Chapitre 2
Londres — 15 novembre 2004
La question resta suspendue dans l’habitacle.
— Qui t’a mis à la rue ?
Imiko ne répondit pas.
Assis sur la banquette arrière de la voiture de police, il gardait les mains serrées contre son ventre. Ses vêtements trop grands ne suffisaient pas à le protéger du froid qui s’était installé dans ses os. À travers la vitre, Londres défilait sous les lumières blafardes des réverbères.
Il aurait pu donner un nom.
Celui de son grand-père, Arthur Wycliffe.
Il aurait pu raconter comment on l’avait chassé de la maison où il avait grandi, comment les portes s’étaient refermées derrière lui et comment, pendant quatre mois, il avait appris à compter ses journées en fonction de ce qu’il pouvait trouver à manger.
Il aurait pu leur expliquer qu’il n’avait jamais choisi de vivre dans la rue.
Mais à quoi cela aurait-il servi ?
Les adultes n’écoutaient que lorsqu’ils avaient déjà décidé de croire quelqu’un. Et Imiko avait passé suffisamment de temps au sein de sa propre famille pour savoir qu’un enfant ne pesait pas lourd face à la parole d’un adulte.
L’un des policiers se retourna légèrement.
— Tu m’entends, petit ?
— Oui.
— Alors, réponds à la question.
Imiko baissa les yeux vers ses chaussures usées.
— J’ai faim.
Le policier resta silencieux un instant.
— Quoi ?
— J’ai dit que j’avais faim.
Sa voix était faible, mais il n’avait pas hésité. Ce n’était ni une provocation ni une tentative de détourner la conversation. Il avait simplement répondu à la seule chose qui comptait encore pour lui.
Depuis le matin, il n’avait presque rien mangé. Le pain qu’il avait reçu quelques heures plus tôt avait disparu dans l’altercation avec l’homme. Il revoyait encore la scène chaque fois qu’il fermait les yeux, et son estomac se contractait douloureusement.
Il avait dix ans.
Il ne voulait pas réfléchir à la mort d’un homme. Il ne voulait pas imaginer ce qui l’attendait si la police découvrait la vérité. Pour le moment, il voulait seulement quelque chose à manger.
Le policier assis à l’avant échangea un regard avec son collègue.
— On va s’occuper de ça. Mais tu dois d’abord nous expliquer ce qui s’est passé.
Imiko acquiesça sans conviction.
Il avait compris depuis longtemps qu’il était préférable de ne pas contrarier les personnes capables de lui rendre la vie plus difficile.
La voiture s’engagea dans une rue plus large. Les vitrines éclairées, les façades de briques et les passants pressés défilaient derrière les vitres. Tout semblait appartenir à un monde auquel il n’avait plus accès.
Il détourna le regard.
Le commissariat sentait le café froid, le papier et les produits d’entretien.
Dès son arrivée, Imiko fut conduit dans une petite pièce où une table occupait presque tout l’espace. Deux chaises se faisaient face. Une horloge murale égrenait les secondes avec une régularité agaçante.
Un policier lui demanda de s’asseoir.
Imiko obéit.
Il observa discrètement la pièce. Une porte, une fenêtre étroite, une armoire métallique. Rien qui lui permette de comprendre ce qui allait se passer ensuite.
Un autre homme entra quelques minutes plus tard avec une couverture et un sandwich emballé.
— Tiens. Mange doucement.
Il posa le tout devant l’enfant.
Imiko fixa le sandwich.
Il ne tendit pas immédiatement la main.
— Tu peux le prendre, précisa le policier.
L’enfant leva les yeux vers lui, cherchant sur son visage le signe d’une mauvaise intention. Il ne trouva qu’une expression fatiguée, difficile à interpréter.
Finalement, il prit le sandwich.
Il commença par de petites bouchées, puis accéléra malgré lui. La faim l’emportait sur la prudence. Lorsqu’il s’en rendit compte, il ralentit, honteux de s’être laissé aller devant des inconnus.
Le policier ne fit aucun commentaire.
Il attendit qu’Imiko ait terminé avant de tirer une chaise et de s’installer en face de lui.
— Je m’appelle Daniel Harris. Je vais te poser quelques questions. Tu peux me répondre tranquillement, d’accord ?
Imiko hocha la tête.
— Quel âge as-tu ?
— Dix ans.
— Comment t’appelles-tu ?
L’enfant hésita.
Il connaissait son nom. Bien sûr qu’il le connaissait. Pourtant, le prononcer ici lui donnait l’impression d’ouvrir une porte qu’il avait passé quatre mois à essayer de maintenir fermée.
— Imiko.
Harris attendit la suite.
