Chapitre 1
Londres, novembre 2004.
La vitrine de la boulangerie était encore embuée lorsque Imiko s’arrêta devant.
Derrière la vitre, une femme disposait des petits pains sur un plateau métallique. Elle travaillait vite, les gestes précis, sans regarder ce qu’elle faisait. À côté d’elle, un homme en chemise blanche sortait des baguettes du four. La chaleur avait couvert les fenêtres d’une fine pellicule de buée, et chaque fois que la porte s’ouvrait, une odeur de farine chaude et de beurre s’échappait sur le trottoir.
Imiko resta là quelques secondes.
Puis il baissa les yeux vers sa main.
Vingt pence.
Deux pièces, l’une légèrement plus sombre que l’autre. Il les fit glisser entre ses doigts avant de les serrer dans sa paume.
Ce n’était pas assez pour acheter ce qu’il aurait voulu. Ce n’était même pas assez pour se permettre une erreur.
Il avait dix ans.
À cet âge, les autres enfants devaient probablement réfléchir à leurs devoirs, aux jeux auxquels ils joueraient après l’école ou à la punition qu’ils risquaient de recevoir en rentrant trop tard. Imiko, lui, devait décider s’il valait mieux dépenser ses dernières pièces maintenant ou attendre encore quelques heures, au risque de ne plus trouver de quoi manger.
Il poussa la porte.
Une petite clochette tinta au-dessus de sa tête.
La femme derrière le comptoir leva les yeux.
— Bonjour.
Imiko ne répondit pas immédiatement. Il observa le comptoir, les prix inscrits sur une ardoise, puis les pièces qu’il tenait dans sa main.
— Bonjour, murmura-t-il.
Sa voix était rauque. Il ne savait plus exactement quand il avait parlé pour la dernière fois à quelqu’un qui ne lui avait rien demandé en échange.
— Tu veux quelque chose ?
Il désigna un petit pain.
— Celui-là, s’il vous plaît.
La boulangère suivit son geste. Son regard descendit vers les vêtements du garçon : un manteau trop grand, des manches effilochées, un pantalon taché au niveau des genoux. Ses chaussures avaient été noires autrefois, mais la boue avait depuis longtemps remplacé leur couleur d’origine.
Elle ne posa aucune question.
— Ça fera vingt pence.
Imiko déposa les pièces sur le comptoir.
La femme les prit, puis se pencha pour attraper le petit pain. Elle le plaça dans un sachet en papier brun.
— Tiens.
Il tendit la main.
Au moment où elle allait lui donner le sachet, son regard s’arrêta sur son visage.
— Tu es tout seul ?
Les doigts d’Imiko se refermèrent sur le papier.
— Oui.
— Ta maman est dehors ?
Il secoua la tête.
— Et ton papa ?
— Non plus.
La femme attendit, comme si elle espérait qu’il ajouterait quelque chose. Imiko n’avait rien à ajouter.
Elle aurait pu lui demander où il habitait. Elle aurait pu appeler quelqu’un. Elle aurait pu faire beaucoup de choses, et cette possibilité suffit à le rendre méfiant.
Les adultes qui posaient trop de questions finissaient rarement par oublier les réponses.
— Tu habites dans le quartier ?
— Pas loin.
Le mensonge sortit sans effort. Il n’avait pas de domicile, mais il connaissait plusieurs rues dans lesquelles il pouvait se réfugier quand la pluie devenait trop forte. Pour lui, c’était déjà une forme d’adresse.
La femme regarda brièvement vers l’arrière-boutique, puis revint à lui.
— Attends une seconde.
Imiko se raidit.
Elle disparut derrière une porte battante. Il entendit un tiroir s’ouvrir, quelques objets s’entrechoquer, puis ses pas revenir.
Lorsqu’elle reparut, elle tenait un second sachet.
— Tiens. Celui-ci aussi.
Il fixa le paquet.
— Je n’ai pas payé pour celui-là.
— Je sais.
— Alors je ne peux pas le prendre.
La boulangère sembla surprise.
— Pourquoi ?
Il fronça légèrement les sourcils.
La question n’avait pas de sens. Il ne comprenait pas pourquoi elle lui donnerait quelque chose gratuitement, et il n’aimait pas ce qu’il ne comprenait pas.
— Je n’ai pas d’argent.
— Tu viens de tout dépenser.
— Justement.
Elle le regarda encore un instant, puis posa le second sachet sur le comptoir.
— Ce sont des pains de la veille. Je ne pourrai pas tous les vendre demain. Si tu ne les prends pas, ils finiront à la poubelle.
