Chapitre 2
Dean
Paris, 11ᵉ arrondissement, un jeudi soir de novembre
Le Cabestan, rue de la Roquette, arrière-salle
Dans les familles comme la mienne, on ne refuse jamais rien à table. On refuse après, par un autre moyen, et souvent par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre.
Je le savais depuis l’âge de neuf ans. Je le savais en m’asseyant ce soir-là à la droite de mon père, dans l’arrière-salle d’un restaurant dont il possédait les murs, la licence, la cave et, par l’entremise d’un cousin au troisième degré, le cuisinier. Douze couverts, une nappe blanche, un pigeon rôti qui avait l’air plus à l’aise que moi, et lui était mort.
J’avais prévu de passer la soirée chez moi. Un livre, un plateau de sushis livré à vingt et une heures, un volet à demi fermé. Mon seul projet d’avenir immédiat consistait à ne pas bouger.
Pascal l’avait écrit : tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Pascal avait raison, et il était mort à trente-neuf ans, ce qui prouvait seulement qu’il n’avait pas appliqué ses propres conseils assez longtemps.
Mais mon père avait téléphoné lui-même. Pas sa secrétaire, pas Vasseur : lui. Mon père ne téléphone jamais. Quand Armand Rouvière décroche un combiné pour vous inviter à dîner, il ne vous invite pas à dîner. Il vous convoque, et il vous laisse le plaisir de vous en apercevoir.
Je m’étais donc habillé. Cravate sombre, manches boutonnées, expression d’un homme qui a hâte d’être là. C’est la partie la plus dure.
Depuis l’enfance, j’entendais les gens. Je ne parle pas de leurs mots. Je parle de ce qu’il y a dessous : un tempo, une manière de tenir une note, un silence qui arrive trop tôt ou trop tard.
Ma mère, qui était pianiste, appelait cela l’oreille. Mon père, qui était tout le contraire, appelait cela de la lâcheté bien placée. Ils avaient raison tous les deux, et ils ne s’étaient jamais parlé assez longtemps pour s’en apercevoir.
Rien de magique là-dedans. Une habitude, acquise à force de nécessité. Je l’avais depuis assez longtemps pour ne plus en tirer ni plaisir ni fierté.
Ce soir-là, la salle jouait faux.
À ma gauche, maître Fabrègue, avocat des deux familles et de tout ce qui possédait un compte en Suisse, avalait sa salive un quart de seconde avant chacune de ses phrases.
En face, Moreau, qui tenait les nuits de la rive droite et avait laissé deux doigts à un type de Villejuif qui avait mal compris le mot « échéance », caressait sa cuillère avec une gourmandise qui n’avait rien à voir avec le dessert. Un banquier nommé Keller, que tout le monde appelait « le Suisse » alors qu’il était lillois, souriait à tout, signe infaillible d’un homme qui ignore ce qu’il blanchit.
Et puis Vasseur.
Édouard Vasseur, cinquante-deux ans, bras droit de mon père depuis avant ma naissance, l’homme qui m’avait appris à faire du vélo et à ne pas poser de questions, dans cet ordre. Il mâchait lentement. Il mâchait toujours lentement quand il écoutait pour de bon, mais ce soir il mâchait trop lentement, avec le soin d’un homme qui s’interdit de regarder ailleurs.
Restait celui du bout de la table. Je ne l’avais jamais vu. La cinquantaine, costume correct, regard correct, ne buvait que de l’eau. Il se tenait trop droit pour quelqu’un qui n’avait pas peur et pas assez pour quelqu’un qui en avait, une posture que je n’avais rencontrée qu’une fois, chez un inspecteur des impôts invité à un baptême.
Personne ne me l’avait présenté. À cette table, cela voulait dire qu’il était l’invité de tout le monde, donc de personne, donc qu’il était là pour regarder.
Mon père attendit que les assiettes soient débarrassées. Armand Rouvière avait soixante-trois ans, les cheveux argentés et des mains de boucher qui aurait fait des études. Depuis l’été, il avait perdu neuf kilos et personne n’avait le droit de le remarquer. C’était sa façon de gouverner : interdire le constat plutôt que le fait.
« Messieurs, dit-il. Je serai court. »
Il fut long de quarante secondes. Il parla de la maison, des années, de la confiance, de la nécessité de transmettre. Il ne prononça pas une fois le mot « malade », ce qui, à cette table, équivalait à le crier.
