Chapitre 4
Dean
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, nuit de l’assaut
Château de la Haute-Combe, grande salle
Je n’avais que deux secondes pour choisir entre le mensonge et le style, et j’ai pris le style.
Quand quelqu’un vous surprend à n’être pas celui que vous prétendez, la pire réponse est de nier. La meilleure est de transformer l’écart en qualité.
« La mort m’a surtout guéri de la timidité, dis-je. Vous seriez surpris de ce que cela dégage, dans une carrière. »
Un coin de la bouche d’Hélion bougea d’un millimètre. Chez un homme de cette facture, c’était un éclat de rire.
« Je n’en doute pas.
— Je finis mes phrases, désormais. C’est un des avantages. »
Mon premier acte dans cette nouvelle vie consistait donc à plaisanter sur un bégaiement que je ne connaissais pas, devant un homme qui le connaissait. Il me fallait un point d’appui, et vite.
Je regardai l’homme en gris regarder, non pas moi, mais derrière moi : le seuil de braises, au pied du chêne. Des dos de cuir s’y tordaient doucement dans le feu. Des reliures. À chaque fois que l’une d’elles s’ouvrait en craquant, le tempo parfait d’Hélion faisait un petit pas de côté, presque rien, comme on évite une flaque.
« Vous regardez ces livres comme on regarde un portefeuille qui brûle, dis-je.
— Il serait indélicat de ma part de le nier.
— Il est regrettable que la bibliothèque ait souffert. Le cabinet, en revanche, est intact. Tout ce qui compte s’y trouve, et sa porte ne s’ouvre que de ma main. »
Je n’avais pas dit : tout ce qui compte est à votre disposition. J’avais laissé le verbe compter faire son travail.
Hélion ne me quitta pas des yeux. Il se tourna à demi vers la salle.
« Messieurs, dit-il sans élever la voix. Éteignez cela. »
Garrec fit un pas.
« C’est moi qui…
— Le solde des cent écus promis à chacun se règle à la remise de la maison, sergent. Une maison brûlée ne se remet pas. »
Les deux hommes aux haches regardèrent Garrec. Garrec regarda le sol. Le sol ne l’aida pas. Il fit un petit signe du menton, et sept paires de bottes s’abattirent sur les braises avec un zèle qu’on n’avait pas vu de la soirée.
Je compris que l’argent était le seul seigneur véritable de cette salle, et que l’homme au carnet en était le chambellan.
Garrec, lui, n’avait pas oublié pourquoi il était venu.
« Ta salle, dit-il. Tu parlais de m’la montrer.
— Vous la verrez. Mais pas à dix hommes : ce n’est pas une salle, c’est une audience. Son Éminence reçoit une personne à la fois. »
Tibault s’agita, ses amulettes tintèrent comme un tiroir de couverts.
« C’est un piège, Garrec.
— C’est un valet.
— Les valets de démon…
— La ferme, Tibault. »
Je n’ai pas eu besoin d’écouter longtemps pour comprendre ce qui se passait dans la tête de Planche. Refuser, c’était avoir peur, devant ses hommes. Accepter seul, c’était entrer au plus profond de la maison d’un démon sous leurs yeux, et en sortir.
Je ne lui offrais pas un danger. Je lui offrais une scène, et c’est ce que les hommes de son espèce préfèrent aux trésors.
« Les registres de la maison, monsieur Danaël, dit Hélion, d’une voix toujours égale. Peut-on les consulter ?
— Vous pouvez. Pour la durée de mon absence, et sans les emporter.
— Je ne vole pas. Je lis. »
J’avais donc laissé la clé du coffre à l’homme que je comprenais le moins.
Mais c’était aussi le seul que je ne voulais pas avoir derrière moi.
En me retournant vers le cabinet, je croisai le regard du garçon, par terre. Il me fixait comme on fixe un reproche.
« Reste là, dis-je à mi-voix. Ne descends pas. »
Il ne répondit pas. Ce n’était pas un oui.
Je pris la lampe à huile sur le bureau. Derrière moi, les bottes de Garrec franchirent le seuil. Le panneau pivota sur l’escalier de pierre, sur son odeur de cendre et de cire, et je m’y engageai en tournant le dos à un homme armé. J’aurais préféré faire cela moins souvent. Un homme qui descend un escalier derrière vous avec une épée tire l’épée à la deuxième marche. Garrec la tira à la troisième : il avait de l’éducation.