Imiko observa son visage, cherchant une trace d’impatience, une moquerie ou cette expression qu’il connaissait trop bien : celle des adultes qui attendaient qu’il baisse la tête pour pouvoir lui rappeler qu’il ne leur devait rien.
Il ne trouva rien de tout cela.
Seulement de la fatigue.
La femme avait probablement travaillé depuis tôt le matin. Une mèche s’était échappée de ses cheveux attachés, et elle la repoussa derrière son oreille d’un geste distrait.
— Tu peux les prendre, ajouta-t-elle. Je ne vais pas te faire payer deux fois.
Il prit finalement le second sachet.
— Merci.
Le mot lui parut étrange dans sa bouche.
La femme lui adressa un petit sourire.
— Fais attention à toi.
Imiko hocha la tête et sortit.
La clochette tinta une seconde fois.
Dehors, la pluie avait repris.
Il glissa l’un des sachets dans la poche intérieure de son manteau et garda l’autre serré contre lui. Il aurait pu manger immédiatement, mais il préférait trouver un endroit où personne ne viendrait lui réclamer sa nourriture.
Il connaissait une ruelle derrière une rangée de commerces, à quelques minutes de marche. Elle était étroite, peu fréquentée et suffisamment abritée pour qu’il puisse s’y installer sans être trempé de la tête aux pieds. Il y avait découvert, quelques semaines plus tôt, une vieille caisse en bois renversée contre un mur.
La caisse avait disparu depuis.
À sa place, quelqu’un avait abandonné un morceau de carton épais.
Cela ferait l’affaire.
Imiko traversa la rue en attendant que les voitures ralentissent. Il évita une flaque profonde, contourna un homme pressé qui faillit le heurter, puis s’engagea dans la ruelle.
Il connaissait le quartier par cœur. Il savait quelles portes restaient ouvertes à l’arrière des restaurants, quels commerçants chassaient les enfants sans poser de questions et quels passages étaient surveillés par des caméras. Il avait appris ces choses parce qu’il n’avait pas eu le choix.
Au début, il avait essayé de dormir dans des cages d’escalier. Il s’était rapidement rendu compte que les habitants n’appréciaient pas de découvrir un enfant sur leur palier au petit matin. Ensuite, il avait tenté les entrées d’immeubles dont les serrures étaient cassées, avant de comprendre qu’un toit ne servait pas à grand-chose si quelqu’un pouvait vous en expulser au milieu de la nuit.
La rue lui avait enseigné ses règles sans prendre la peine de les expliquer.
Il fallait observer avant d’agir.
Ne pas rester trop longtemps au même endroit.
Ne jamais montrer tout ce que l’on possédait.
Et, surtout, ne pas confondre la gentillesse avec une promesse.
Imiko s’assit sur le carton, le dos contre le mur. Il sortit le premier pain de son sachet et en arracha un morceau.
Il mâcha lentement.
La croûte était devenue un peu dure, mais l’intérieur restait tendre. Il aurait voulu le dévorer en quelques secondes. À la place, il s’obligea à prendre son temps.
Le second pain devait lui servir plus tard.
Il le posa près de sa cuisse, dans son sachet, puis regarda la sortie de la ruelle.
Un homme venait d’y apparaître.
Imiko le remarqua avant même que celui-ci ne tourne la tête vers lui.
Il avait les épaules voûtées, un manteau gris trop mince pour la saison et une barbe irrégulière. Ses cheveux collaient à son front. Il marchait en traînant légèrement la jambe gauche, comme si chaque pas lui demandait un effort supplémentaire.
L’homme s’arrêta à quelques mètres.
Son regard passa sur le visage d’Imiko, descendit jusqu’au pain, puis remonta vers lui.
— Tu as de quoi manger, toi.
Imiko ne répondit pas.
L’homme s’approcha.
— Tu as eu ça où ?
— Dans une boulangerie.
— Ah oui ? Ils donnent du pain aux petits mendiants, maintenant ?
Imiko baissa les yeux vers son repas. Il n’avait aucune envie de discuter.
— Laissez-moi tranquille.
L’homme eut un rire bref, sans amusement.
— Tu crois que c’est ta ruelle ?
— Non.
— Alors tu pourrais au moins partager.
Il désigna le sachet posé à côté de l’enfant.
Imiko le ramena contre sa cuisse.
— Non.