Puis il posa la main sur mon épaule. Elle pesait le poids d’un jugement.
« Mon fils reprendra. »
Il ne dit pas mon prénom. Il ne le disait jamais. Ma mère l’avait choisi, il le trouvait trop anglais pour un Rouvière, et trente ans de mariage n’avaient pas suffi à le lui faire pardonner.
Le silence qui suivit était l’un des plus riches que j’aie entendus.
Fabrègue avala sa salive avec une demi-seconde d’avance, signe qu’il avait préparé quelque chose pour le cas contraire. Moreau suspendit sa cuillère. Keller sourit plus fort, ce qui était déjà un exploit. Vasseur cessa de mâcher : premier arrêt franc de la soirée. Quant à l’homme du bout de la table, il ne bougea pas du tout. Il attendait cette phrase.
J’avais compris la manœuvre avant même que la main de mon père ne cesse de peser. Il n’avait pas choisi son fils. Il avait choisi un nom sur une plaque, un nom que personne dans cette salle ne pouvait supprimer sans déclarer la guerre aux quatre autres. Et sous le nom, qui gouverne ? Vasseur, évidemment.
Mais Vasseur régent d’un gamin, au lieu de Vasseur roi : Vasseur lié par un devoir de protection, Vasseur contraint de ménager tout le monde jusqu’à ce que la poussière retombe. Mon père avait inventé une façon de mourir tranquille. Il m’y avait mis dedans sans me prévenir. Ce n’était même pas de la cruauté. C’était de l’économie.
Refuser devant tout le monde, c’était l’humilier. L’humilier devant l’homme à l’eau, c’était offrir à celui-là un blessé à finir. Accepter, c’était signer pour une vie où l’on me téléphonerait la nuit.
J’ai pensé à mes sushis. Ils étaient probablement en route. C’est à cet instant précis que j’ai éprouvé, pour la première fois de la soirée, quelque chose qui ressemblait à de la colère.
Je me levai. On se lève, dans ces cas-là. Rester assis, c’est se laisser dire.
« Père, dis-je. Je suis touché. »
Ça, c’était vrai, ce qui rendait la suite plus facile. Rien ne porte mieux un mensonge qu’une première phrase honnête.
« Mais une maison comme celle-ci, ce n’est pas un nom. C’est une cave. Et on ne confie pas une cave à quelqu’un qui ne sait pas où sont les bouteilles. Moi, je sais où est la bière dans mon frigo. Je sais où est Édouard. C’est à peu près l’étendue de mes compétences. »
Un petit rire parcourut la table. Pas un vrai : le rire des gens qui cherchent une porte et en trouvent une. Fabrègue avala sa salive, cette fois dans les temps.
« Je crois qu’une maison doit rester entre les mains de celui qui l’a portée vingt ans, continuai-je en prenant mon verre. Et que le nom ne doit servir qu’à la défendre. Je propose donc un toast. À Édouard ! »
J’avais choisi mes mots un par un, comme on choisit ses pas sur une glace. « Celui qui l’a portée » : un compliment pour Vasseur. « Le nom ne doit servir qu’à la défendre » : une promesse pour Moreau et Keller, qui entendirent que le nom de Rouvière resterait une garantie sans devenir une menace.
Quant à Vasseur, il me regarda comme on regarde un cadeau qui n’a pas de ticket de caisse : avec reconnaissance, et avec méfiance.
« Et que mon seul rôle, ajoutai-je, soit de ne jamais me mêler de rien.
— Ce que tu fais déjà très bien », dit Moreau.
Les rires, cette fois, furent vrais. Les épaules redescendirent. Je venais de rendre la salle à elle-même, et je ne regardai pas mon père.
Je le regardai quand même, une seconde. Sa mâchoire s’était serrée d’un cran. Il m’observait comme on observe un cheval qui a passé l’obstacle du mauvais côté, mais qui l’a passé. Il ne pouvait pas me contredire sans insulter Vasseur devant témoins. Il leva son verre. « À Édouard », dit-il.
Il le dit très bien. C’était un acteur, mon père. Un acteur à qui personne n’avait jamais demandé de jouer autre chose que le rôle de sa vie.
Vasseur but sans cesser de me fixer.
Ensuite, il y eut le café, les chaises qui raclent, ces vingt minutes où des hommes qui viennent d’éviter une guerre se serrent la main pour vérifier qu’elle n’a pas été simplement remise. Je récupérais mon manteau quand quelqu’un s’arrêta derrière moi.
