.
Le nom lui revint sans prévenir.
Sa mère.
Imiko ne possédait presque aucun souvenir personnel d’elle. Il était trop jeune lorsqu’elle était morte pour conserver des images précises de son visage ou de sa voix. Ce qu’il savait venait surtout de photographies, de documents et de quelques informations glanées au fil des années.
Naomi était japonaise.
Elle avait eu de longs cheveux noirs, des traits fins et des yeux d’un bleu pur, saisissant même sur les photographies.
Imiko avait les mêmes yeux.
Dans la famille Wycliffe, cette couleur ne lui était pas totalement étrangère. Arthur, son grand-père, possédait lui aussi des yeux bleus, tout comme Sebastian. Chez les autres enfants de la famille, en revanche, les yeux marron étaient la norme, comme ceux d’Eleanor, la véritable épouse de Sebastian.
Les yeux d’Imiko ne suffisaient donc pas à faire de lui un étranger parmi les Wycliffe.
Mais ils rappelaient une origine que certains auraient préféré voir disparaître des conversations.
Il connaissait cette différence depuis longtemps. Il avait remarqué les regards, entendu les remarques et compris que son apparence pouvait rappeler aux autres une histoire qu’ils n’avaient aucune envie de reconnaître.
Il n’avait jamais su si sa mère avait les mêmes yeux que lui sur toutes ses photographies. Certaines étaient trop anciennes, d’autres trop sombres pour qu’il puisse en distinguer chaque détail. Mais il se souvenait de la couleur.
Un bleu profond, presque irréel.
Il avait parfois essayé de deviner ce qu’elle aurait pensé en le voyant.
Il ne parvenait jamais à aller très loin dans ses suppositions.
Les informations qu’il possédait sur Naomi étaient fragmentaires. Elle avait vécu en dehors du monde aristocratique auquel appartenait Sebastian. Elle avait été une femme d’une grande beauté, une escort de luxe, habituée à fréquenter des hommes fortunés. Leur relation avait donné naissance à Imiko, mais elle ne lui avait pas offert la place d’une épouse légitime dans la famille Wycliffe.
Cette distinction, Imiko l’avait comprise bien avant d’être capable d’en mesurer toutes les conséquences.
Il savait ce que les gens pensaient d’une femme comme sa mère. Il connaissait les mots qu’ils employaient lorsqu’ils croyaient qu’aucun enfant ne pouvait les entendre. Il avait appris à reconnaître les sourires polis qui cachaient le mépris, les conversations qui s’interrompaient lorsqu’il entrait dans une pièce, les regards qui passaient de son visage à celui de Sebastian avant de s’attarder sur ses yeux.
Sa naissance était devenue une explication commode.
Une manière de justifier le traitement qu’on lui réservait.
Comme si les circonstances de sa conception déterminaient la valeur de l’enfant qu’il était.
Imiko n’avait jamais compris cette logique.
Il pouvait comprendre qu’un adulte refuse une responsabilité, qu’il cherche à préserver sa réputation ou qu’il préfère mentir plutôt que d’assumer ses actes. Il pouvait même comprendre qu’une famille aristocratique accorde une importance démesurée à son nom.
Mais rien de tout cela ne rendait le raisonnement juste.
Il n’avait pas choisi sa mère.
Il n’avait pas choisi son père.
Il n’avait pas choisi de naître dans cette famille.
Et pourtant, c’était lui qui avait payé le prix de ces choix.
Il serra les dents.
Les photographies de Naomi ne lui avaient jamais appris à quoi ressemblait sa voix. Elles ne lui avaient pas révélé si elle riait facilement, si elle parlait doucement ou si elle possédait cette manière de se taire qui rendait certaines personnes plus intimidantes que les autres.
Elles ne pouvaient pas non plus lui dire ce qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait appris qu’elle attendait un enfant.
Il ignorait si elle avait été heureuse.
Il ignorait si elle avait eu peur.
Il ignorait ce qu’elle avait espéré pour lui.
Il aurait voulu connaître au moins une de ces réponses.
Pas pour excuser ce qui s’était passé ensuite, ni pour trouver une raison de pardonner à Sebastian. Simplement pour savoir quelque chose de vrai sur la femme qui lui avait donné naissance.
Mais Naomi était morte alors qu’il n’avait qu’environ un an.
Il n’avait pas eu le temps de la connaître.
La version qu’on lui avait présentée était celle d’un suicide. Une explication officielle, répétée avec suffisamment d’assurance pour décourager les questions. Imiko connaissait cette version, mais il n’avait jamais disposé de toutes les informations nécessaires pour comprendre ce qui s’était réellement passé.
Il ne savait pas ce que Naomi avait traversé avant sa mort.
Il ne savait pas ce qu’elle avait ressenti.