Le sourire de l’homme disparut.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Imiko sentit ses épaules se tendre. Il connaissait cette manière de parler. Ce n’était pas la voix d’un homme qui cherchait une réponse. C’était celle de quelqu’un qui voulait entendre le contraire de ce qu’on lui disait pour avoir une raison de s’énerver.
Il aurait dû se lever et partir dès son arrivée.
Mais l’homme se tenait maintenant entre lui et la sortie.
— J’ai dit non.
Pendant une seconde, aucun des deux ne bougea.
Puis l’homme tendit brusquement le bras.
Imiko tira le sachet vers lui. Les doigts de l’adulte agrippèrent le papier et le déchirèrent à moitié. Le pain glissa sur le sol humide.
— Donne-moi ça !
Imiko se releva d’un bond.
— Lâchez-le !
Il attrapa le poignet de l’homme et tenta de le repousser. Le geste était désespéré, presque ridicule face à un adulte. Pourtant, l’homme recula d’un demi-pas, surpris par la résistance.
Cette hésitation ne dura pas.
Il saisit Imiko par le col et le plaqua contre le mur.
L’arrière de la tête du garçon heurta la brique. Une douleur vive lui traversa le crâne. Il essaya de se dégager, mais la main qui serrait son manteau le maintenait en place.
— Petit insolent !
L’odeur de l’alcool lui parvint alors, forte et écœurante.
Imiko donna un coup dans le bras de l’homme. Celui-ci jura et le secoua si brutalement que ses chaussures quittèrent presque le sol.
Il eut peur.
Pas cette peur lointaine qu’il connaissait lorsqu’il entendait des pas dans un escalier ou lorsqu’un inconnu s’approchait trop près. Une peur immédiate, physique, qui lui coupa la respiration.
Il ne voulait pas retourner dans une maison où personne ne le défendrait.
Il ne voulait pas être frappé pour un morceau de pain.
Et il ne voulait certainement pas mourir dans une ruelle dont personne ne connaissait le nom.
Il frappa de nouveau, cette fois au visage.
L’homme lâcha un juron, relâchant suffisamment sa prise pour qu’Imiko puisse se dégager. Le garçon tomba sur un genou, se redressa aussitôt et tenta de contourner son agresseur.
Mais l’homme l’attrapa par le bras.
Imiko se retourna brusquement pour se libérer.
Il ne sut jamais lequel de leurs mouvements provoqua exactement la chute.
Il se souviendrait seulement du bruit de leurs chaussures sur le sol mouillé, d’un juron, puis du corps de l’homme qui basculait en arrière.
Derrière lui, contre le mur, dépassait une ancienne barre métallique fixée à une structure abandonnée. Une partie s’était détachée depuis longtemps et formait une pointe irrégulière au-dessus des débris.
L’homme ne la vit pas.
Son dos la heurta dans sa chute.
Un son étouffé lui échappa.
Puis il resta immobile.
Imiko fit deux pas en arrière.
Le silence qui suivit lui parut plus étrange que le bruit de la chute.
— Monsieur ?
L’homme ne répondit pas.
Imiko regarda la barre métallique, puis le visage de l’inconnu. Il remarqua son manteau qui se soulevait à peine sous sa respiration, ou peut-être était-ce simplement le mouvement du tissu sous la pluie.
Il attendit.
— Monsieur, relevez-vous.
Toujours rien.
Le pain gisait dans une flaque, à quelques centimètres de sa chaussure. Le sachet déchiré s’était collé au sol.
Imiko s’approcha d’un pas.
— Je ne voulais pas…
Il s’interrompit.
Il ne savait même pas ce qu’il essayait de dire.
L’homme avait voulu lui prendre son pain. Il l’avait saisi, plaqué contre le mur et empêché de partir. Imiko s’était défendu. Il n’avait pas voulu le faire tomber.
Il ne l’avait pas voulu.
Cette pensée revenait, mais elle ne changeait rien à ce qu’il voyait.
Imiko s’accroupit à distance et tendit une main tremblante vers l’épaule de l’homme.
— Vous m’entendez ?
Il n’osa pas le toucher.
Il se releva brusquement et recula jusqu’à heurter le mur opposé. Son souffle devint irrégulier. Il regarda autour de lui, cherchant une porte ouverte, une fenêtre, n’importe quoi qui lui permettrait de sortir de cet endroit sans avoir à regarder de nouveau le corps.
Il n’y avait personne.
La pluie continuait de tomber à l’entrée de la ruelle.
Imiko porta ses mains à sa bouche.
Il avait déjà vu des adultes se battre. Il avait déjà vu des gens se faire mal. Mais il n’avait jamais vu quelqu’un rester ainsi, sans répondre, sans même protester.