L’homme de l’eau.
Il parlait si bas que je dus tourner la tête pour l’entendre.
« Vous ne voulez vraiment rien, monsieur Rouvière ? »
Il n’y avait aucune hostilité dans sa voix. Aucun tempo. Pas la moindre note que je puisse saisir. Rien qu’une curiosité plate, de celles qu’on réserve aux objets rares.
« Rien, répondis-je, avec la sincérité de quelqu’un qui espère être cru.
— C’est bien ce que je craignais. »
Il inclina légèrement la tête, comme on salue un collègue, et sortit.
Je restai un instant devant la porte, mon manteau sur le bras. Je venais d’apprendre quelque chose que je n’aimais pas. Je savais lire ceux qui voulaient quelque chose. Je n’avais jamais envisagé qu’on puisse me lire, moi, pour la raison inverse.
Dans le monde de mon père, on peut tout pardonner à un homme sauf une chose : qu’il ne désire rien. Quelqu’un qui ne veut rien est impossible à acheter. Et ce qu’on ne peut pas acheter, on finit par le supprimer, ou par le tenir.
En sortant, j’ai calculé que mes sushis étaient arrivés depuis plus d’une heure. J’ai trouvé cela plus grave que le reste, et j’ai eu un peu honte de ne pas être plus ému par le reste.
Édouard Vasseur
Paris, 11ᵉ arrondissement, dans la nuit du jeudi au vendredi, peu après minuit
Le Cabestan, rue de la Roquette, arrière-salle
Quand la dernière voiture eut démarré, Vasseur resta. Il restait toujours. Trente ans de dîners lui avaient appris que la vraie réunion commence quand les invités croient qu’elle est finie.
Les serveurs desservaient sans bruit, avec cette lenteur étudiée de gens qui savent qu’on parle devant eux et s’appliquent à ne rien entendre. Armand s’était laissé aller contre le dossier de son fauteuil. Sans public, il ne cachait plus sa fatigue.
« Eh bien ? dit-il.
— Eh bien, tu m’as donné un gosse.
— Je t’en ai donné un qui sait compter. »
Vasseur ne répondit pas tout de suite. Il fit tourner son verre vide entre ses doigts, un geste qu’il avait emprunté à son premier patron, mort depuis longtemps, avec ses deux mains dans le même sac.
« Tu aurais pu me prévenir qu’il refuserait.
— Je ne le savais pas.
— Tu savais qu’il ne voulait pas.
— Ce n’est pas pareil. Le refus d’un homme qui ne veut pas, ça se prépare. Lui, il a improvisé. » Armand toussa dans son poing, discrètement, comme on étouffe un chien. « Dix secondes. Tu as vu ? Dix secondes.
— J’ai vu. Il m’a offert la maison avec un nœud autour.
— Il t’a offert la maison avec un piège autour. Ce n’est pas pareil non plus. »
C’était le pire, justement. Vasseur avait compris le piège au moment même où il levait son verre, et il n’avait rien pu faire d’autre que de le lever. Devant douze personnes, il venait d’être sacré héritier par le seul homme de la pièce qui n’en voulait pas.
Et si quelque chose arrivait à ce garçon, une chute dans l’escalier, un accident de scooter, une overdose bien arrangée, douze paires d’yeux se tourneraient vers Édouard Vasseur avec la même pensée. Le gamin lui avait fait signer une assurance-vie à son nom, et l’avait désigné comme assureur.
Il y avait de l’admiration, là-dedans. Il y avait aussi de l’envie d’aller casser quelque chose.
« Il croit que je n’ai rien vu, dit-il. Le regard qu’il m’a lancé, à la fin.
— Quel regard ?
— Celui d’un homme qui vérifie qu’il n’a pas fait mal. »
Armand eut un petit rire sans plaisir.
« Tu vois. C’est ça que je ne supporte pas. Il t’entend. Il m’entend, moi. Sa mère était pareille. » Il regarda la nappe, où quelqu’un avait laissé une tache de sauce en forme de pays. « Je ne l’aime pas, Édouard. Je le crains un peu. C’est mieux pour lui.
— Tu l’as défendu ce soir.