Je refermai le panneau derrière nous, sans bruit, ou presque. Dans le cabinet, j’entendis Hélion tourner la première page.
Dean
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, nuit de l’assaut
Château de la Haute-Combe, salle basse
Je n’avais pas de plan. J’avais un décor.
Cela peut paraître peu, mais vingt ans de dîners de mon père m’avaient appris qu’une scène bien éclairée fait la moitié du travail. Je descendais donc lentement, la lampe à la main, en comptant les marches pour ne pas compter autre chose. Derrière moi, Garrec respirait par le nez, un souffle court, régulier, un peu trop contrôlé. L’épée avait fait un petit bruit de lame quand il l’avait tirée, puis plus rien. J’entendais son métronome : toujours le même, mais plus rapide qu’en haut. Il avait peur. Il n’avait pas cessé d’avoir peur depuis le début de la nuit, et c’était cela, pas sa carrure, qui le rendait dangereux.
La salle basse était comme je l’avais laissée. Le feu n’était plus qu’un souvenir rouge au fond de l’âtre. Sur la pierre, il y avait ma flaque à moi, ce que je ne désirais pas commenter. Et contre le mur, à sa place, les bras le long du corps, le vieillard.
Je posai la lampe à terre de façon que sa lueur monte vers lui, par en dessous. Puis j’attendis.
Garrec s’arrêta sur la dernière marche.
Il n’y eut pas de cri. Il y eut ce que j’ai appris à reconnaître chez les hommes très sûrs d’eux : un silence qui ressemble à de la politesse. Son tempo se dérégla d’un quart, puis d’un demi. Il fit trois pas. Il s’arrêta à la distance où l’on s’arrête devant un chien qu’on ne connaît pas.
« C’est lui ?
— Son Éminence Ronové.
— Il est mort.
— Oui. »
J’avais choisi la vérité, et ce n’était pas de la vertu. Un mensonge n’a de valeur que tant qu’on ne le vérifie pas à la sortie, et Garrec était sur le point de sortir.
Autant lui offrir ce qu’il allait trouver seul, avant qu’il s’en aperçoive avec colère.
« Tu as dit qu’il se reposait.
— Les morts se reposent. C’est même à peu près leur seule activité. »
Il ne rit pas. Il regardait les cornes. Elles étaient très petites, éclairées par en dessous, et vues ainsi elles avaient l’air plus tristes qu’effrayantes.
« Il est plus petit que je pensais.
— Ils le sont presque tous, de près.
— Ma sœur a servi chez un seigneur comme lui. »
Je ne dis rien. Je n’aime pas qu’on ait des raisons : cela complique ce que j’ai à faire.
« Dans le Nord. Elle avait seize ans, dit-il d’une voix qui avait perdu sa planche. On a reçu un sac, un jour. Pas elle. Ce qu’on nous a rendu d’elle. »
Il avait gardé son épée à la main, sans y penser, comme on garde un mouchoir.
« Je suis désolé.
— Non. »
Ce n’était pas un reproche. C’était un constat, aussi sec que le reste.
J’ai tenté ce que je pouvais encore tenter. Je lui ai dit que rien de ce qu’il venait chercher ne se trouvait ici : pas d’or, pas de coffre, un petit vieux mort et un valet qui avait de la chance. Je lui ai dit de remonter, de raconter à ses hommes que l’Éminence consentait à leur départ, de toucher son argent des mains d’Hélion, de garder la face et de partir.
Personne n’aurait besoin de savoir ce qu’il y avait au bout de l’escalier. Il garderait sa part de légende, moi mon silence, et le seigneur de la Combe son repos.
« Et lui ?
— Il restera ici. C’est ce qu’on lui demande, ces temps-ci. »
Garrec regarda longtemps le visage du vieux. Quelque chose y passa, que je ne sus pas nommer, et que je ne voulus pas lire.
« J’ai promis à des gens de leur rapporter une corne.
— Pardon ?
— Ceux des villages. Pour les enfants. Ils veulent voir. »
Il rengaina son épée, glissa la main derrière sa ceinture et en sortit une hachette, un outil de bûcheron, de ceux qu’on utilise pour fendre le petit bois. Elle brillait faiblement dans la lueur de la lampe.
Je ne sais pas à quel moment j’ai décidé de m’interposer. Je crois que je ne l’ai pas décidé du tout. J’ai simplement fait un pas, et il se trouvait que ce pas m’avait mis entre la hachette et le vieillard.
« Non.
— Écarte-toi, valet. Ce n’est pas après toi que j’en ai.