Il avait envie de courir.
Il avait envie de rentrer dans la boulangerie et de demander à la femme de venir.
Il avait envie que tout cela disparaisse.
À la place, il resta figé quelques secondes de plus, incapable de décider quel mouvement serait le moins terrible.
Puis il partit en courant.
Il déboucha sur le trottoir et manqua de heurter un passant. Il ne s’arrêta pas pour s’excuser. Il courut jusqu’au carrefour, les poumons douloureux, sans savoir exactement où il allait.
Il devait trouver quelqu’un.
Un adulte. Un policier. N’importe qui.
Il aperçut finalement un agent en uniforme près d’un véhicule stationné devant une rangée de magasins. L’homme parlait à un commerçant et tenait un petit carnet dans une main.
Imiko ralentit à quelques mètres.
Il aurait pu continuer son chemin.
Cette possibilité lui traversa l’esprit avec une netteté terrible.
S’il ne disait rien, personne ne saurait qu’il était là. Peut-être que quelqu’un finirait par trouver le corps. Peut-être que l’homme se réveillerait. Peut-être que tout cela n’était pas aussi grave qu’il le croyait.
Mais il savait que cette dernière pensée n’était qu’un mensonge qu’il se racontait pour ne pas avoir à regarder la réalité.
Il s’approcha du policier.
— Monsieur…
L’agent se retourna.
— Oui ? Qu’est-ce qui se passe ?
Imiko ouvrit la bouche. Les mots qu’il avait préparés pendant sa course disparurent.
— Il y a… quelqu’un…
— Doucement. Quelqu’un a besoin d’aide ?
Il hocha la tête.
— Dans une ruelle. Il ne bouge plus.
L’expression du policier changea immédiatement.
— Quelle ruelle ?
Imiko lui indiqua la direction.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
La question était simple.
Il suffisait de répondre.
Un homme a essayé de me prendre mon pain. Il m’a attrapé. Je me suis défendu. Il est tombé.
C’était la vérité.
Mais dans son esprit, une autre image apparut : la grande demeure des Wycliffe, les couloirs impeccables, les portes qui se refermaient devant lui. Le visage de son grand-père, immobile, tandis qu’il lui ordonnait de partir. Aucun cri, aucune explication supplémentaire. Juste cette voix froide qui lui avait fait comprendre qu’il n’avait plus sa place parmi eux.
Quatre mois plus tôt, Imiko avait découvert qu’un enfant pouvait être expulsé de chez lui sans que personne ne cherche à savoir où il irait.
Il ne savait pas ce que la police ferait d’un enfant qui avait été impliqué dans la mort d’un homme.
Il savait seulement qu’on pouvait ne pas le croire.
Et si on le croyait, que se passerait-il ?
Le policier attendait sa réponse.
— Il… il y avait un autre homme, dit Imiko.
Il eut l’impression que sa propre voix venait de quelqu’un d’autre.
— Un autre homme ?
Imiko hocha la tête, incapable de soutenir son regard.
— Il s’est disputé avec lui. Je les ai vus de loin. Après, l’autre est parti.
Le policier le dévisagea quelques secondes.
— Tu as vu son visage ?
Imiko sentit son ventre se nouer.
— Non.
Ce n’était pas un mensonge complet. Il n’y avait pas eu d’autre homme. Il n’avait donc pas pu voir son visage.
— Tu peux me montrer où c’est arrivé ?
Il hocha la tête.
L’agent le confia brièvement au commerçant avec lequel il discutait, lui demanda de rester près de son véhicule et partit vérifier la ruelle. Imiko demeura sur le trottoir, les bras serrés contre lui.
Le commerçant lui jeta un regard curieux.
— Tu habites dans le coin ?
Imiko ne répondit pas.
L’homme sembla comprendre qu’il n’obtiendrait rien et retourna à sa boutique.
Quelques minutes plus tard, le policier revint. Il ne courait pas, mais son visage était devenu grave. Il parla dans sa radio, demanda une assistance médicale, puis se tourna vers Imiko.
— Comment tu t’appelles ?
— Imiko.
— Imiko comment ?
Il hésita.
Son nom de famille lui paraissait soudain plus dangereux que tout ce qu’il venait de voir.
— Imiko, répéta-t-il.
Le policier fronça les sourcils.
— C’est ton prénom. J’ai besoin de ton nom de famille.
Imiko baissa la tête.
— Je ne veux pas le dire.
L’agent resta silencieux un instant.
— Pourquoi ?
