Chapitre 4
Londres — 3 décembre 2004
Le froid avait changé de nature.
À la fin du mois de novembre, Imiko avait encore essayé de lutter contre lui. Il s’était recroquevillé dans les recoins les moins exposés, avait serré les bras contre son ventre et s’était réveillé plusieurs fois dans la nuit pour vérifier que ses doigts répondaient toujours. Il avait cru qu’en trouvant un endroit suffisamment abrité, il finirait par s’habituer.
Il avait compris depuis que le froid n’était pas un adversaire que l’on pouvait vaincre. Il fallait simplement apprendre à lui céder le moins de terrain possible.
Ce matin-là, il quitta l’abri où il avait passé la nuit avant que les premiers passants ne commencent à remplir les rues. Il avait dormi par intermittence, une oreille attentive aux bruits environnants, le corps tendu chaque fois qu’un pas s’approchait. Il ne se souvenait même plus de la dernière nuit pendant laquelle il avait pu fermer les yeux sans craindre de les rouvrir devant un inconnu.
Son ventre le faisait souffrir.
Il glissa une main dans sa poche et en sortit quelques pièces. Il les compta une première fois, puis une seconde, bien qu’il connût déjà le résultat. L’argent ne suffisait pas à lui garantir un repas correct. Il aurait pu acheter quelque chose de bon marché, mais il aurait alors dépensé presque tout ce qu’il possédait.
Il rangea les pièces.
Il mangerait plus tard.
Cette décision lui arracha un bref sourire sans joie. Il commençait à reconnaître les mensonges qu’il se racontait pour supporter sa situation. Plus tard, demain, quand j’aurai trouvé mieux. Des mots pratiques. Ils permettaient de repousser un problème sans avoir à admettre qu’on ne possédait aucune solution.
Imiko remonta le col de son vêtement et s’engagea dans une rue animée.
Il ne cherchait plus seulement de quoi manger. Il cherchait à comprendre.
Depuis plusieurs jours, il observait les gens avec une attention que personne ne lui aurait prêtée. Les adultes parlaient beaucoup, regardaient peu et semblaient persuadés que le monde continuait d’obéir aux règles qu’ils avaient apprises durant leur enfance. Ils suivaient leurs habitudes, se rendaient aux mêmes endroits et accordaient une confiance presque automatique aux objets qu’ils transportaient.
Imiko, lui, n’avait plus le luxe de croire que les habitudes étaient inoffensives.
Il avait appris à distinguer les personnes pressées de celles qui faisaient semblant de l’être. Il remarquait celles qui surveillaient constamment leur sac, celles qui oubliaient leur environnement dès qu’elles se plongeaient dans une conversation et celles qui se retournaient chaque fois qu’un inconnu s’approchait.
Il remarquait aussi les regards.
Certains passaient sur lui sans s’arrêter. D’autres s’attardaient une seconde, le temps de constater ses vêtements usés, son visage fatigué et sa silhouette trop maigre. Puis ils détournaient les yeux.
C’était presque toujours la même chose.
Une hésitation, une évaluation rapide, une conclusion silencieuse.
Un enfant seul.
Un problème qui ne les concernait pas.
Imiko connaissait désormais cette expression mieux que beaucoup de visages.
Il ne leur en voulait même plus systématiquement. La colère demandait de l’énergie, et il n’en avait pas suffisamment pour la distribuer à tous ceux qui préféraient ne pas le voir.
Il traversa une place où plusieurs commerces ouvraient leurs portes. L’odeur du pain chaud lui parvint depuis une boulangerie. Son estomac se contracta si violemment qu’il dut ralentir.
Pendant quelques secondes, il resta immobile.
Il aurait pu entrer, demander quelque chose à manger et espérer tomber sur une personne assez généreuse pour l’aider. Il aurait pu raconter qu’il avait perdu ses parents, qu’il ne savait pas où aller, qu’il avait simplement besoin d’un repas.
Il avait déjà essayé de demander de l’aide sous différentes formes.
Les résultats variaient, mais la sensation demeurait la même : il se retrouvait à attendre qu’un adulte décide si sa souffrance méritait son attention.
Il détestait attendre.
Il détestait surtout la manière dont les gens pouvaient lui donner de l’espoir avant de le lui retirer.
Alors il s’éloigna de la boulangerie.