— Imiko quoi ?
L’enfant se raidit.
— Imiko, répéta-t-il.
Le policier nota quelque chose sur son carnet, sans insister immédiatement.
— D’accord. Tu sais où tu habites ?
— Non.
— Tu veux dire que tu ne connais pas ton adresse ?
— Je n’habite nulle part.
Cette fois, Harris releva les yeux.
Il observa le garçon plus attentivement. Ses vêtements étaient sales, ses manches trop longues et ses chaussures en mauvais état. Il avait le visage tiré de quelqu’un qui dormait mal depuis longtemps. Pourtant, il ne pleurait pas et ne semblait pas chercher à attirer la sympathie.
Il avait plutôt l’air d’attendre que cette conversation se termine.
— Depuis combien de temps es-tu dans la rue ?
— Quatre mois.
Le policier posa son stylo.
— Quatre mois ? Et tu as vécu seul tout ce temps ?
Imiko ne répondit pas.
Harris inspira lentement.
— Imiko, tu es très jeune. Il y a des personnes dont le travail consiste à aider les enfants dans ta situation. Nous pouvons te trouver un endroit où dormir, des vêtements propres et de quoi manger.
Le garçon releva la tête.
Un endroit où dormir.
Des vêtements propres.
De quoi manger.
Ces mots auraient dû le rassurer. À la place, ils firent naître une inquiétude immédiate.
— Où ?
— Nous allons contacter les services compétents. Ils pourront trouver une solution.
— Où est-ce que vous allez m’emmener ?
Harris marqua une pause.
— Dans un endroit sûr.
Imiko sentit son ventre se nouer.
Un endroit sûr.
Il avait entendu des adultes employer des expressions semblables avant de lui demander d’obéir. Dans sa famille, on lui avait souvent expliqué ce qui était bon pour lui. Cela n’avait jamais empêché les choses de se terminer autrement.
— Je ne veux pas.
— Tu ne veux pas quoi ?
— Aller avec eux.
— Tu ne les connais même pas.
— Justement.
Le policier se tut.
Pour la première fois depuis le début de l’entretien, Imiko avait parlé sans détourner les yeux. Sa méfiance n’avait rien de naturel chez un enfant de dix ans. Elle semblait plutôt être une habitude, construite à force d’avoir attendu de l’aide qui ne venait jamais.
Harris choisit ses mots avec précaution.
— Personne ne va te faire de mal. Nous voulons simplement comprendre ce qui t’est arrivé.
Imiko regarda la table.
Il aurait voulu croire cette phrase.
Mais croire quelqu’un, c’était lui donner la possibilité de vous décevoir. Et il avait déjà appris ce que cela coûtait.
L’entretien se poursuivit.
Harris revint sur la mort de l’homme retrouvé dans la ruelle. Il demanda à Imiko de raconter ce qu’il avait vu, depuis son arrivée sur les lieux jusqu’au moment où il avait quitté l’endroit pour chercher la police.
L’enfant répéta son mensonge.
Il raconta qu’il avait aperçu deux hommes, qu’une dispute avait éclaté et que l’un d’eux avait fait tomber l’autre. Il affirma ensuite avoir pris peur et s’être éloigné.
Il avait préparé cette version pendant le trajet, en essayant de ne pas laisser son esprit revenir à ce qui s’était réellement passé.
Chaque détail lui paraissait fragile. Il ne savait pas quelles questions les policiers poseraient, ni ce qu’ils avaient déjà découvert. Il se contentait de répondre avec prudence, sans ajouter plus que nécessaire.
Harris ne semblait pas convaincu de tout, mais il ne traita pas Imiko comme un suspect.
— Tu as bien fait de venir nous prévenir, dit-il finalement.
Imiko sentit ses doigts se crisper sous la table.
— Vous me croyez ?
— Je pense que tu nous racontes ce que tu as vu. Nous allons vérifier les faits.
Ce n’était pas exactement la réponse qu’il attendait.
Pourtant, le policier ne l’accusait pas. Il ne lui criait pas dessus. Il ne semblait pas avoir décidé qu’il mentait simplement parce qu’il était un enfant vivant dans la rue.
Cette absence d’hostilité le déstabilisait presque davantage.
— Et maintenant ? demanda-t-il.
— Maintenant, nous allons essayer de retrouver ta famille et de comprendre pourquoi tu vis seul.
Le mot famille fit disparaître le peu de calme qu’il avait réussi à conserver.
— Non.
Harris fronça les sourcils.
— Non ?
— Ne les appelez pas.
— Imiko, si quelqu’un t’a abandonné, nous devons le savoir.
— Vous ne comprenez pas.
Sa voix s’était durcie.
