Chapitre 3
Dean
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, nuit de l’assaut
Château de la Haute-Combe, salle basse
Je me suis réveillé en cherchant l’air.
Pas en sursaut, pas comme dans les films : en suffoquant, la bouche ouverte, comme quelqu’un qu’on vient de remonter d’un lac. Une brûlure me traversait la gorge de part en part, et chaque inspiration l’agrandissait.
Mon cœur battait sur un rythme que je ne reconnaissais pas, plus lent, plus lourd, un cœur d’inconnu entré sans frapper.
J’ai tenu les premières secondes sur un seul programme : respirer. Quand cela a fonctionné à peu près, je me suis mis à avoir peur.
Il y avait de la pierre sous mon dos, froide à travers un tissu rêche, et au-dessus de moi une voûte noire, basse, striée de suie. Au fond de la pièce, un feu mourant rougissait un âtre. L’air sentait la cendre, la cire et, plus bas, une odeur de métal que j’ai mis longtemps à nommer, parce que je préférais ne pas la nommer.
Je n’étais pas sur mon canapé. Je n’étais pas chez moi. Je n’étais pas, ce qui m’inquiétait davantage, dans un endroit où l’on m’aurait accueilli.
J’ai passé les hypothèses raisonnables en revue et dans l’ordre. Un accident vasculaire ? J’ai testé mon visage : il répondait des deux côtés.
Une intoxication alimentaire, qui m’aurait fait délirer ? J’ai pensé à ma mère et à son poisson froid, et c’est la première fois que cette pensée ne m’a pas fait sourire. Un rêve ? Je me suis pincé le bras. La douleur était nette, précise.
J’ai fouillé mes poches : pas de téléphone, pas de clés, pas de portefeuille. Autour de mon cou, une chaîne d’argent, et au bout, un trousseau qui n’était pas le mien.
Je regardai mes mains. Longues, propres, aux ongles taillés au cordeau, avec un cal de plume au majeur droit. Ce n’étaient pas les miennes. Je ne portais plus mon jean, mais un habit noir de laine épaisse, boutonné jusqu’au menton, et des mèches noires me tombaient dans les yeux. Les miens étaient châtains, et courts.
J’ai alors fait la seule chose que je sais faire : j’ai essayé de me guider. Des questions simples, pour que mes mains aient quelque chose à tenir. Quel jour ? Jeudi, la nuit de jeudi à vendredi. Quelle heure ? Deux heures, trois peut-être. Où suis-je ? À cet endroit, le fil a cassé.
On ne se guide pas soi-même. C’est le défaut des orchestres à un seul musicien : on est à la fois le chef, la salle et la section des cuivres qui vient de quitter la scène.
Il y avait quelqu’un. Je l’ai vu en tournant la tête : un homme assis contre le mur, à trois pas, le menton sur l’épaule. La première chose que j’ai faite, c’est de dire « Monsieur ? », comme à un passant qui s’est assoupi dans le métro.
Je me suis traîné jusqu’à lui. Un vieillard minuscule, enveloppé dans une robe de laine sombre aux manches brodées de fil d’argent, des bagues à presque tous les doigts, les mains couvertes de sang séché jusqu’aux poignets. Je lui ai touché l’épaule. Elle était froide, et raide, et ce froid-là ne laisse aucune place au doute.
Je l’ai lâché comme on lâche une plaque de four. Puis je me suis penché sur le côté et j’ai vomi sur la pierre, sans élégance, avec toute la conviction d’un corps qui n’était pas le mien. Il y a des réflexes qui ne demandent l’avis de personne, pas même celui du propriétaire.
Quand j’ai pu relever la tête, j’ai regardé le mort. J’ai regardé tout, sauf le flanc ouvert de sa robe, que j’ai détourné avec une politesse tardive. Peau cireuse. Visage fermé sur ce qu’il n’aurait plus à dire. Et sur le front, deux cornes de la taille d’un doigt, très modestes.
