Chapitre 3
Londres — 29 novembre 2004
Il courait.
Ses pieds nus frappaient le bitume humide, mais il ne sentait ni le froid ni la douleur. Les rues de Londres s’étiraient devant lui, interminables, déformées par une brume épaisse. Les lampadaires clignotaient au-dessus de sa tête. Derrière lui, des pas résonnaient, toujours plus proches.
Il ne savait pas qui le poursuivait.
Il savait seulement qu’il ne devait pas s’arrêter.
— Imiko…
La voix était lointaine, presque étouffée.
Il accéléra.
— Imiko.
Cette fois, la voix venait de devant lui.
Au bout de la ruelle se tenait un homme. Son visage était dissimulé dans l’ombre, mais sa silhouette lui était familière. Imiko voulut faire demi-tour. Une main se referma sur son épaule.
Il se retourna brusquement.
Son grand-père se tenait là.
Arthur Wycliffe portait son habit sombre habituel. Ses cheveux blancs étaient parfaitement coiffés, son visage marqué par l’âge aussi impassible que dans ses souvenirs. Pourtant, quelque chose clochait. Il ne regardait pas Imiko comme un membre de sa famille, ni même comme un enfant.
Il le regardait comme une erreur.
— Tu n’aurais jamais dû naître.
Imiko recula.
— Je…
— Tu n’es pas un Wycliffe.
La ruelle sembla se resserrer autour de lui.
D’autres silhouettes apparurent derrière Arthur. Sebastian, son père, se tenait près du mur, les mains dans les poches, sans la moindre expression. Eleanor affichait son sourire délicat, celui qu’elle réservait aux invités lorsqu’elle voulait donner l’illusion d’une famille parfaite.
Puis ses frères et sœurs se rapprochèrent.
Victoria le regardait avec dédain. Edward souriait. Beatrice inclinait légèrement la tête, feignant une compassion qu’Imiko connaissait trop bien. Henry restait derrière eux, répétant les mêmes gestes que les autres sans comprendre ce qu’ils signifiaient réellement.
Imiko baissa les yeux.
Il connaissait cette scène.
Il connaissait la sensation d’une porte verrouillée de l’extérieur, les repas auxquels il n’avait pas le droit de toucher, les accusations auxquelles personne ne lui permettait de répondre. Il connaissait les coups qu’il devait encaisser en silence, les douleurs qu’il cachait sous ses vêtements et les blessures dont son père ne voulait jamais entendre parler.
Edward n’avait pas besoin de se justifier lorsqu’il s’en prenait à lui. Une parole de sa part suffisait à retourner la situation. Beatrice pouvait provoquer une dispute, puis prendre son air innocent pendant qu’Imiko recevait la punition. Eleanor, elle, n’avait jamais besoin d’élever la voix. Quelques mots bien choisis suffisaient à lui faire comprendre qu’il n’avait aucune place dans cette maison.
Et Sebastian…
Son père n’avait jamais eu besoin de le frapper pour lui faire comprendre qu’il ne comptait pas.
Il lui suffisait de détourner les yeux.
— Tu es une honte pour cette famille, déclara Sebastian.
Imiko serra les poings.
— Je n’ai rien fait.
Personne ne répondit.
— Je n’ai rien fait !
Sa voix se brisa contre les murs de la ruelle.
Arthur s’avança.
— Alors pourquoi es-tu encore là ?
Imiko recula jusqu’à heurter quelque chose.
Un corps.
Il baissa lentement les yeux.
L’homme gisait sur le sol, immobile. Ses vêtements sales étaient trempés par l’humidité. Son visage était tourné vers lui.
Le sans-abri.
Celui de l’allée.
Celui qui avait voulu lui prendre son pain.
Imiko sentit son estomac se contracter. Il voulut s’éloigner, mais ses jambes ne répondaient plus. L’homme ouvrit les yeux.
— Pourquoi tu m’as tué ?
— Non…
— Pourquoi ?
— Je ne voulais pas…
Le sanglot qui lui échappa n’avait rien d’un cri. C’était un son minuscule, étranglé, comme si même sa peur cherchait à ne pas attirer l’attention.
Des sirènes retentirent.
Des policiers surgirent aux deux extrémités de la ruelle. Leurs uniformes se confondirent avec les ombres. L’un d’eux s’approcha et lui saisit le bras.