— Non. Pas celui-là. »
Je ne sus d’où venait cette phrase. Ce que je savais de l’homme assis contre ce mur, c’est qu’il avait un flanc ouvert, des bagues, une balance en os et des mains qui m’avaient traîné sur trente marches de pierre. Je ne lui devais rien et je lui devais tout.
J’avais déjà dit, plus haut, que j’avais horreur de devoir quelque chose à quelqu’un. Je découvrais à l’instant que j’avais une limite, et qu’elle se trouvait à l’endroit le plus absurde du monde : devant le cadavre d’un inconnu qui n’avait plus besoin de personne.
Garrec fit une chose étrange. Il pencha la tête, comme pour mieux me regarder. Dans son tempo, sous la peur, il y avait quelque chose de nouveau : du soulagement. Il avait enfin quelqu’un à frapper qui ne soit pas un démon.
Il me frappa du revers de la main gauche. Je tombai contre le mur, la lampe roula, la lumière se mit à danser. Avant que j’aie compris, il était sur moi. Je ne sentis pas son poids : je sentis son pouce. Il l’avait posé sur la ligne rose de ma gorge, là où la peau neuve était fine comme du papier, et il appuyait. Il me regardait avec un intérêt calme, presque scientifique.
« Elle a bien cicatrisé, dit-il. Le petit a travaillé proprement. »
J’appris à ce moment-là beaucoup de choses sur la douleur, mais pas assez pour les raconter. Mes mains cherchaient l’air, et le sol, et quelque chose, n’importe quoi. L’une d’elles rencontra du métal froid. Un tisonnier, que personne n’avait jamais songé à ranger, contre l’âtre.
Mon père disait qu’on ne gagne jamais un combat : on se retrouve simplement avec l’objet le plus lourd.
J’ai frappé à l’aveugle. La première fois, sur l’épaule. Il grogna, mais son pouce appuyait toujours. La deuxième, plus haut, sur la tempe, ce qui le fit lâcher mon cou et chanceler. Il se redressa à genoux, la main levée, la hachette dans l’autre, et il me regarda sans colère.
Je ne frappai pas une troisième fois. Je l’enfonçai.
Sous la mâchoire. Je sentis une résistance, puis plus rien. Garrec ouvrit la bouche pour parler. Du sang éclaboussa ma manche et les dalles. Ses lèvres bougèrent encore ; aucun mot ne vint. Il s’affaissa, le front contre la pierre.
La lampe finit de rouler. Le sang s’étendait à mes genoux, sombre dans cette lumière. Son odeur de fer me souleva le cœur.
Je restai à genoux. Mes mains tremblaient. Pas un peu, pas avec élégance : elles tremblaient comme celles de quelqu’un qui ne les connaît pas. Elles étaient de toute façon à quelqu’un d’autre. J’essayai de les arrêter l’une avec l’autre. Elles continuèrent à deux.
Plus tôt dans la soirée, j’avais demandé qui avait eu la main un peu lourde. Je venais de passer de l’autre côté de la phrase.
J’avais tué un homme.
Il m’avait attaqué. J’avais cru mourir. Il fallait que je me défende. Je me répétai cela avec application, trois faits simples, en espérant qu’ils finiraient par produire une conclusion simple.
C’était un homme qui commandait ceux qui avaient ouvert la gorge de mon prédécesseur, qui voulait couper les cornes d’un mort pour des enfants, qui avait une sœur dont on lui avait rendu un sac. J’aurais voulu pouvoir classer ces faits dans la bonne colonne. Ils refusaient de rester en place.
Plus haut, sur les marches, quelque chose racla la pierre. Un courant d’air, peut-être. Une ombre. J’étais trop occupé à ne pas tomber pour y prêter attention.
Je regardai l’Éminence Ronové, assis contre son mur, les yeux fermés, l’air d’avoir fini de trier ses papiers.
« Je ne sais pas ce que vous attendez de moi, dis-je à voix basse, dans la mauvaise langue. Mais je viens de payer, je crois, quelque chose comme un acompte. »
Perrin, dit le Cadet
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 2, quelques minutes plus tôt
Château de la Haute-Combe, escalier dérobé
« Reste là, avait dit le mort. Ne descends pas. »
Il ne l’avait pas dit comme un ordre. Perrin y pensa tout le temps que les bottes de Garrec s’éloignaient, que le panneau se refermait, que l’homme en gris tournait les pages avec le bruit paisible de quelqu’un qui lit dans une bibliothèque. Ce n’était pas une menace. C’était presque une prière, et c’est ce qu’il ne supportait pas.