Mon père m’avait appris très jeune à reconnaître un faux : le poids, la patine, la façon dont ça s’use. J’ai cherché partout la couture, la colle, la prothèse de théâtre. J’ai fini par poser le pouce à la base. Les cornes sortaient de l’os. Elles étaient vraies, ce qui était la pire nouvelle d’une soirée pourtant sérieuse.
J’ai voulu appeler. J’ai ouvert la bouche pour dire « Il y a quelqu’un ? », et il en est sorti une voix basse, rauque, cassée. Et la phrase n’était pas en français. Ma bouche avait fait une chose que je ne lui avais pas demandée, dans une langue que je ne parlais pas et que je comprenais pourtant mieux que celle de mon père.
J’ai essayé une seule fois encore, un seul mot, celui que je connais depuis le plus longtemps. Maman.
Il est sorti dans l’autre langue. Je l’ai compris parfaitement. Et j’ai refermé la bouche : ce n’était pas le mot qui me manquait, c’était la langue dans laquelle on me l’avait appris.
Je suis resté un moment le dos contre la pierre, les genoux contre la poitrine, à attendre que quelque chose vienne m’expliquer. Rien n’est venu. Quand on n’a personne à qui poser la question, on finit par la poser à ses propres faits. Je les ai rangés comme on range ses papiers. Un corps qui n’était pas le mien. Une langue qui n’était pas la mienne. Un vieillard mort, avec des cornes. Et la pesée, dont le souvenir me revenait par morceaux : ce plateau sous la poitrine, ce poids minuscule, tout au fond. Ça, non. Pas ça.
Quelqu’un m’avait pesé, puis choisi. Pour quoi, je n’en avais aucune idée, mais je ne me souvenais pas d’avoir été consulté, et c’est ce qui avait le plus de tenue dans ma tête, à ce moment-là : de la colère. C’était mieux que la terreur. Cela se tenait debout.
Je n’ai pas osé penser jusqu’au bout la phrase suivante. Suis-je mort ? Je l’ai laissée en suspens, comme un coup de téléphone qu’on ne passe pas.
Si je l’achevais, il faudrait passer l’autre, celui du téléphone qui avait dû sonner huit fois, quinze fois, dans un appartement où personne n’irait décrocher. Ma mère rappellerait. Elle rappellerait jusqu’à ce que quelqu’un décroche, et ce ne serait pas moi.
Dans la main du vieillard, il y avait un objet : une petite balance en os, haute comme un briquet, dont le plateau était encore noir de cendre. Je l’ai reconnue avant de savoir pourquoi.
Les hommes qui marchaient au-dessus de nous allaient tout piller, et cet objet était le seul de la pièce qui me reliât à ce qui m’était arrivé. Un homme qui meurt serre ce qui compte : celui-ci avait serré cela. Si c’était la porte par laquelle j’étais entré, il fallait la garder, parce que c’était peut-être aussi celle par laquelle on sort. J’ai desserré ses doigts un à un, en m’excusant à voix basse dans la mauvaise langue, et j’ai glissé la balance dans ma poche.
Ma gorge me faisait toujours aussi mal. J’y ai porté la main, et mes doigts ont trouvé, de la mâchoire à la clavicule, une ligne en relief. Elle a tiré quand j’ai avalé ma salive.
Cela aurait pu être une vieille cicatrice. J’ai cherché ce qui disait le contraire, et je l’ai trouvé tout de suite : le col de mon habit était fendu net sur la même ligne, et la laine, devant comme derrière, était raide de sang séché. Une cicatrice ancienne ne saigne pas dans le tissu. Quelqu’un m’avait ouvert la gorge cette nuit, et la plaie s’était refermée sans moi, par une opération que je n’arrivais pas à imaginer.