— Je l’ai exposé, et je l’ai défendu en même temps. C’est ça, un père. »
Vasseur se souvint d’un dimanche, sur les quais de Seine. Le petit avait six ans. Il était tombé de vélo, s’était ouvert le genou sur le gravier, et n’avait pas pleuré. Il avait levé les yeux, non pas vers son genou, mais vers Vasseur, pour voir s’il avait peur. Et ce n’est qu’en constatant que Vasseur était pâle qu’il s’était mis à pleurer, juste un peu, pour lui rendre service. Vasseur avait enterré des hommes pour moins que ça, et il n’avait jamais raconté cette histoire à personne.
« Il ne veut vraiment rien, dit Armand. C’est ça qui est terrible.
— Tout le monde veut quelque chose.
— Alors cherche. Et préviens-moi quand tu auras trouvé, parce que moi, en trente ans, je n’ai jamais trouvé. »
Vasseur n’y croyait pas. Dans son monde, ne rien vouloir était la forme la plus aboutie de l’ambition : celle qu’on ne peut pas combattre, puisqu’on ne sait pas ce qu’elle vise. Un homme qui demandait quelque chose pouvait être acheté, ou menacé, ou remplacé. Un homme qui ne demandait rien, c’était un mur sans porte. On ne pouvait que le contourner, ou attendre qu’il tombe sur quelqu’un.
« Et Maes ? dit-il.
— Quoi, Maes ?
— Il lui a parlé dans le couloir. Trois mots. Le petit en a répondu un. Puis Maes est parti avec l’air de quelqu’un qui vient de confirmer un diagnostic. »
Le visage d’Armand ne changea pas, ce qui, pour lui, constituait un changement considérable.
« Ne lui demande rien, dit-il. Et surtout, ne lui dis pas ce que veut Maes.
— Armand, il est à moitié dedans maintenant.
— Il est à moitié dehors depuis le jour de sa naissance. C’est tout ce que sa mère lui a donné, et c’est ce qui le sauve. »
Vasseur se leva. Dans la salle d’à côté, un serveur laissa tomber une cuillère, se figea, et attendit de voir si quelqu’un allait mourir. Personne ne mourut. Il ramassa la cuillère.
Sur le trottoir, la rue de la Roquette sentait la friture froide et la pluie qui hésitait. Vasseur sortit son téléphone. Théo répondit à la deuxième sonnerie, sans demander l’heure.
« Tu suis le petit. Pas de bruit. Tu me dis juste quand il rentre chez lui, et s’il en ressort.
— On le protège ?
— On le protège. »
Il raccrocha, et répéta le mot une fois, puis une seconde, comme on vérifie une serrure. Il n’aurait pas su dire, en toute honnêteté, s’il parlait de protection ou de précaution. Il découvrit, en remontant le col de son manteau, que c’était la première fois depuis vingt ans qu’il ne le savait pas.
Dean
Paris, 11ᵉ arrondissement, plus tôt dans la nuit du jeudi au vendredi, peu avant minuit
Rue Saint-Maur, quatrième étage sans ascenseur
Il faut vingt-deux minutes à pied pour aller de la rue de la Roquette jusque chez moi. Je les ai faites en quarante. Quand on a décidé de ne pas courir, autant le faire sérieusement.
La nuit de novembre sentait le métal mouillé. Je marchais les mains dans les poches en essayant de ne pas penser à l’homme à l’eau, ce qui est le meilleur moyen de ne penser qu’à lui. Je suis de ceux qui croient qu’un problème qu’on ne regarde pas finit par se lasser. L’expérience ne m’a jamais donné raison, mais elle ne m’a jamais convaincu de changer de méthode.
Le sac des sushis pendait à la poignée de ma porte, avec un mot du livreur : Personne. Bon appétit. L’écriture était celle d’un homme qui avait eu envie d’être drôle et qui avait manqué de temps.
Mon père me logeait comme il logeait ses autres investissements : sans me le dire et par l’intermédiaire d’une société dont j’ignorais le nom. Soixante mètres carrés sous les poutres, un parquet qui chantait, et une seule règle que j’avais fixée moi-même : le volet côté rue restait à moitié fermé. À moitié, c’est la position où le monde est visible sans être obligatoire.