— C’est lui.
— Je n’ai rien fait !
— Tu vas nous suivre.
— Lâchez-moi !
Il se débattit. Sa respiration devint incontrôlable. Il tenta de retirer son bras, mais la prise se resserra.
Puis une voix s’éleva derrière les policiers.
— Qui t’a mis à la rue ?
Imiko se figea.
Il connaissait cette question.
Il connaissait ce regard.
Et, soudain, tous les visages autour de lui se tournèrent dans la même direction.
Arthur souriait.
— Personne ne viendra te chercher.
La main sur son bras se transforma en étau.
— Personne ne te croit.
— Arrêtez…
— Tu n’as nulle part où aller.
— Arrêtez !
— Tu es seul.
Imiko se réveilla en sursaut.
Il se redressa si brusquement que son épaule heurta le mur derrière lui. Sa respiration était courte, désordonnée. Pendant quelques secondes, il ne reconnut ni le plafond bas ni les briques humides qui l’entouraient.
Il porta instinctivement une main à son visage.
Ses joues étaient mouillées.
Il resta immobile, les yeux fixés devant lui, jusqu’à ce que les contours du monde cessent de trembler. Le rêve se dissipait déjà, mais certaines images s’accrochaient à son esprit avec une précision insupportable : le visage du sans-abri, les uniformes, la voix de son grand-père.
Imiko ferma les yeux.
— Ce n’était qu’un rêve, murmura-t-il.
Les mots lui parurent ridicules.
Le cadavre avait été réel.
Les policiers aussi.
Et sa famille ne pouvait pas être réduite à un simple cauchemar.
Il essuya son visage avec sa manche, puis regarda autour de lui. Il se trouvait dans un recoin étroit, dissimulé derrière des bâtiments dont les murs protégeaient à peine du vent. Un vieux carton lui servait de matelas. Son manteau était roulé sous sa tête et son sac, presque vide, reposait contre sa jambe.
Il n’avait pas rêvé d’un lit depuis longtemps.
Imiko inspira lentement, puis se pencha pour attraper son sac.
Deux semaines.
Cela faisait deux semaines depuis la mort de l’homme et son passage au commissariat.
Quatorze jours durant lesquels il avait changé de cachette dès qu’un endroit devenait trop fréquenté, dormi quand il le pouvait et mangé ce qu’il trouvait. Il avait évité les uniformes, les questions et les adultes qui semblaient trop intéressés par un enfant seul.
Au début, il avait cru que la police finirait par le retrouver. Chaque sirène lui donnait l’impression qu’on venait le chercher. Chaque voiture qui ralentissait près de lui lui faisait retenir son souffle.
Puis les jours avaient passé.
Personne n’était venu.
Personne ne lui avait demandé de raconter une nouvelle fois ce qui s’était produit dans cette ruelle.
Le monde avait continué sans lui.
C’était peut-être ce qui le dérangeait le plus.
Il aurait dû être soulagé. Pourtant, l’absence de conséquences ne faisait pas disparaître le souvenir. Il revoyait parfois la scène au moment de fermer les yeux, avec cette même sensation de froid au creux du ventre.
Il n’avait pas voulu tuer cet homme.
Il avait seulement voulu garder son pain.
Mais le résultat ne changeait pas.
Imiko rangea son manteau, vérifia que les vingt pence qu’il avait réussi à conserver étaient toujours dans sa poche, puis sortit de sa cachette.
Londres était déjà éveillée.
Des voitures passaient sur la chaussée mouillée. Les premiers employés se pressaient vers les stations de métro, le col relevé et les yeux rivés sur leur montre. Des vitrines s’allumaient les unes après les autres. À travers les fenêtres des cafés, Imiko apercevait des gens assis devant des boissons chaudes, parlant de leur journée comme si rien d’autre n’existait.
Il détourna les yeux.
Il n’avait pas le luxe de s’attarder sur ce que les autres possédaient.
Il devait manger.
Et pour manger, il lui fallait de l’argent.
Pas seulement du pain donné par un boulanger trop généreux. Pas des pièces abandonnées sur le sol ou obtenues en tendant la main à des inconnus qui le regardaient avec pitié.
De l’argent qu’il pourrait trouver lui-même.