Il ne voulait plus dépendre de la générosité d’un inconnu pour décider s’il mangerait le soir.
Cette pensée n’avait rien d’héroïque. Elle était née d’un ventre vide, d’une fatigue persistante et d’une peur qu’il refusait de nommer. Pourtant, elle allait modifier sa manière de vivre.
Le premier enseignement qu’Imiko avait tiré de la rue était simple : les gens ne voyaient pas nécessairement ce qui se trouvait devant eux.
Ils voyaient ce qu’ils s’attendaient à voir.
Un homme en costume remarquait un autre homme en costume. Une mère surveillait son enfant. Un commerçant suivait les mouvements de ses clients. Mais un enfant silencieux, assis près d’un mur, pouvait demeurer presque invisible tant qu’il ne perturbait pas leur journée.
Imiko avait compris qu’il n’était pas nécessaire d’être absent pour échapper à l’attention. Il suffisait parfois de ne pas correspondre à ce que les autres considéraient comme important.
Cette découverte l’avait aidé à survivre.
Elle lui avait aussi appris à regarder autrement.
Il observait les vitrines, les portes, les visages et les conversations sans avoir l’air de s’intéresser à quoi que ce soit. Il écoutait les commerçants parler de leurs problèmes, les employés se plaindre de leurs horaires et les clients raconter des histoires qui ne concernaient personne d’autre qu’eux-mêmes.
Il ne cherchait pas à tout retenir.
Il cherchait ce qui revenait.
Les gens répétaient leurs gestes. Ils reproduisaient les mêmes habitudes, employaient les mêmes expressions et réagissaient souvent de manière prévisible lorsqu’une situation leur semblait familière.
Imiko avait grandi dans une maison où le moindre faux pas pouvait lui coûter cher. Il connaissait déjà l’importance d’observer les changements d’humeur, de reconnaître les signes annonçant une colère et de comprendre quand il valait mieux se taire.
La rue lui apprenait une autre forme d’observation.
Ici, il ne s’agissait pas seulement de savoir quand quelqu’un allait devenir dangereux. Il fallait aussi comprendre ce qui pouvait lui être utile, ce qu’il risquait d’ignorer et ce qui méritait son attention.
Il ne savait pas encore comment utiliser toutes ces informations.
Mais il les conservait.
Un peu comme on rassemble des pièces dont on ignore la forme finale.
Au cours des derniers jours, il avait commencé à prendre de petites choses. Rien qui lui permît de vivre confortablement. Juste assez pour compléter ce qu’il parvenait à obtenir autrement. Chaque fois, il avait ressenti la même tension : son cœur s’accélérait, son esprit se remplissait de possibilités contradictoires et une partie de lui s’attendait à ce qu’une main se referme sur son poignet.
La première fois, il avait failli abandonner avant même d’agir.
La fois suivante, il avait été trop pressé.
Une autre fois, il avait dû renoncer et partir sans rien, parce que la situation lui semblait trop risquée.
Il ne s’en vantait pas. Il ne trouvait rien de glorieux à ce qu’il faisait. Il savait seulement qu’il avait faim, qu’il n’avait personne vers qui se tourner et qu’il ne pouvait pas se permettre de rester immobile.
La culpabilité, elle aussi, était devenue plus compliquée.
Il se souvenait encore de l’homme mort dans la ruelle. Il se souvenait de sa propre panique, de ses mains tremblantes et du sentiment d’avoir franchi une limite qu’il ne pourrait jamais retrouver.
Pourtant, lorsqu’il devait choisir entre une mauvaise décision et un ventre vide, le souvenir ne suffisait pas toujours à le retenir.
Il n’était pas devenu insensible.
Il apprenait simplement à survivre avec des choses qu’il aurait préféré ne jamais avoir à faire.
Ce jour-là, il entra dans un petit café pour échapper au vent.
Il ne commanda rien.
Il choisit une place près d’un mur, suffisamment à l’écart pour ne pas gêner les clients, et resta assis en silence. Une serveuse lui adressa un regard hésitant. Imiko baissa les yeux vers ses mains, attendant qu’elle lui demande ce qu’il faisait là.
Elle ne le fit pas immédiatement.
Elle débarrassa une table, échangea quelques mots avec un collègue, puis revint vers lui.