Au-dessus de nous, on marchait. J’ai écouté les pas à travers la voûte. L’un s’appuyait lourdement : le poids d’un homme qui porte une arme depuis trop longtemps. Un autre, plus léger, s’arrêtait toujours une demi-seconde avant d’avancer, comme quelqu’un qui n’a pas envie d’être là. Un troisième ne faisait presque pas de bruit, ce qui l’aurait rendu rassurant s’il n’avait pas été le seul à ne jamais hésiter. Puis des coups sourds, réguliers, contre du bois et du fer. Une voix cria : « Encore ! »
Je n’avais pas besoin de tout comprendre pour savoir qu’on venait chercher ce qu’il y avait ici, et que ce qu’il y avait ici, c’était un mort, et moi.
L’odeur arriva ensuite. Du papier brûlé, de la poix, du bois qu’on enflamme : une fumée grasse qui descendait par un conduit, derrière l’âtre, cherchant une sortie, et qui venait de trouver la meilleure : moi.
Derrière l’âtre, des marches étroites montaient, et sur les pierres courait une longue traînée sombre. Je la reconnus tout de suite : celle d’un corps qu’on traîne. Je regardai le dos de mon habit, raide de sang, puis les mains du vieillard, brunes jusqu’aux poignets. Les deux bruns se ressemblaient.
Quelqu’un de ce gabarit, avec ce flanc, m’avait tiré jusqu’ici sur toutes ces marches. Je devais quelque chose à un homme dont j’ignorais le nom. J’ai horreur de devoir quelque chose à quelqu’un, et je m’aperçus avec agacement que la dette avait commencé sans moi.
L’escalier montait vers une paroi de bois, percée d’une fente orange. J’ai posé l’oreille contre elle. De l’autre côté, quelqu’un cognait. J’ai attendu que mes jambes soient d’accord, ce qui a pris un moment, et j’ai poussé.
Le panneau pivota sur un cabinet de travail étroit et haut, tapissé de registres reliés de cuir et de rouleaux. Un bureau de chêne, une lampe à huile qui brûlait encore, une chaise renversée. La seule porte, ferrée et bardée de barres, rougeoyait en son milieu et craquait ; la fumée entrait par le bas et, derrière, des haches mordaient le bois à coups réguliers.
Près de la porte, à hauteur de visage, un miroir de cuivre poli, destiné sans doute à ce que l’on se compose avant d’entrer. Je m’y suis vu avant d’avoir décidé de me regarder.
Un homme d’une trentaine d’années me regardait. Des cheveux d’un noir de jais, mi-longs, rejetés en arrière par une main pressée. Des yeux ambrés, couleur de miel brûlé, que la lueur de la porte rougissait. Une silhouette mince mais ferme, de celles qui tiennent debout sans effort. Un visage d’une harmonie presque insolente, aux pommettes nettes, à la bouche calme, avec ce charme un peu démoniaque que l’on prête aux portraits de gens dont on se méfie. Et sur toute cette symétrie, une expression que je n’avais jamais eue de ma vie : le calme.
C’était le visage d’un homme qui n’avait jamais eu peur. Derrière lui, j’en étais à mon troisième infarctus imaginaire. Le plus vexant, c’était qu’il avait bonne mine…
Sur le bureau, une plaque de laiton, gravée de deux lignes sous un petit emblème : une balance à deux plateaux. Éminence Ronové, seigneur de la Haute-Combe. Et dessous, en lettres plus petites : Danaël, intendant.
Deux noms, donc, et un seul mort dans la salle d’à côté. Je me suis interdit la conclusion facile. Rien ne disait que le vieillard ne fût pas l’intendant, ni que je ne fusse pas le seigneur : j’étais encore, après tout, quelqu’un qui n’avait pas vérifié. J’ai mis mes arguments bout à bout. Le vieillard portait une robe brodée d’argent et des bagues ; moi, une livrée de laine noire, un trousseau de clés et un cal de plume, qui est la marque de ceux qui écrivent pour les autres. Le titre le plus long, Éminence, allait au rang le plus haut, et ce rang n’allait pas à un homme qui avait besoin de clés pour entrer chez lui.