Et il ne savait pas si les personnes qui lui avaient raconté son histoire connaissaient elles-mêmes toute la vérité.
Il n’aimait pas les conclusions fondées sur des suppositions.
Alors il avait rangé cette histoire dans un coin de son esprit.
Non pas parce qu’elle ne comptait pas.
Parce qu’il ne pouvait rien en faire.
Il n’avait aucun moyen de retrouver les pensées d’une femme morte depuis presque dix ans. Aucun moyen de lui demander ce qu’elle avait voulu pour son fils, ni si elle avait seulement eu le temps de le connaître.
Cette dernière pensée lui déplaisait plus que les autres.
Il la repoussa.
La pluie frappait désormais le bord de l’auvent en un rythme régulier. Une voiture passa dans une flaque, éclaboussant le trottoir. Un homme jura en protégeant son pantalon.
Imiko ne bougea pas.
Il aurait pu continuer à imaginer la mère qu’il n’avait jamais connue. Il aurait pu lui attribuer toutes les qualités qu’il aurait aimé trouver chez un parent. Il aurait pu se convaincre qu’elle l’aurait aimé, qu’elle l’aurait protégé et qu’elle aurait tout fait pour l’empêcher de finir seul dans une rue londonienne.
Mais il n’en savait rien.
Il refusait de transformer une inconnue en mère parfaite simplement parce qu’elle était morte.
Il aurait seulement voulu avoir eu la possibilité de découvrir lui-même qui elle était.
Le souvenir de la maison revint avec une netteté désagréable.
Une chambre trop grande pour un enfant.
Des rideaux épais.
Un lit soigneusement fait chaque matin.
Et, dans une pièce voisine, des voix qui s’élevaient parfois avant de retomber brusquement lorsqu’il approchait.
Imiko ne se rappelait pas tous les détails de sa petite enfance. Certains épisodes s’étaient effacés, d’autres demeuraient flous, déformés par le temps et les événements qui avaient suivi.
Mais il se souvenait du sentiment.
Il n’était pas à sa place.
Au début, il avait pensé qu’il s’agissait d’une erreur. Les enfants avaient tendance à croire que les adultes détenaient une logique que leur jeune âge les empêchait de comprendre. Imiko n’avait pas échappé à cette règle.
Il avait cherché une explication.
Puis il avait remarqué que certaines personnes pouvaient se tromper sans jamais reconnaître leur erreur.
Et que d’autres préféraient maintenir un mensonge plutôt que d’avoir à justifier leurs actes.
Il avait cessé de croire que l’âge, le titre ou l’argent rendaient quelqu’un raisonnable.
Son père possédait tout ce que la société semblait admirer : un nom ancien, une fortune considérable, une position que beaucoup auraient enviée.
Pourtant, Sebastian Wycliffe n’avait pas su quoi faire de son propre fils.
Imiko se rappelait une phrase, prononcée un jour par l’un des membres de la maison.
Il ne savait plus exactement qui l’avait dite.
Il se souvenait seulement des mots.
— Tu devrais être reconnaissant d’avoir un toit.
À l’époque, il avait baissé la tête.
Aujourd’hui, il comprenait ce qui l’avait dérangé dans cette phrase.
Elle ne disait rien de l’amour, de la famille ou de la responsabilité.
Elle parlait uniquement de ce qu’il devait en échange d’un endroit où dormir.
Comme si l’existence d’un enfant constituait une dette.
Comme si recevoir le strict nécessaire devait suffire à lui interdire toute autre attente.
Imiko eut un rire bref, sans amusement.
Il avait passé des années à tenter de comprendre ce que sa famille attendait de lui.
Maintenant, il n’avait plus de maison, plus de protection et plus personne à qui demander des explications.
Il avait faim.
Il avait froid.
Il devait trouver un endroit où dormir avant la tombée de la nuit.
Ces problèmes-là, au moins, avaient le mérite d’être clairs.
Il trouva refuge dans une petite bibliothèque publique peu avant sa fermeture.
Il n’y entra pas pour lire.
Il cherchait surtout un endroit chaud où attendre que la pluie diminue, mais ses yeux parcoururent malgré tout les rayonnages. Les livres étaient rangés avec soin, classés par thème et par auteur. Des enfants feuilletaient des albums illustrés sur un tapis, tandis qu’une femme aidait un vieil homme à remplir un formulaire.
Imiko observa la scène quelques secondes.
Puis il se dirigea vers les ouvrages consacrés aux langues.
Il ne savait pas exactement pourquoi.
Peut-être parce que le nom de sa mère lui était revenu. Peut-être parce qu’il voulait vérifier une information. Ou peut-être parce qu’il cherchait simplement quelque chose sur lequel concentrer son attention.