Parce qu’il ne voulait pas retourner là-bas.
Parce qu’il ne voulait pas que son grand-père apprenne ce qui s’était passé.
Parce qu’il avait passé quatre mois à essayer de vivre sans les Wycliffe, et qu’il venait peut-être de perdre cette liberté à cause d’un morceau de pain.
Mais il ne pouvait pas expliquer tout cela à un homme qui ne le connaissait pas.
— S’il vous plaît, murmura-t-il. Ne les appelez pas.
Le policier s’accroupit légèrement pour se mettre à sa hauteur.
— Appeler qui ?
Imiko serra les poings.
Il aurait voulu répondre qu’il n’y avait personne. Que personne ne l’attendait. Que le nom qu’il portait ne lui garantissait plus un toit, un repas ou même le droit de rester dans la maison où il était né.
Mais il savait que cela ne suffirait pas.
— Ma famille.
Le policier l’observa longuement.
— Imiko, un homme est peut-être mort dans cette ruelle. Je dois comprendre ce qui s’est passé. Et je dois savoir qui tu es pour pouvoir t’aider.
Le mot aider lui fit presque plus peur que le reste.
Imiko connaissait les promesses des adultes. Il connaissait leurs questions, leurs silences et la façon dont ils pouvaient décider de son sort sans lui demander son avis.
Il ne savait pas si cet homme était différent.
Il ne savait pas non plus si le mensonge qu’il venait de prononcer allait le protéger ou aggraver les choses.
Une voiture de police arriva, suivie peu après d’une ambulance. Les portières claquèrent. Des voix s’élevèrent à l’entrée de la ruelle.
Imiko ne bougea pas.
L’agent se redressa et lui fit signe de le suivre vers le véhicule.
— On va aller au poste. Tu pourras me raconter ce que tu as vu tranquillement.
Imiko regarda une dernière fois la rue.
Il aurait voulu retrouver la boulangerie. Il aurait voulu rendre le pain qu’il n’avait pas fini. Il aurait voulu remonter quelques minutes en arrière, avant que l’homme apparaisse à l’entrée de la ruelle.
Il aurait même voulu avoir encore faim, simplement pour que la seule chose à laquelle il ait besoin de penser soit un morceau de pain.
Mais il n’y avait pas de retour en arrière.
Il monta dans la voiture.
À l’intérieur, le chauffage soufflait de l’air tiède. Imiko s’assit sur la banquette arrière, les mains posées sur ses genoux. L’agent s’installa au volant, puis se retourna vers lui.
— Je vais te poser quelques questions. Si tu ne sais pas répondre, tu me le dis. D’accord ?
Imiko hocha la tête.
— Bien. D’abord, quel âge as-tu ?
— Dix ans.
Le policier marqua une pause.
— Et tu vis avec qui, Imiko ?
La question le ramena à la demeure Wycliffe.
Aux repas auxquels il n’avait pas le droit de participer.
Aux portes fermées.
À son bras blessé, qu’on avait préféré dissimuler plutôt que d’expliquer.
À son grand-père, qui n’avait pas eu besoin de crier pour le chasser.
Imiko fixa ses chaussures.
— Personne.
Le policier ne répondit pas immédiatement.
— Tu veux dire que tu vis seul ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
Il déglutit.
— Quatre mois.
Cette fois, l’homme se retourna complètement.
— Quatre mois ?
Imiko hocha la tête.
Le silence s’installa dans l’habitacle.
Le policier regarda le garçon, puis le pare-brise couvert de gouttes. Il ne lui demanda pas tout de suite pourquoi un enfant de dix ans vivait seul dans les rues de Londres. Il ne lui demanda pas non plus comment il avait pu tenir aussi longtemps.
Il sortit simplement son carnet.
— Il va falloir que tu me racontes ça aussi.
Imiko sentit ses doigts se crisper sur le tissu de son pantalon.
Il avait voulu empêcher qu’on le retrouve.
Il avait voulu que personne ne sache qui il était.
Et maintenant, assis dans une voiture de police, il venait de comprendre que le corps dans la ruelle n’était peut-être pas le plus gros de ses problèmes.
Le policier ouvrit son carnet et leva de nouveau les yeux vers lui.
— Imiko, je vais te poser une dernière question avant qu’on parte.
Le garçon retint son souffle.
— Qui t’a mis à la rue ?
Imiko resta immobile.
Pour la première fois depuis quatre mois, quelqu’un venait de poser la question qu’aucun adulte n’avait voulu lui poser.
Et il ne savait pas quoi répondre.