L’emblème de la plaque, enfin, était celui de la balance que j’avais dans la poche.
Restait à vérifier du côté de l’écriture, et c’est là que j’ai eu le plus peur. J’ai pris la plume sur le bureau pour écrire mon nom, celui que je comptais écrire : Dean. Ma main a tracé autre chose, d’un trait calme, régulier, sans me demander mon avis. Danaël. Le corps savait. Cela m’a fait plus peur que la gorge : la gorge, au moins, était une blessure. Là, quelqu’un d’autre avait un savoir-faire dans mes doigts.
Sur le sous-main, une lettre inachevée, de cette même écriture régulière. Madame la Greffière, la présente est pour vous prier, une dernière fois, d’alléger le poids de — et la phrase s’arrêtait sur une tache d’encre. Je n’avais aucune idée de ce qu’on pesait, ni de qui était cette dame, mais la balance de la plaque, celle de ma poche et le mot « poids » faisaient trois indices qui regardaient dans la même direction. Je n’aime pas cela. Je pliai la lettre et la glissai dans ma manche : dans ma famille, on ne laisse jamais un papier inachevé là où d’autres peuvent le terminer.
Dans le tiroir du bureau, il y avait un coupe-papier d’argent, long comme ma main. Je l’ai pris. Je l’ai reposé. Un homme qui entre dans une pièce avec un couteau annonce qu’il a peur, et ce n’était pas le message que je voulais envoyer, même si c’était exactement le cas.
Il me restait trois options.
Me cacher : le passage ne menait qu’au mort, et la fumée descendait déjà. Fuir : il n’y avait qu’une porte, et plusieurs hommes derrière. Ou ouvrir, ce qui avait l’avantage, sur les deux autres, de me laisser choisir le moment. Quand on ne contrôle plus rien, on prend ce qui reste : le tempo. Ceux qui frappent attendent. Ceux qui font attendre commandent.
Je me suis répété le titre trois fois, comme on apprend le nom d’un client avant un rendez-vous : Son Éminence Ronové, seigneur de la Haute-Combe. Un intendant doit y mettre les formes. Il fallait au moins que ma peur ait de la tenue.
Je m’approchai. Je frappai deux coups, de l’intérieur, avec la politesse que l’on met à frapper chez des voisins.
Les haches s’arrêtèrent. Il y a des silences qui valent un applaudissement.
Ça ressemblait fort à un entretien d’embauche : un costume qui n’était pas à moi, un CV que je n’avais pas écrit, et en face, des gens qui n’étaient pas du tout contents de me voir. J’ai trouvé la clé au quatrième essai. J’ai tourné.
Perrin, dit le Cadet
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, nuit de l’assaut
Château de la Haute-Combe, grande salle
Perrin n’avait jamais vu de salle aussi grande. Il aurait donné ses cent écus pour être ailleurs.
Des voûtes noires, des tapisseries où des créatures à trop de bras dévoraient des paysans en bon ordre, une cheminée où l’on aurait pu faire rôtir un bœuf et son propriétaire. Neuf hommes y étaient entrés à la tombée de la nuit, plus un dixième qui n’avait rien fait de la soirée qu’observer. Ceux des serviteurs qui n’avaient pas fui, on ne les avait plus retrouvés. Perrin évitait d’y penser. On trouve toujours quelque chose, dans une maison de seigneur, qui vaut mieux que de penser.
Au pied de la porte du cabinet, ils avaient entassé des chaises, des tables, deux commodes et une bibliothèque entière de registres, auxquels ils avaient mis le feu. Le tas fumait, rougissait, s’effondrait doucement sur lui-même. Derrière, la porte, ferrée et bardée de barres, se contentait de chauffer.
« Encore ! » criait Garrec.