Il tira un dictionnaire japonais-anglais de l’étagère et s’assit à une table éloignée des autres visiteurs.
Les caractères lui étaient familiers sans lui être tous compréhensibles. Il avait déjà vu des documents liés aux origines de Naomi, mais personne ne lui avait enseigné le japonais de manière approfondie. Il connaissait quelques mots, quelques expressions, et possédait suffisamment de patience pour consulter les entrées une à une.
Il ouvrit le dictionnaire.
Le papier sentait la poussière et l’encre.
Il passa plusieurs minutes à parcourir les pages, s’arrêtant sur des mots dont la prononciation lui échappait. Il nota mentalement certaines correspondances entre les caractères et les sons, puis referma le livre lorsqu’une employée annonça que la bibliothèque allait fermer.
Il avait appris peu de choses.
Mais il avait occupé son esprit.
En quittant la salle, il passa devant un panneau où étaient affichées des annonces pour des cours, des activités et des événements locaux. Des familles souriantes figuraient sur plusieurs prospectus.
Il ne s’arrêta pas.
Dehors, la pluie avait presque cessé.
Il marcha jusqu’à une rue moins fréquentée, où les lumières des magasins se reflétaient sur les pavés. Il devait encore trouver à manger. La bibliothèque ne lui avait pas donné de réponse, et le dictionnaire n’avait pas rendu sa mère plus proche.
Il glissa les mains dans ses poches.
Ses doigts rencontrèrent un morceau de papier froissé.
Il le sortit.
Ce n’était qu’un vieux document qu’il avait conservé après avoir quitté la maison. Il l’avait plié plusieurs fois, au point que les bords commençaient à se déchirer. Le papier portait quelques informations administratives, dont son nom.
Imiko Wycliffe.
Il fixa les deux mots.
Son nom de famille était celui d’une maison ancienne, connue et respectée. Il ouvrait des portes, inspirait la déférence et permettait à ceux qui le portaient de se présenter au monde avec une assurance presque naturelle.
Mais, pour lui, ce nom n’avait jamais été une protection.
Il l’avait porté pendant des années sans qu’il suffise à faire de lui un fils aux yeux de son père.
Quant à son prénom…
Imiko.
Un mot qu’il connaissait depuis toujours, sans avoir jamais pris le temps de réfléchir à ce qu’il représentait pour les autres.
Il avait entendu des remarques à son sujet. Des chuchotements, des plaisanteries, des commentaires prononcés assez bas pour pouvoir être niés ensuite.
Le prénom était devenu une manière de le désigner avant même qu’on prenne la peine de le connaître.
Imiko.
忌み子.
Il connaissait la signification de ce mot japonais : un enfant non désiré, un enfant considéré comme indésirable.
La première fois qu’il en avait découvert le sens, il avait longtemps fixé les caractères, cherchant presque une autre interprétation. Pourtant, plus il y réfléchissait, plus ce mot lui semblait étrangement familier.
Un enfant non désiré.
N’était-ce pas exactement ce qu’il avait toujours été aux yeux des Wycliffe ?
Il n’avait pas choisi de naître, pas plus qu’il n’avait choisi ses parents ou les circonstances de sa naissance. Pourtant, il avait grandi avec l’impression de devoir justifier sa propre existence, comme si sa simple présence constituait une faute qu’il aurait dû réparer.
Il ignorait pourquoi on lui avait donné ce prénom. Il ne savait pas si ce choix avait une signification particulière pour la personne qui l’avait nommé. Il ne pouvait que constater cette ironie : son prénom semblait mettre des mots sur tout ce que sa famille lui avait fait ressentir.
Il ne savait pas si c’était intentionnel.
Mais il savait une chose : il ne laisserait pas ces deux caractères décider de ce qu’il deviendrait.
Il replia le papier.
Il aurait pu le jeter. Il aurait même pu décider de ne plus regarder ce nom et de ne plus lui accorder la moindre importance.
Mais un nom n’était pas qu’un ensemble de lettres.
C’était ce que les autres utilisaient pour vous appeler, vous désigner, vous chercher ou vous condamner. C’était ce qui restait sur les documents lorsque les personnes disparaissaient. C’était parfois la seule chose qu’un inconnu apprenait avant de se faire une opinion.
Imiko connaissait déjà le pouvoir des mots.
Il avait compris qu’une phrase pouvait détourner les soupçons, qu’un silence pouvait empêcher une question et qu’une information bien placée pouvait modifier la façon dont quelqu’un percevait une situation.
Son prénom ne faisait pas exception.
Il était devenu une étiquette.
Une manière de résumer son existence avant même qu’il ait pu la vivre.
Il glissa le papier dans sa poche.
Puis il se remit à marcher.
La nuit tomba sur Londres.