— Tu attends quelqu’un ?
Imiko releva la tête.
Il aurait pu mentir. Il aurait pu inventer un parent, un rendez-vous ou une histoire assez triste pour lui attirer de la compassion.
Mais il était fatigué de fabriquer des versions de lui-même pour satisfaire les attentes des autres.
— Non.
La serveuse observa ses vêtements, puis son visage.
— Tu as de quoi payer quelque chose ?
— Non.
Elle resta silencieuse.
Imiko soutint son regard. Il ne supplia pas. Il ne baissa pas davantage la tête. Il n’essaya pas non plus de la convaincre qu’il méritait une exception.
S’il devait être chassé, autant que cela arrive rapidement.
La serveuse poussa un soupir discret.
— Tu ne peux pas rester ici toute la journée.
— Je sais.
Sa réponse sembla la surprendre. Elle avait probablement prévu une protestation, peut-être même des larmes. Il n’offrit rien de tout cela.
Elle jeta un coup d’œil vers le comptoir.
— Attends.
Elle disparut quelques instants dans l’arrière-salle, puis revint avec un morceau de pain et une petite portion de nourriture enveloppée dans du papier.
Elle les posa devant lui.
— C’est ce qu’il reste. Tu manges, puis tu pars. Compris ?
Imiko fixa le paquet.
Il avait tellement faim qu’il lui fallut un effort pour ne pas s’en saisir immédiatement.
— Pourquoi ?
La question était sortie avant qu’il puisse la retenir.
La serveuse fronça les sourcils.
— Pourquoi quoi ?
— Pourquoi vous me donnez ça ?
Elle sembla chercher une réponse. Finalement, elle haussa les épaules.
— Parce que tu as faim.
Elle retourna à son travail.
Imiko resta immobile.
Parce que tu as faim.
Il avait entendu des phrases plus longues, plus chaleureuses et plus convaincantes. Il avait entendu des adultes lui promettre qu’ils allaient s’occuper de lui, qu’ils allaient arranger les choses, qu’il n’avait pas à s’inquiéter.
Cette femme n’avait rien promis.
Elle ne lui avait même pas demandé son nom.
Elle avait simplement vu un enfant affamé et lui avait donné à manger.
Imiko baissa les yeux sur le repas. Une part de lui cherchait encore le piège, la condition dissimulée, la dette qu’on lui réclamerait plus tard. Il avait appris à se méfier des gestes qui semblaient gratuits.
Mais le pain était là.
Et son ventre lui faisait mal.
Il finit par manger.
Lentement au début, puis plus rapidement lorsque la faim prit le dessus sur sa prudence. Il s’arrêta plusieurs fois pour vérifier que personne ne lui demandait de partir, comme si le simple fait d’accepter cette nourriture pouvait provoquer une punition.
Personne ne vint.
Lorsqu’il eut terminé, il replia soigneusement le papier et le garda quelques instants entre ses doigts.
— Merci, murmura-t-il.
La serveuse ne l’entendit peut-être pas. Elle ne se retourna pas.
Imiko quitta le café sans demander davantage.
Dehors, le vent lui parut toujours aussi froid. Les rues étaient toujours pleines d’inconnus, et rien n’avait changé dans sa situation. Il ne possédait pas d’argent supplémentaire. Il n’avait trouvé aucun endroit où dormir durablement. Il ignorait encore ce qu’il ferait le lendemain.
Pourtant, quelque chose le dérangeait.
Il aurait préféré que cette femme soit cruelle.
La cruauté était facile à comprendre. Elle ne demandait aucune explication. Elle lui rappelait simplement qu’il ne devait compter que sur lui-même.
La gentillesse, elle, compliquait tout.
Elle lui rappelait qu’il existait encore des gens capables de l’aider sans exiger qu’il se transforme en quelqu’un d’autre.
Et cette possibilité était dangereuse.
Parce qu’une partie de lui avait envie d’y croire.
L’après-midi s’étira sous un ciel gris.
Imiko continua de marcher, mais il ne pensait plus uniquement à ce qu’il pourrait obtenir. Il repensait à la serveuse, à son ton agacé, à son geste presque banal. Il se demandait si elle avait déjà aidé d’autres enfants, si elle le ferait encore demain et si elle se souviendrait de lui dans quelques jours.