Garrec avait cinquante ans, une voix de planche et la manie de se tenir au milieu des pièces, les jambes écartées, comme pour en prendre possession par le poids. Il avait été sergent dans la garde du comte, ce qu’il rappelait plus souvent que nécessaire. Deux hommes aux haches frappaient le chêne à coups réguliers. Le chêne ne bougeait pas.
« C’est ensorcelé, dit Tibault pour la quatrième fois. Je te l’ai dit, Garrec. Trente ans, trois amulettes, je sais reconnaître…
— C’est de la porte. C’est du chêne et du fer.
— Alors pourquoi elle brûle pas ?
— Parce que t’as pas assez poussé le feu. »
La logique de Garrec avait l’avantage de n’avoir jamais besoin de preuve.
Près de la cheminée, l’homme en gris n’avait pas bougé de la nuit. Un manteau de voyage immaculé, sans une trace de suie, un carnet à la main, et un petit crayon dont il se servait de temps à autre. Il s’appelait Hélion. Il était l’envoyé d’un comte, Perrin n’avait pas retenu lequel : il retenait seulement que c’était lui qui leur avait promis cent écus chacun et lui qui avait fait signer le contrat. On ne savait pas s’il comptait les morts ou les meubles. Perrin avait fini par penser que, pour lui, c’était une seule colonne.
Perrin, lui, ne comptait rien. Il essayait de ne pas penser au couloir.
Il avait pourtant des raisons d’être là. À Sainte-Aline, l’hiver dernier, la fièvre avait emporté sept enfants. Le curé disait que c’était la Combe. Perrin n’était pas sûr que le seigneur de la Combe ait seulement su que Sainte-Aline existait, mais quelqu’un devait payer, et un seigneur démon a cet avantage sur les autres : il ne se défend pas au tribunal. Ce n’était pas une raison, c’était une explication, ce qui est beaucoup plus pratique.
Il y avait eu le couloir. Un homme d’une trentaine d’années, en habit noir boutonné jusqu’au menton, se tenait au milieu du passage, les mains dans le dos. Il avait vu neuf hommes armés venir sur lui, et il avait dit, d’une voix parfaitement calme :
« Messieurs, je vous prie de ne pas piétiner le tapis. »
Perrin avait baissé les yeux sur le tapis. Il s’était demandé, à cet instant précis, pourquoi il regardait. Puis sa main avait décidé avant lui.
Il avait ouvert la gorge d’un homme qui venait de lui parler de tapis. Il avait vomi contre le mur. Garrec avait ri. « Le seigneur est quelque part, avait-il dit. On lui fera la même. »
Quand ils étaient repassés par le couloir, une heure plus tard, le corps n’y était plus. Il restait une traînée de sang, large comme une main, qui allait jusqu’au pied de la porte du cabinet et qui s’arrêtait là.
« Les morts, ici, ça marche, avait murmuré Tibault.
— Les morts, ça se fait traîner, avait répondu Garrec. Par les vivants. Le vieux s’est planqué derrière sa porte avec son valet, et il se demande comment le ramener. »
C’était une explication. Perrin avait remarqué que, cette nuit, c’étaient surtout les explications qui manquaient de poids.
Il s’adossa au mur, dans le coin, et glissa jusqu’au sol sans en avoir pris la décision. Les haches frappaient. La fumée montait. Hélion notait quelque chose.
Et c’est alors que, de l’autre côté de la porte, on frappa.
Deux coups. Polis. De l’intérieur.
Garrec leva la main. Les haches s’arrêtèrent. Dans le silence, Perrin entendit crépiter les registres, et, quelque part, quelqu’un respirer trop vite. Il comprit au bout d’un moment que c’était lui.
« Qui c’est, ça ? » dit Garrec.
Un verrou joua. Puis un autre. La porte s’ouvrit vers l’intérieur, lentement, dans un grand soupir de fumée, et un homme apparut dans le cadre, derrière un seuil de braises, une main posée sur le chambranle comme sur le dossier d’une chaise.