Il observa les passants.
Les adultes avaient des habitudes. Ils marchaient vite, regardaient devant eux, s’arrêtaient parfois pour consulter leur montre ou fouiller dans leur sac. Certains gardaient leur portefeuille dans une poche arrière. D’autres sortaient leur argent en pleine rue sans même vérifier qui se trouvait à proximité.
La plupart ne regardaient jamais les enfants.
Ils les voyaient, mais ne les remarquaient pas vraiment.
Imiko, lui, remarquait tout.
Il avait appris à distinguer les personnes pressées de celles qui flânaient, celles qui surveillaient leurs affaires de celles qui les oubliaient dès qu’elles étaient distraites. Il savait aussi reconnaître les regards qui s’attardaient trop longtemps sur ses vêtements sales.
Il attendit près d’une rue commerçante, observant les mouvements autour de lui.
Un homme sortit d’un café en consultant un journal. Une femme traversa la chaussée, son sac serré contre elle. Deux employés discutèrent devant une boutique.
Imiko suivit leurs déplacements des yeux.
Puis il aperçut un portefeuille.
Il dépassait légèrement de la poche d’un manteau.
L’homme qui le portait marchait d’un pas régulier, les épaules penchées vers l’avant. Il semblait préoccupé par une conversation téléphonique et ne prêtait attention à rien d’autre.
Imiko hésita.
Pas par scrupule.
Il connaissait la différence entre ce qu’il avait fait dans l’allée et ce qu’il s’apprêtait à faire. Cette fois, il n’y avait ni lutte ni danger immédiat. Il savait qu’il choisissait lui-même.
Il n’avait pas l’intention de mourir de faim pour rester quelqu’un de bien aux yeux de personnes qui ne savaient même pas qu’il existait.
Alors il bougea.
Quelques instants plus tard, il s’éloignait déjà, le cœur battant, sans se retourner.
Il ne compta pas son butin au milieu de la rue. Il attendit d’avoir rejoint un passage discret, à l’abri des regards, pour examiner ce qu’il avait récupéré.
Des billets. Plusieurs pièces. Une carte portant le nom de son propriétaire.
Imiko contempla l’argent.
Il n’éprouva aucune satisfaction particulière. Seulement un soulagement immédiat, suivi d’une vigilance nouvelle. Il venait de découvrir qu’il pouvait obtenir davantage que de quoi acheter un morceau de pain.
Mais il savait également qu’une erreur pouvait lui coûter cher.
Il remit la carte dans le portefeuille, conserva l’argent et se débarrassa du reste dans une poubelle publique, loin de l’endroit où il avait agi. Il ne voulait rien garder qui puisse attirer inutilement l’attention sur lui.
Puis il alla acheter de quoi manger.
Il choisit une boulangerie différente de celle où il avait reçu ses deux pains, posa quelques pièces sur le comptoir et repartit avec un sandwich et une bouteille d’eau.
Il mangea assis sur un muret, en surveillant la rue.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, il n’eut pas besoin de calculer chaque bouchée.
Cela ne dura pas.
Un groupe d’hommes passa à proximité, riant bruyamment. Imiko baissa les yeux sur son repas et se décala légèrement, prêt à partir si l’un d’eux décidait de s’intéresser à lui.
Personne ne le remarqua.
Il termina son sandwich, rangea la bouteille dans son sac et se leva.
Il lui restait de l’argent. Pas assez pour changer de vie, mais assez pour tenir un peu plus longtemps. Il pourrait recommencer. Observer les gens, repérer leurs inattentions, apprendre de ses erreurs.
Il ne se faisait aucune illusion sur ce qu’il devenait.
Il savait simplement ce qu’il refusait de redevenir : un enfant qui attendait qu’on décide de son sort.
Il reprit sa marche dans les rues de Londres.
Au milieu de la foule, il n’était qu’un gamin aux vêtements usés, trop maigre pour son âge, le visage fermé et les yeux constamment en mouvement. Les passants l’évitaient sans y penser. Certains détournaient la tête lorsqu’ils croisaient son regard. D’autres ne le voyaient même pas.
Imiko avait cessé d’attendre qu’ils le voient.
Il préférait cela.
Être ignoré avait ses avantages.
Et, pour l’instant, il comptait bien les exploiter.