Imiko finit par trouver un morceau de pain auprès d’un commerçant qui fermait sa boutique. Il accepta le repas sans poser de questions, le remercia d’un signe de tête et s’éloigna avant que l’homme ne change d’avis.
Il mangea lentement, en gardant une partie du pain pour plus tard.
Son estomac protestait toujours, mais il avait appris à ne pas tout avaler dès qu’il trouvait de la nourriture. Les jours suivants n’étaient jamais garantis.
Lorsqu’il eut terminé, il chercha un nouvel endroit où passer la nuit.
Il choisit un renfoncement à l’abri du vent, suffisamment éloigné de la rue principale pour limiter les regards indiscrets. Il vérifia les alentours, observa les accès et s’assura qu’aucun groupe ne semblait avoir déjà occupé les lieux.
Ce n’était pas confortable.
Mais c’était calme.
Il s’assit contre le mur et sortit une dernière fois le document de sa poche.
La lumière d’un lampadaire lui permettait à peine de lire les mots.
Imiko Wycliffe.
Il imagina son père en train de prononcer ce nom devant des invités. Sebastian Wycliffe, droit dans son costume, parlant avec cette assurance qui faisait croire aux autres qu’il contrôlait chaque aspect de son existence.
Il imagina les membres de la famille réunis autour d’une table, les conversations mesurées, les sourires destinés aux bonnes personnes.
Puis il imagina le visage de Naomi, tel qu’il apparaissait sur la photographie.
Il ne savait pas si elle aurait approuvé la manière dont son fils avait été traité.
Il ne savait pas non plus ce qu’elle aurait pensé de lui, aujourd’hui.
Mais une chose lui semblait désormais évidente.
Il ne pourrait pas passer le reste de sa vie à attendre qu’un membre de sa famille lui explique pourquoi il avait été rejeté.
Il n’obtiendrait probablement jamais les réponses qu’il désirait. Et même s’il finissait par les obtenir, elles ne changeraient pas ce qui s’était déjà produit.
Son père resterait son père.
Sa mère resterait morte.
Et lui resterait Imiko.
Il baissa les yeux vers le papier, puis le replia avec soin avant de le ranger.
Il n’avait pas besoin d’aimer son prénom.
Il n’avait pas besoin d’en être fier.
Il devait seulement décider de ce qu’il en ferait.
Jusqu’à présent, les autres s’en étaient servis pour définir sa place. Ils avaient décidé ce qu’il représentait, ce qu’il méritait et jusqu’où il pouvait aller. Ils avaient agi comme si son existence leur appartenait, comme si le simple fait de l’avoir laissé naître leur donnait le droit de déterminer ce qu’il deviendrait.
Cette époque était terminée.
Il n’avait plus de famille derrière laquelle se cacher.
Plus de maison où retourner.
Plus de personne dont il pouvait attendre qu’elle intervienne à sa place.
Il était seul.
Alors il allait apprendre.
Il apprendrait à reconnaître les mensonges, à comprendre les intentions, à observer les comportements et à prévoir les réactions. Il apprendrait à ne plus dépendre de la bonne volonté d’un inconnu. Il apprendrait à ne plus laisser les autres décider de ce qu’il pouvait ou ne pouvait pas faire.
Il n’avait pas encore de plan.
Pas de véritable objectif au-delà de la survie.
Mais il commençait à comprendre une chose : tant qu’il resterait incapable d’agir sur le monde qui l’entourait, quelqu’un d’autre continuerait à choisir pour lui.
Et cela, il ne pouvait plus l’accepter.
Imiko s’allongea sur le côté, le manteau ramené contre son corps.
Le froid s’infiltrait sous ses vêtements. Ses jambes lui faisaient mal, et il savait qu’il se réveillerait plusieurs fois pendant la nuit. Pourtant, il finit par fermer les yeux.
La famille aperçue derrière la vitrine lui revint une dernière fois à l’esprit.
Il revit le père essuyer le verre renversé, la mère sourire à sa fille et le garçon raconter son histoire avec enthousiasme.
Il ne les enviait pas.
Il ne les détestait pas non plus.
Il se demandait simplement comment un enfant pouvait grandir dans une maison où personne ne lui faisait comprendre qu’il aurait mieux valu qu’il ne soit jamais né.
Il n’avait pas de réponse.
Pas encore.
Mais, pour la première fois depuis longtemps, il ne chercha pas à en inventer une.
Il laissa la question en suspens.
Puis le sommeil finit par l’emporter.
Dans la rue, Londres poursuivait son existence, indifférente à la vie d’un enfant dont presque personne ne connaissait le nom.
Un enfant qui portait encore celui d’une famille qui l’avait rejeté.
Un enfant qui ne savait pas ce que l’avenir lui réservait.
Et qui, pour le moment, voulait seulement survivre jusqu’au lendemain.