Il se força à abandonner ces questions.
S’attacher à une possibilité ne la rendait pas plus réelle.
Il devait distinguer les faits de ce qu’il espérait.
C’était une règle qu’il s’imposait depuis son départ de la maison : ne jamais confondre ce qu’il voulait avec ce qui existait.
Il avait voulu que son père le défende. Sebastian n’avait rien fait.
Il avait voulu que son grand-père revienne sur sa décision. Arthur l’avait jeté dehors.
Il avait voulu croire que les adultes finiraient par comprendre ce qui lui arrivait. Certains n’avaient pas voulu écouter. D’autres avaient préféré regarder ailleurs.
Il n’avait pas oublié ces événements. Il ne le pouvait pas.
Mais il commençait à comprendre que rester enfermé dans leur souvenir ne lui permettrait pas de changer ce qui venait ensuite.
Il ne pouvait pas revenir dans la maison Wycliffe.
Il ne pouvait pas forcer son père à le reconnaître.
Il ne pouvait pas effacer ce qui s’était passé dans la ruelle.
Il pouvait seulement décider de ce qu’il ferait avec le peu qu’il lui restait.
Cette pensée n’effaça ni sa peur ni sa solitude. Elle lui donna seulement quelque chose à quoi se raccrocher : une décision qui lui appartenait.
Pour le moment, il lui fallait manger, trouver un abri et éviter les personnes susceptibles de lui faire du mal.
Le reste attendrait.
Il arriva près d’une rue commerçante où les vitrines reflétaient les silhouettes des passants. Des hommes sortaient de bureaux, des femmes pressaient le pas et des enfants marchaient auprès de leurs parents. Certains se plaignaient du temps. D’autres riaient.
Imiko les regarda passer.
Il ne ressentit pas exactement de l’envie. Ce qu’il éprouvait était plus difficile à nommer. Il observait ces vies ordinaires comme on regarde un spectacle auquel on n’a pas été invité.
Il ignorait ce que signifiait rentrer chez soi sans redouter la personne qui s’y trouvait.
Il ignorait ce que signifiait pouvoir dire qu’on avait faim sans avoir honte.
Il ignorait ce que signifiait dormir sans se demander si quelqu’un viendrait vous réveiller pour vous chasser.
Il connaissait ces choses par leur absence.
Et cette absence avait commencé à façonner son regard.
À la tombée du jour, Imiko s’installa dans un passage où le vent circulait moins librement.
Il avait trouvé un morceau de carton et l’avait placé sous lui. Ce n’était pas confortable, mais il avait appris à ne plus exiger de la nuit qu’elle lui offre davantage que ce qu’il pouvait obtenir.
Il ramena ses genoux contre sa poitrine.
Ses doigts étaient engourdis. Son épaule lui faisait mal à force d’être restée dans la même position, et la fatigue pesait sur ses paupières. Malgré cela, il ne parvenait pas à s’endormir.
Il pensait à l’homme de la ruelle.
Le souvenir revenait toujours lorsqu’il avait suffisamment de silence autour de lui.
Il revoyait le corps au sol, l’expression qu’il avait cru apercevoir sur le visage de l’homme, puis le moment où il avait compris que quelque chose d’irréversible venait de se produire. Il revoyait le commissariat, les questions des policiers et sa propre voix lorsqu’il avait inventé une histoire pour expliquer ce qu’il avait vu.
Il se demandait parfois si les policiers avaient cru tous ses mensonges.
Il se demandait surtout ce qui se serait passé s’il avait dit la vérité.
Peut-être auraient-ils compris qu’il n’avait pas voulu faire de mal. Peut-être auraient-ils cherché à savoir pourquoi il vivait dehors. Peut-être auraient-ils contacté sa famille.
Cette dernière possibilité lui serra la gorge.
Il ne voulait pas retourner là-bas.
Il ne voulait pas revoir les visages qui l’avaient regardé comme s’il n’avait jamais dû exister. Il ne voulait pas entendre son père expliquer pourquoi sa présence était devenue un problème. Il ne voulait pas voir Arthur décider une nouvelle fois de ce qu’il méritait.
Il préférait encore le carton humide, le froid et la faim.
Au moins, ici, personne ne pouvait prétendre lui faire du bien tout en lui rappelant qu’il n’avait aucune valeur.