Le policier posa son stylo et se pencha légèrement vers lui.
— Alors explique-moi.
L’enfant ouvrit la bouche.
Pendant une seconde, il envisagea de tout raconter. Il imagina le nom de son grand-père inscrit dans le carnet du policier, les questions, les vérifications, les adultes qui se mettraient à parler entre eux. Il imagina surtout le moment où quelqu’un déciderait qu’il devait retourner là-bas.
Il referma la bouche.
— Je veux juste partir.
— Je comprends que tu sois inquiet, mais nous ne pouvons pas te laisser repartir sans savoir où tu vas dormir ce soir.
— Je me débrouillerai.
— Tu n’as que dix ans.
— Je sais.
La réponse tomba avec une froideur qui fit hésiter Harris.
L’enfant ne semblait pas nier son âge. Il semblait simplement considérer que celui-ci ne changerait rien à la situation.
Harris se leva.
— Je vais voir ce que nous pouvons faire. Tu vas rester ici quelques minutes.
Imiko suivit chacun de ses mouvements du regard.
— Vous allez appeler quelqu’un ?
— Je dois discuter avec mes collègues.
— Vous allez appeler ma famille ?
Le policier s’arrêta devant la porte.
— Nous devons vérifier ton identité et trouver un endroit adapté pour toi. Je ne peux pas te promettre le contraire.
Il sortit.
La porte se referma.
Imiko resta immobile.
Puis il tourna lentement la tête vers l’horloge.
Il n’avait aucune idée de ce que les policiers feraient ensuite. Peut-être le garderaient-ils jusqu’au lendemain. Peut-être le conduiraient-ils dans un foyer. Peut-être retrouveraient-ils sa famille avant même qu’il ait quitté le bâtiment.
Une seule chose était certaine : s’il attendait que les adultes décident de son avenir, il risquait de ne plus pouvoir le choisir lui-même.
Il se leva et s’approcha de la porte.
Il posa la main sur la poignée.
Verrouillée.
Il la relâcha aussitôt.
Son regard se porta sur la fenêtre étroite. Trop haute pour être atteinte facilement, trop petite pour qu’il puisse s’y glisser.
Il retourna à sa chaise et s’assit.
Il devait réfléchir.
Pas courir au hasard. Pas paniquer. Pas faire quelque chose qui attirerait l’attention.
Réfléchir.
Lorsque Harris revint, Imiko était assis exactement à la même place.
Le policier avait un dossier sous le bras.
— Nous avons contacté une équipe qui s’occupe des mineurs. Ils vont venir discuter avec toi.
Imiko sentit la peur lui serrer la poitrine.
— Quand ?
— Bientôt.
— Je ne veux pas les voir.
— Je sais que cette situation est difficile, mais…
— Je veux partir !
Il s’était levé brusquement. Sa chaise racla le sol.
Harris s’immobilisa, surpris par cette réaction soudaine.
— Imiko, calme-toi. Personne ne va te forcer à raconter quoi que ce soit maintenant.
— Vous avez dit que vous vouliez m’aider !
— C’est ce que nous essayons de faire.
— Alors laissez-moi partir !
Le policier ne répondit pas immédiatement.
Il voyait un enfant effrayé, épuisé et incapable d’envisager une solution qui ne lui donnerait pas l’impression de perdre le contrôle de sa vie. Il ne savait pas ce que cet enfant avait vécu avant de se retrouver dans la rue. Il ne pouvait pas mesurer ce que le mot famille représentait pour lui.
— Je ne peux pas te laisser repartir sans solution, dit-il enfin.
Imiko recula d’un pas.
La discussion était terminée.
Pas parce qu’il avait compris les raisons du policier, mais parce qu’il avait compris qu’aucune explication ne lui permettrait d’obtenir ce qu’il voulait.
Il devait sortir d’ici.
Et il devait le faire avant l’arrivée des autres.
Harris s’approcha de la table pour récupérer le dossier qu’il avait posé quelques minutes plus tôt. Son attention se détourna de l’enfant le temps de rassembler ses papiers.
Imiko aperçut alors la porte entrouverte derrière lui.
Il n’attendit pas de seconde occasion.
Il se glissa sur le côté, passa devant le policier et se précipita dans le couloir.
— Hé ! Imiko !
Il entendit des pas derrière lui.
Il courut.
Le couloir débouchait sur un espace plus vaste où plusieurs personnes travaillaient derrière des bureaux. Des voix s’élevèrent à son passage. Quelqu’un lui cria de s’arrêter.
Il ne se retourna pas.
Il aperçut une porte donnant sur un autre couloir, la poussa et continua sans savoir où elle menait. Ses jambes lui faisaient mal. Son souffle devenait irrégulier, mais il avançait.