Le salon était un paysage. Au nord, la chaîne des livres : Saint-Simon en six volumes, qui m’avait appris que la cour du Roi-Soleil était un bureau de poste où les lettres étaient des poignards ; le premier tome de Proust, que j’avais lu trois fois sans jamais passer au deuxième, par fidélité ; une plaine de polars aux couvertures ruinées. À l’ouest, la région des cartons de livraison, qui connaissait une urbanisation anarchique. Au centre, ma capitale : le canapé. Sur l’écran, un jeu de gestion en pause, où je dirigeais depuis neuf mois un royaume avec une fainéantise exemplaire. Mes sujets y mouraient de façon régulière, et sans jamais protester, ce que je trouvais reposant.
Deux ou trois fois par mois, je sortais me promener le long du canal avec un vieil appareil photo. Je photographiais des rideaux de fer, des tags, des pigeons sans rendez-vous. Jamais de visages. Les visages ont un tempo. Je préfère les choses qui se contentent d’être là.
Je m’assis sur le canapé, j’ouvris la barquette et je mangeai un sushi froid. Un sushi froid, c’est un poisson qui a perdu sa dernière illusion. Je le mangeai quand même, avec le respect que l’on doit aux survivants.
Le téléphone sonna à minuit vingt.
Maman.
Elle n’appelle jamais après vingt-deux heures. Ce n’est pas une règle : c’est une habitude de famille, comme de ne pas parler du père en présence du père. Je laissai sonner deux fois, le temps de respirer, et je décrochai.
« Allô, mon chéri. »
Allegro. Un peu trop. Elle avait ri avant de finir sa phrase, ce petit rire qui précède les mots, comme un éclaireur.
Ma mère habitait une maison près de Rambouillet que mon père appelait « la retraite » et qu’elle appelait « l’exil ».
Elle avait donné son premier récital salle Gaveau à vingt-trois ans, et épousé Armand Rouvière à vingt-cinq, ce qui, dans le métier, s’appelait aussi une cadence. Ma mère avait des semaines. Des semaines hautes, où elle riait trop vite, achetait des pianos qu’elle n’avait pas la place de loger et me téléphonait à des heures où personne ne téléphone ; et des semaines basses, où elle ne jouait plus. Le médecin avait un mot pour ça. Elle en avait un autre : mon temps. Et sous les deux, comme une basse continue, il y avait la peur d’un homme dont elle portait le nom.
« Alors, ce grand dîner ? dit-elle. Il t’a offert le royaume ?
— Il a essayé.
— Et tu as dit non.
— Comment tu sais ?
— Tu respires comme quand tu viens de payer sans discuter. »
Elle riait. Elle riait vraiment, mais il y avait dessous une peur qui jouait la vitesse.
« Il m’a dit de ne pas t’appeler ce soir, ajouta-t-elle. Alors, évidemment… »
Je l’entendis tourner dans sa cuisine. Une tasse, une chaise qu’on déplace, une chaise qu’on déplace encore. Elle ne tenait pas en place. Une semaine haute commençait, et ce soir elle commençait avec de la peur dedans, ce qui est la pire des combinaisons : on court plus vite quand on est poursuivi.
On ne dit jamais « calme-toi » à quelqu’un qui galope. On lui tend une côte.
« Tu travailles toujours le Schumann ? demandai-je.
— Oh, mon chéri, cette phrase, elle ne veut pas. Il y a un passage au milieu, la main gauche, tu sais, je la prends toujours trop vite et ensuite je…
— Joue-la-moi.
— Maintenant ? Il est minuit passé.
— Pose le téléphone sur le piano. Moi, je mets le haut-parleur et je pose le mien sur le canapé. »
Il y eut un silence. Puis le bruit du couvercle qu’on soulève.
Je ne décrirai pas la musique. Je dirai seulement qu’une personne ne ment pas quand elle joue. Au début, la main droite courait. Au milieu, la gauche trébucha sur le passage qu’elle détestait, puis recommença, un peu moins vite, puis encore un peu moins. À la quatrième reprise, elle avait trouvé le pas d’un être humain.
Je n’avais rien dit. Je n’avais fait que poser une question et attendre. C’était à peu près tout le métier.
Je l’avais fait pour la première fois à neuf ans. Un soir, mon père avait du monde au salon. Il y avait eu des voix, puis la voix d’un homme qui criait, puis, brusquement, cet homme avait cessé de crier d’une manière qui ne laissait aucun doute sur ce qui venait de lui arriver. Ma mère était dans la cuisine. Elle avait un verre dans la main. Elle le laissa tomber, et elle regarda le verre sur le carrelage avec l’air de quelqu’un qui attendait un autre bruit.