Il ferma les yeux, puis les rouvrit presque aussitôt.
Une voix venait de retentir à l’entrée du passage.
— Hé ! Qu’est-ce que tu fais là ?
Imiko se redressa.
Un homme se tenait à quelques mètres de lui. Il portait un manteau sombre et semblait avoir une quarantaine d’années. Son visage exprimait moins de colère que d’agacement, comme si la présence de l’enfant constituait un désagrément supplémentaire dans une journée déjà trop longue.
— Tu ne peux pas dormir ici.
Imiko ne répondit pas.
— Tu m’entends ?
— Oui.
— Alors bouge.
L’enfant rassembla son carton.
Il n’essaya pas de discuter. Il savait qu’une protestation risquait seulement de prolonger la confrontation. Il se releva, sentit ses jambes protester après plusieurs heures passées assis et récupéra les quelques affaires qu’il gardait sur lui.
L’homme le suivit du regard.
— Tu n’as pas de parents, ou quoi ?
Imiko s’immobilisa.
La question aurait pu être posée par curiosité. Elle aurait pu être une manière maladroite de comprendre sa situation.
Mais il ne pouvait pas s’empêcher d’entendre autre chose derrière ces mots.
Tu n’as personne ?
Personne ne viendra te chercher ?
Personne ne remarquera si tu disparais ?
Il serra le carton contre lui.
— Ça ne vous regarde pas.
Le visage de l’homme se durcit.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
Imiko sentit la peur remonter dans sa poitrine. Il savait qu’il venait de répondre trop sèchement. Il aurait dû partir sans rien dire.
Pourtant, il ne retira pas ses paroles.
Il était épuisé d’avoir à se justifier devant chaque adulte qui croisait son chemin. Épuisé d’être un enfant qu’on pouvait déplacer d’un geste, chasser d’un mot et questionner sans jamais se demander ce qu’il ressentait.
— J’ai dit que ça ne vous regardait pas.
Le silence qui suivit lui sembla interminable.
L’homme fit un pas vers lui.
Imiko se prépara à recevoir une poussée, une gifle ou une prise brutale. Ses muscles se contractèrent avant même qu’il ait décidé de réagir.
Mais l’homme s’arrêta.
Il le regarda quelques secondes, puis secoua la tête.
— Les gosses de ton âge devraient être chez eux.
Il tourna les talons.
Imiko resta sur place, incapable de bouger immédiatement.
Chez eux.
Il aurait voulu rire.
Il aurait voulu expliquer que certains enfants n’avaient pas de foyer où retourner, que certains adultes étaient précisément la raison pour laquelle ils se retrouvaient dans la rue. Il aurait voulu demander pourquoi les gens parlaient si facilement d’un endroit qu’ils supposaient sûr sans jamais se demander s’il l’était réellement.
Mais l’homme était déjà parti.
Imiko finit par quitter le passage.
Il marcha jusqu’à ce que la rue change, jusqu’à ce que les commerces se fassent plus rares et que les fenêtres éclairées disparaissent derrière lui. Il ne savait pas si son nouvel endroit serait meilleur. Il savait seulement qu’il ne pouvait pas rester là où quelqu’un venait de lui ordonner de partir.
Une nouvelle fois, il avait été déplacé sans avoir choisi de l’être.
Une nouvelle fois, il devait recommencer.
Plus tard, alors qu’il cherchait un endroit où passer la nuit, Imiko s’arrêta devant une vitrine sombre.
Son reflet lui renvoya l’image d’un garçon qu’il reconnaissait à peine.
Ses cheveux noirs étaient désordonnés. Son visage avait perdu une partie de la rondeur de l’enfance, non parce qu’il avait grandi si vite, mais parce que la fatigue et le manque de nourriture avaient creusé ses traits. Ses vêtements étaient trop grands, et ses yeux bleus semblaient plus clairs dans la lumière froide de la rue.
Il posa une main contre la vitre.
Il se souvenait d’avoir été propre, autrefois. D’avoir porté des vêtements choisis par d’autres, de s’être tenu droit lorsqu’on lui demandait de le faire et d’avoir appris très tôt à ne pas montrer ce qu’il pensait.
Il se souvenait également des regards de sa famille.