Perrin reconnut le manteau. Puis le col. Puis, au-dessus du col, la gorge, et sur la gorge, de la mâchoire à la clavicule, une ligne rose, nette, comme une couture faite par quelqu’un qui sait coudre.
Il ne cria pas. Il fit pire : il se rappela très exactement ce qu’il avait fait, et son corps, qu’on n’avait pas consulté, resta assis.
Le mort le regarda. Il y avait de la politesse dans son œil, ce qui, de la part d’un mort, ne présageait rien de bon. Puis il s’éclaircit la gorge, avec une grimace, comme quelqu’un qui n’est pas sûr de son instrument, et ouvrit la bouche.
Dean
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, nuit de l’assaut
Château de la Haute-Combe, grande salle
J’avais préparé une phrase. Ce n’était pas une grande phrase, mais quand on entre dans une pièce où neuf hommes armés ont de bonnes raisons de vous détester, on aime avoir quelque chose en poche. Je l’ai jetée au premier regard.
Dix hommes. Une salle haute comme une cathédrale mal éclairée, des tapisseries où des créatures à trop de bras dévoraient des paysans avec une application d’employés de bureau, un seuil de braises à mes pieds, et la fumée qui me passait entre les jambes.
Je les ai écoutés.
Au centre, un homme d’environ cinquante ans, large, planté les jambes écartées pour occuper le dallage par le poids. Il ne bougerait pas tant qu’il ne l’aurait pas décidé, et sa certitude avait un tempo trop régulier, un métronome réglé pour ne pas entendre autre chose. Ce n’était pas moi qu’il craignait. C’était celui dont il était venu enfoncer la porte. Je le baptisai Planche.
À sa gauche, un homme couvert d’amulettes, qui avait ouvert la bouche pour dire quelque chose de définitif et ne l’avait pas encore dit. Devant la porte, deux hommes aux haches, qui ne savaient plus quoi frapper. À droite, quatre autres, qui regardaient le sol, le plafond ou ma gorge : le trio classique de ceux qui préfèrent que quelqu’un d’autre décide, augmenté d’un.
Dans un coin, un garçon de vingt ans à peine, assis par terre sans avoir pris la décision de s’asseoir, qui regardait ma gorge comme on regarde sa propre signature sur un chèque sans provision.
C’était donc lui…
Et près de la cheminée, un homme en gris, un carnet à la main. Lui, je n’arrivais pas à l’entendre. Il avait un tempo, mais parfait, trop beau, la musique d’un professionnel qui s’est entraîné à n’en avoir aucune. Il lui restait seulement une curiosité, minuscule, qui ressemblait à de la joie. Dans une pièce où tout le monde avait peur de moi ou envie de m’ouvrir une seconde gorge, c’était le seul que je n’aimais pas.
Je n’ai pas parlé à Planche. On ne parle pas au centre d’une pièce quand on vient d’y entrer par une porte brûlée : on parle à ce qui bouge. Je me suis tourné vers le garçon.
« Quelqu’un ici a eu la main un peu lourde, dis-je de ma voix de comptable en fourgon. Je voulais simplement savoir qui. »
Le garçon fit un bruit qui n’était pas un mot.
« C’est un revenant, Garrec ! cria l’homme aux amulettes. Je te l’avais dit, que cette porte…
— La ferme, Tibault.
— Mais…
— Un revenant, mon cul. Les revenants se baladent pas avec leur trousseau de clés. »
Garrec, puisque c’était son nom, avait de l’esprit à sa manière : celle qui ne demande aucune subtilité. Il fit deux pas. Le tempo de sa certitude changea d’un quart : il avait décidé que j’étais un malin, ce qui valait mieux qu’un mort. Il y a des gens pour qui un ennemi malin est une consolation.