Je ne lui avais pas dit que ça allait aller. J’avais déjà compris qu’on ne rassure jamais une personne qui sait. Je lui avais demandé comment on faisait un do dièse mineur. « Quoi ? » avait-elle dit. Alors je m’étais assis, j’avais posé la main sur la table, et elle avait posé la sienne dessus pour me montrer l’écartement des doigts.
Elle avait expliqué, trois phrases, quatre phrases, et au milieu de la cinquième, sa respiration avait retrouvé la mesure.
C’était la première fois que je jouais quelqu’un. J’ai su en une seconde ce que j’allais faire de ma vie, et j’ai passé les dix-huit années suivantes à essayer de ne pas le faire.
Je n’ai jamais su si c’était de l’amour ou de la technique. Je n’ai jamais voulu le savoir : parce que ça marchait, et parce que si la réponse avait été « technique », il m’aurait fallu arrêter.
La musique s’arrêta. Au bout du fil, ma mère souffla, un peu essoufflée, avec une voix revenue à une hauteur habitable.
« Tu me guides encore, dit-elle.
— Pardon ?
— Ce petit travail que tu fais avec le piano. » Elle ne reprochait rien. Elle disait cela comme on dit qu’il pleut. « Je ne suis pas dupe, mon chéri. Je suis simplement contente. Mais j’aimerais que tu me le dises, un jour, que tu le fais.
— Je ne le fais pas.
— Menteur.
— … Un peu.
— Merci. »
Je restai la main sur le front, dans mon salon aux trois quarts éteint. De toutes les personnes que j’avais lues, elle était la seule qui m’avait lu en retour. J’avais pensé jusqu’ici que cela me protégeait. Je venais de comprendre que c’était simplement la seule chose que je ne pouvais pas cacher.
« Un jour, dit-elle, tu trouveras quelqu’un que tu n’arriveras pas à guider. Ce jour-là, tu auras peur. Ça te fera du bien.
— Je tiens à ma tranquillité.
— Je sais. C’est ce qui m’inquiète. » Elle bâilla. « Dors, maintenant. Et ne mange pas de poisson froid.
— Comment tu…
— Je t’aime ! »
Elle raccrocha avant que j’aie pu répondre. Elle faisait toujours cela quand elle disait ces mots-là : elle les posait, et elle partait vite.
Je restai un moment avec le téléphone éteint sur le ventre. La lampe projetait sur le plafond une tache de lumière en forme d’Afrique.
Je ne voulais rien. J’ai répété la phrase pour voir. Elle ne tenait plus comme avant. Il y avait dedans, dans un coin, un poids minuscule qui ne bougeait pas, et qui jouait du piano.
Dean
Paris, 11ᵉ arrondissement, dans la nuit du jeudi au vendredi, vers deux heures du matin
Rue Saint-Maur, appartement de Dean
Je me suis endormi sur le canapé, la lampe allumée, un livre ouvert sur le ventre. Je m’endors toujours en cinq minutes. C’est le seul talent que mon père n’ait jamais trouvé à m’envier.
Il y a eu un moment où j’ai senti qu’on me pesait.
Pas de lumière blanche, pas de voix. Une sensation très précise : celle d’un plateau de balance sous la poitrine, qui descend, remonte, hésite. Quelqu’un, quelque part, posait des choses dans l’autre plateau. Ma paresse : légère. Mon cynisme : léger aussi. La maison de mon père : rien du tout, le plateau n’a pas bougé. Mon ambition, que je cherchai un instant du regard, en vain, parce qu’il n’y avait de quoi remplir même pas une cuillère.
Je me rappelle avoir pensé, avec la lucidité du demi-sommeil, que c’était une étrange façon d’être jugé, et que j’étais probablement en train de très bien réussir.
Puis le plateau a trouvé quelque chose tout au fond : un poids minuscule, qui ne voulait pas monter. Un poids qui jouait du piano.
J’ai eu le temps de penser : ça, non. Pas ça.
Je n’ai pas eu le temps de finir.
L’Éminence de la Haute-Combe
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, nuit de l’assaut
Château de la Haute-Combe, salle basse
Il avait toujours été le dernier des Éminences. Dans les listes du Concordat, son nom se trouvait après tous les autres, avec une mention discrète qui aurait pu passer pour de la politesse. Personne ne l’avait jamais invité à rien. Il s’en était accommodé, comme on s’accommode d’un mauvais genou.