Les regards qui s’attardaient sur lui lorsqu’il commettait une erreur. Ceux qui se détournaient lorsqu’il cherchait de l’aide. Ceux qui lui rappelaient qu’il n’avait jamais été à sa place.
Il baissa la main.
Il ne voulait pas devenir comme eux.
Mais il ne voulait plus jamais être aussi impuissant.
Cette distinction lui semblait essentielle.
Il ne savait pas encore ce qu’il ferait de sa vie. Il n’avait ni projet précis ni idée claire de l’avenir. Il ne pouvait même pas être certain de ce qu’il mangerait le lendemain.
Cependant, il savait ce qu’il ne voulait plus subir.
Il ne voulait plus dépendre entièrement des décisions d’un autre.
Il ne voulait plus être incapable de partir lorsqu’une situation devenait dangereuse.
Il ne voulait plus devoir mendier le droit de rester quelque part.
Et surtout, il ne voulait plus être forcé de croire que sa seule existence constituait un problème.
Il détourna les yeux de son reflet.
La rue l’attendait, indifférente.
Imiko reprit sa marche.
Les jours suivants ne furent pas plus faciles.
Il connut d’autres refus, d’autres repas incertains et d’autres nuits au cours desquelles le sommeil se faisait attendre. Il continua de prendre ce qu’il pouvait lorsque les circonstances ne lui laissaient aucune autre solution. Il apprit à accepter les petits gestes de bonté sans leur accorder immédiatement une place dans ses attentes.
Il ne devint pas soudainement plus fort.
Il ne cessa pas d’avoir peur.
Il lui arrivait encore de se réveiller en sursaut, de sursauter lorsqu’une voix montait trop brusquement ou de rester immobile devant une porte ouverte parce qu’il ne savait pas si l’endroit derrière lui était plus sûr que celui où il se trouvait.
Mais il commençait à reconnaître ses propres réactions.
Il comprenait qu’il ne pouvait pas empêcher la peur d’apparaître. Il pouvait seulement apprendre à ne pas lui laisser décider de chacun de ses mouvements.
Il comprenait aussi que l’intelligence ne lui offrirait pas automatiquement une issue. Elle pouvait l’aider à observer, à réfléchir et à éviter certaines erreurs. Elle ne pouvait pas remplir son estomac à elle seule. Elle ne pouvait pas lui garantir qu’un inconnu serait généreux ou qu’un autre ne serait pas dangereux.
Il lui faudrait donc autre chose que des idées.
Il lui faudrait de la patience.
De la prudence.
Et la capacité de recommencer, même lorsque la veille n’avait rien apporté.
Un matin, il retrouva une pièce au fond d’une poche qu’il croyait vide. Il la fit tourner entre ses doigts, puis la rangea soigneusement avec le reste de son argent.
Il n’avait pas de quoi se payer une vraie sécurité. Il n’avait pas de quoi louer une chambre ni acheter assez de nourriture pour plusieurs jours.
Mais il avait cette pièce.
Et, pour l’instant, c’était quelque chose.
Il se dirigea vers les rues plus fréquentées, les épaules légèrement rentrées sous son vêtement. Autour de lui, Londres reprenait son rythme. Les portes s’ouvraient, les autobus passaient, les gens se hâtaient vers leurs occupations.
Personne ne s’arrêta pour lui demander où il allait.
Personne ne lui demanda ce qu’il comptait devenir.
Il n’était qu’un enfant parmi des centaines d’autres silhouettes, un garçon dont le visage serait oublié quelques secondes après avoir été aperçu.
Imiko ne savait pas encore que cette invisibilité, qu’il avait d’abord subie comme une humiliation, deviendrait un jour une qualité qu’il cultiverait volontairement.
Il ne savait pas qu’il apprendrait à comprendre les autres bien avant qu’ils ne pensent à le comprendre, ni que sa méfiance, née de la peur, finirait par se mêler à une capacité remarquable à observer les détails que les autres négligeaient.
Pour le moment, il avait seulement dix ans.
Il avait faim.
Il avait froid.
Et il n’avait personne.
Mais il avançait.
Ce n’était pas une victoire. Pas encore.
C’était simplement la seule chose qu’il pouvait faire sans demander la permission à qui que ce soit.
Et, dans la vie qu’on lui avait laissée, cette liberté minuscule avait déjà le goût d’une promesse.