Il n’avait aucun plan précis.
Seulement une certitude : il ne retournerait pas auprès des personnes qui l’avaient abandonné.
Il déboucha dans un hall, passa devant un homme qui tentait de comprendre ce qui se passait et atteignit enfin une sortie.
L’air froid de Londres lui frappa le visage.
Il était dehors.
Derrière lui, les appels se poursuivaient. Il entendit une porte s’ouvrir, puis des pas précipités. Il tourna dans la première rue qu’il aperçut, traversa sans regarder les voitures et s’engagea dans une ruelle plus étroite.
Il continua de courir jusqu’à ce que les voix disparaissent.
Puis il s’arrêta derrière un bâtiment, les mains appuyées contre les genoux.
Il respirait trop vite. Ses jambes tremblaient. Il avait mal au ventre et sentait encore le goût du sandwich dans sa bouche.
Mais il était libre.
Du moins, il le croyait.
Il attendit plusieurs minutes avant de reprendre sa marche. Il évita les rues éclairées, contourna les carrefours fréquentés et se mêla brièvement à un groupe de passants avant de changer de direction.
Il ne savait pas si les policiers le poursuivaient toujours.
Il ne savait pas non plus s’ils retrouveraient un jour sa trace.
Il savait seulement qu’il ne pouvait pas rentrer chez lui.
Parce qu’il n’avait plus de chez-lui.
Au commissariat, le silence avait remplacé l’agitation.
Harris se tenait devant un bureau, le visage fermé. Un collègue venait de terminer de vérifier les informations disponibles sur l’enfant.
— On a quelque chose ? demanda-t-il.
— Pas assez pour l’instant. Il nous a donné uniquement son prénom. Aucun nom de famille, aucune adresse.
— Et les caméras ?
— Nous vérifions les images disponibles, mais nous n’avons pas encore de piste exploitable.
Harris passa une main sur son visage.
— Il n’a que dix ans.
— Je sais.
— Il vit dans la rue depuis quatre mois. Il a été témoin d’une mort et, au lieu de nous demander de l’aide, il a pris la fuite dès qu’on a parlé de retrouver sa famille.
Son collègue croisa les bras.
— Il a peur de quelque chose. Reste à savoir de quoi.
Harris regarda le dossier posé devant lui.
L’enfant avait décrit un homme responsable de la chute du sans-abri. Son récit comportait des éléments que les enquêteurs allaient devoir vérifier, mais rien ne permettait pour l’instant d’écarter sa version.
Ils poursuivraient leurs recherches sur la mort de la victime.
Ils chercheraient aussi à identifier le garçon.
Mais les informations recueillies étaient maigres. Aucun nom complet. Aucune adresse. Aucun proche à contacter. Et aucune trace immédiatement exploitable permettant de retrouver sa route après sa fuite.
Les heures passèrent.
Puis la nuit avança.
Imiko ne reparut pas.
Bien plus loin, à l’écart du commissariat, l’enfant s’était glissé dans un recoin protégé du vent.
Il avait trouvé un morceau de carton et s’était assis dessus, les genoux ramenés contre sa poitrine. Ses vêtements propres n’avaient pas résisté longtemps à sa fuite. Ses mains étaient de nouveau sales, et la fatigue lui pesait sur les épaules.
Il avait réussi à manger.
Il avait échappé à la police.
Pourtant, rien n’avait réellement changé.
Il était toujours seul, toujours sans argent et toujours incapable de savoir ce que le lendemain lui réserverait.
Il repensa au policier qui lui avait donné le sandwich.
Daniel Harris.
L’homme n’avait pas été cruel. Il avait même essayé de l’aider.
C’était précisément ce qui le troublait.
Pourquoi un inconnu lui donnerait-il à manger, lui offrirait-il un endroit où dormir et chercherait-il à comprendre ce qui lui était arrivé sans rien lui demander en échange ?
Il n’avait pas de réponse.
Peut-être que certains adultes étaient différents.
Peut-être pas.
Imiko enfouit son visage dans ses genoux.
Il n’avait plus envie de réfléchir. Il voulait dormir, oublier le froid, oublier la ruelle et oublier l’homme qui ne se relèverait plus.
Mais avant de fermer les yeux, il se fit une promesse silencieuse.
Il ne laisserait plus jamais personne décider de sa vie à sa place.
Pour l’instant, cette promesse ne lui donnait ni nourriture ni abri. Elle ne le protégeait pas du froid et ne lui indiquait pas où aller au matin.
Elle était simplement la seule chose qui lui appartenait encore.
Et, cette nuit-là, c’était suffisant pour continuer.