Ce soir, le genou n’était plus le problème. L’épée d’un pilleur lui avait ouvert le flanc, avec cette brutalité d’amateur qui fait plus de dégâts que le talent. Il avait réussi à descendre jusqu’à la salle basse, la seule que personne n’avait trouvée en quatre siècles, en laissant derrière lui une trace dont il valait mieux ne pas s’occuper.
Au-dessus de sa tête, quelqu’un enfonçait des portes. Il entendait le bois céder, des voix d’hommes qui s’encourageaient, un rire. Une voix plus sèche donnait des ordres : les murs, fouillez les murs.
Sur la pierre, à quelques pas, le corps de son intendant refroidissait. Danaël. Entré à quinze ans comme garçon de cuisine, trop poli pour y rester. Il avait servi dix-neuf ans. Le seigneur ne l’avait jamais remercié : on ne le faisait pas, dans leur monde. Les pilleurs l’avaient trouvé le premier, dans le couloir, en train de leur expliquer avec beaucoup de dignité que son maître n’était pas là. La gorge ouverte, il avait toujours l’air de chercher la formule qui l’aurait sauvé. Quand les pilleurs étaient passés plus loin, l’Éminence l’avait traîné jusqu’au cabinet, puis par le passage dérobé jusqu’ici, ce que son flanc ne lui pardonnerait pas.
« Pardonne-moi, mon enfant», dit l’Éminence.
Il se laissa glisser contre le mur et sortit de sa manche la balance de poche, en os, qu’il avait fait tailler trois siècles plus tôt pour une occasion qui ne s’était jamais présentée. Il la posa sur sa paume. Il prit dans le foyer de la salle une poignée de cendre, la cendre de son propre feu, et la jeta sur le plateau, comme font les gens des villes. Mais il n’y mit pas de malédiction. Il y mit le contraire : une demande.
La balance descendit dans le silence qui sépare les mondes, et elle remonta chargée de noms qu’il ne chercha pas à lire.
Il cherchait le plus léger.
Il en écarta des centaines. Des ambitieux qui pesaient des royaumes. Des fidèles qui pesaient des dieux. Des affamés. Il connaissait cette race : il avait passé sa vie à l’attendre, et à s’en méfier, et il avait fini par se méfier d’elle davantage que des pilleurs. Un seigneur qui désire est un seigneur qui trahit, un jour ou l’autre. Ce n’est pas une insulte, c’est de l’arithmétique.
Au-dessus, la porte de la salle haute éclata. Il sentit la poussière tomber du plafond comme une pensée qu’on retient.
Puis un plateau, au fond de la balance, trembla. Un homme dormait dans une chambre étrangère, un livre sur le ventre, une lampe allumée sur le plafond. Il ne pesait presque rien. Il ne demandait rien : ni au monde, ni aux autres, ni à lui-même. Presque rien.
Au fond du plateau, un grain minuscule refusait de monter.
L’Éminence le regarda longtemps, tandis que son sang séchait sur la pierre. Il savait ce qu’un vide vaut : rien, et il ne tient pas. Un vide s’effondre. Mais un grain, un seul, au fond d’un homme léger, c’est une charnière.
« Ça ira », murmura-t-il.
Il posa la main sur la poitrine de Danaël, qui ne bougeait plus.
« Prête-lui ton nom, mon enfant. Il en fera quelque chose, ou rien. Pour une fois, ce sera suffisant. »
La balance s’éteignit entre ses doigts. Le dernier des Éminences ferma les yeux, au moment où les pilleurs, au-dessus, attaquaient enfin la dernière porte.
Dans le corps de l’intendant, quelque chose se remplit.
Narration extérieure
Paris, 11ᵉ arrondissement, dans la nuit du jeudi au vendredi, 2 h 41
Rue Saint-Maur, appartement de Dean
Sur le canapé, un livre ouvert, une lampe allumée, une barquette de sushis froids que personne ne finirait. Le volet à moitié fermé laissait passer la lumière orangée de la rue.
Le téléphone s’alluma. Maman.
Il sonna sept fois dans l’appartement vide, s’éteignit, se ralluma. Elle ne dormait pas non plus. À la huitième sonnerie, il cessa.
Le corps de Dean Rouvière était tiède, et ne respirait plus. Il avait, pour la première fois de sa vie, l’air de quelqu’un qui n’attendait rien.