« Les valets de démon, c’est malin, dit-il. Je connais. Ma sœur a servi chez un. Alors on va faire simple. T’as dit “la main un peu lourde” ? La mienne l’est aussi, et elle est plus près de ta gorge que celle du petit. Tu me montres la salle où ton maître se cache avec son or, et tu retournes dormir avec ce qui te reste. »
J’ai pesé mes options, au sens littéral du verbe. Dire la vérité, que le seigneur de cette maison était mort, c’était dépenser d’un coup le peu de peur que j’avais en réserve. Mener ces hommes jusqu’à la salle basse, c’était leur montrer un cadavre. Entre les deux, il y avait ce que mon père appelait gagner du temps, et dont il disait que c’était la seule monnaie qui ne se déprécie pas.
« Son Éminence Ronové, seigneur de la Haute-Combe, ne se cache pas, dis-je. Il se repose, et il n’aime pas qu’on le dérange. »
Les amulettes de Tibault s’entrechoquèrent. Garrec ne cilla pas.
« Alors il se lèvera.
— Je ne vous le conseillerais pas. »
Je laissai passer un temps, de ceux qui font dire aux autres : tiens, il réfléchit.
« Il a refermé ma gorge. Je me suis demandé pourquoi il prenait cette peine pour un valet. Sans doute pour que je puisse vous répondre de sa part. »
Je n’avais aucune preuve que ce fût lui. J’avais seulement besoin que ce soit quelqu’un.
Il y avait quelque chose de très intéressant dans la manière dont Garrec ne bougeait pas. Il ne craignait pas ma réponse. Il craignait la possibilité qu’elle soit vraie.
C’est alors que l’homme en gris referma son carnet.
« Danaël, dit-il, avec la douceur d’un médecin de famille. Vous avez bonne mine, pour un défunt. »
Une voix de bibliothèque. Je ne connaissais pas cet homme, et lui connaissait quelqu’un que je n’étais pas. Je fis la seule chose que l’on peut faire quand on ignore qui l’on est censé être : je le laissai s’approcher.
« Le repos, répondis-je. On ne le recommande pas assez. »
Il sourit. Un sourire de professionnel, réglé au centième.
« Je vous ai vu trois fois, Danaël. Vous aviez la délicatesse de ne jamais finir une phrase devant moi. » Il inclina la tête. « Vous parlez remarquablement bien, ce soir. »
La pièce, autour de nous, n’avait rien entendu, parce qu’elle n’avait rien à entendre. Mais moi, j’avais très bien compris. Je venais de dire une dizaine de phrases d’une voix posée à quelqu’un qui n’avait jamais entendu l’homme que j’étais censé être en finir une seule.
Dans une pièce remplie de gens que je savais lire, j’avais devant moi le seul qui venait de me lire en retour. Il ne savait peut-être rien de plus. Mais il avait eu l’élégance de me le faire sentir en public, comme un médecin qui pose sa question devant toute la famille.
Hélion, envoyé du comte de Valmeuse
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, du crépuscule à la nuit
Château de la Haute-Combe, grande salle
Hélion était entré dans la Haute-Combe le dernier, par la herse que les autres avaient brisée, et il avait pris soin de ne rien toucher. Le comte de Valmeuse lui avait recommandé de ne pas se salir les mains. Hélion, qui se salissait rarement les mains, avait pris la consigne au pied de la lettre.
Il avait regardé les neuf hommes franchir la cour. Un ancien sergent, quelques fils de paysans, des cadets sans terre, un garçon de dix-neuf ans qui tenait son épée comme une cuillère. Le comte les avait recrutés en trois semaines dans les villages qui s’étendent au pied de la Combe, à cent écus par tête : la moitié à la signature, le reste à la remise du château. C’était le prix d’un cheval de labour, d’un toit qui ne fuit pas, d’un hiver sans dette.
Ils croyaient venir venger leurs morts. Hélion trouvait cela touchant, de la manière dont on trouve touchant un chien qui rapporte le bâton qu’on lui a lancé. Il n’avait aucun mépris pour eux. Il avait seulement la lucidité d’un homme qui sait à quel prix se loue la colère d’un village, et qui sait aussi que ce prix n’a presque rien à voir avec la colère.
Les villages blâmaient la Combe de leurs fièvres, de leurs mauvaises récoltes, de leurs enfants morts. Hélion n’avait aucune raison de les détromper. C’était un arrangement commode, comme tous ceux dont personne ne parle.
Ce que le comte voulait de la Combe, Hélion le savait en partie. Il avait appris, au fil de sa carrière, que la partie qu’on ne sait pas est généralement celle qui paie le mieux, et il avait cessé de la chercher avec trop d’empressement.
Sa mission tenait en trois lignes dans la poche de son manteau : vérifier la mort de l’Éminence ; saisir les registres de la maison ; ne rien brûler. Garrec avait mis le feu à la bibliothèque avant même d’avoir essuyé ses bottes, et Hélion avait noté, sans élever la voix, que la moitié de ce qu’il était venu chercher chauffait désormais une porte. Il avait aussi reproché à Garrec, en termes mesurés, d’avoir laissé tuer l’intendant dans le couloir. Un intendant sait toujours où l’on range ce qu’on ne brûle pas, et celui de la Combe, de surcroît, lui devait de la politesse.
Il avait attendu, depuis, près de la cheminée, en regardant les haches s’acharner sur un chêne qui ne céderait pas avant l’aube. Il avait vu Garrec s’énerver, Tibault trembler, le petit Perrin glisser doucement jusqu’au sol. Puis il y avait eu deux coups, polis, de l’autre côté. Il avait mis un quart de seconde à comprendre ce qu’il voyait quand la porte s’était ouverte. Un quart de seconde, pour lui, c’était beaucoup.
Hélion n’avait jamais cru aux revenants. Il découvrait surtout qu’il n’avait jamais eu à défendre cette opinion devant l’un d’eux.
Il avait vu Danaël trois fois, dans les années précédentes, pour remettre à la Combe des lettres que l’Éminence faisait semblant de ne pas attendre. Chaque fois, c’était l’intendant qui l’avait reçu sur le seuil : un homme poli, effacé, qui bégayait dès qu’on lui adressait la parole avec un titre devant. Il commençait ses phrases comme on traverse un gué, à petits pas, et n’en finissait jamais une sans que quelqu’un l’achève à sa place. Hélion avait pris l’habitude de le faire par charité, et de s’en vouloir un peu chaque fois d’y trouver du plaisir.
Ce soir, ce même homme venait de prononcer une dizaine de phrases complètes, sans un seul accroc, debout au bord d’un brasier, avec l’air d’un contrôleur de gestion qui découvre un trou dans la caisse.
Un homme qu’on avait cru mort pouvait-il perdre jusqu’à sa manière de parler ? Hélion n’en savait rien. Trois visites au seuil d’une maison n’apprenaient pas grand-chose d’un homme, sinon la façon dont il recevait ses visiteurs.
Il passa en revue les explications. Le choc, d’abord : une peur assez grande pour faire taire les petites. Une guérison dont personne ne connaissait les règles. Un artifice du seigneur, peut-être. L’idée d’une possession lui vint aussi, mais elle n’avait pour elle aucun indice qu’il sût nommer. Il la rangea avec les autres. Ce qui l’intéressait, pour l’heure, n’était pas de résoudre l’énigme : c’était de savoir ce que ferait cet intendant désormais si prompt à répondre.
Garrec n’avait rien compris. Les autres moins encore. Il n’avait pas l’intention de les éclairer.
Il y a des mensonges qu’il ne faut pas dénoncer. Il faut les laisser grossir : ils se vendent mieux, après.
Il rouvrit son carnet, glissa le crayon entre deux pages et écrivit, sans quitter l’intendant des yeux :
D. ne bégaie plus. À observer. Intéressant.
En trois ans de missions à la Combe, c’était la première fois qu’un voyage lui paraissait valoir son prix.