Il resta dix minutes par terre. Tibault priait à voix basse dans une langue où les amulettes avaient un rôle. Les autres s’étaient assis à leur tour, d’un seul mouvement, comme un troupeau qui comprend que le chien est parti. Puis Perrin se leva, sans savoir pourquoi, et traversa le cabinet d’un pas de somnambule. Hélion leva les yeux. Il ne dit rien. Il tourna une page.
La porte n’était pas fermée jusqu’au bout. Il restait, dans l’ombre, un doigt de pierre et de lumière orange.
Perrin le poussa.
Il descendit les marches une à une, la paume contre la paroi, avec l’impression de descendre dans sa propre mémoire : le couloir, le tapis, la main qui avait décidé avant lui. Au bout d’un tournant, l’escalier s’ouvrait sur une salle basse. Il s’arrêta là, accroupi dans l’angle, avec une vue parfaite sur ce qu’il n’aurait jamais dû voir.
Un vieillard contre le mur, petit, gris, les yeux fermés. Garrec, son sergent, son chef, celui qui lui avait dit de ne pas penser, debout dans une lumière qui montait du sol. Et l’intendant, devant le vieux, qui disait : « Non. »
Il entendit l’histoire de la sœur. Garrec n’en parlait jamais. Perrin comprit qu’il l’avait suivi trois semaines pour cent écus, sans jamais lui demander pourquoi il y allait, et que c’était, au fond, la raison pour laquelle il n’avait pas su.
Il vit la hachette. Il vit le revers de main, la chute contre le mur, la lampe qui roule. Il vit son sergent s’agenouiller sur l’intendant, le pouce sur la ligne rose de la gorge, et il fut pris d’une envie très nette de crier, qu’il ne put réaliser, parce que son corps, une fois de plus, ne l’avait pas consulté.
Puis il vit l’autre main trouver le fer.
Il ne regarda pas le reste en entier. Il vit assez. Le premier coup, le deuxième, un genou qui plie. Et le geste final, très court, presque économe, comme on referme un tiroir. Il détourna les yeux ; le bruit qui suivit, lui, ne pouvait pas être évité.
Pendant tout ce temps, le visage de l’intendant n’avait pas changé. Pas de colère, pas de peur, pas de plaisir. Rien que de l’attention, sur des traits d’une beauté glacée. Perrin avait connu des hommes qui tuaient par fureur, par panique, par ivresse. Il n’en avait jamais vu un le faire avec l’air d’achever une colonne de chiffres.
Quand Garrec toucha le sol, Perrin comprit deux choses. La première, que le seigneur de la Combe n’avait même pas eu besoin de se lever pour se défendre. La seconde, que quelqu’un, au-dessus, serait tôt ou tard tenté de se demander de quel côté il se trouvait lui-même.
Il remonta les marches à quatre pattes.
Dans le cabinet, l’homme en gris avait posé son registre sur ses genoux. Il regarda Perrin sans surprise.
« Il l’a tué, dit Perrin. Il l’a… il a…
— Je sais.
— Il n’a même pas…
— Je sais. » Hélion referma le registre. « Maintenant, tu vas courir. Tu vas dire à tout le monde ce que tu as vu. Exactement ce que tu as vu. Ni plus, ni moins.
— Pourquoi ?
— Parce que cela fera plus d’effet que n’importe quel mensonge que je pourrais payer. »
Perrin ne comprit pas. Il courut quand même.
Dans la grande salle, les hommes s’étaient relevés. « Où est Garrec ? cria quelqu’un. Perrin, où est… » Il ne répondit pas. Il n’avait rien qui tînt dans la bouche d’un homme. Il passa entre eux, par la herse brisée, dans la cour, puis sur le chemin qui descendait de la Combe en lacets noirs, et il courut jusqu’à ce que ses poumons lui disent d’arrêter, et il courut encore un peu pour les contredire.
À l’aube, il atteignit la route d’Orbeval.
Il raconta ce qu’il avait vu à un meunier qui chargeait sa charrette. À une laitière. À un homme qui n’avait rien demandé. Il ne mentit pas. Il n’eut pas besoin d’embellir : le vrai suffisait largement. L’intendant de la Combe, que l’on avait égorgé dans un couloir, était revenu sur ses pieds, la gorge refermée d’un seul trait rose, et il avait planté un tisonnier sous la mâchoire du sergent Garrec sans que son visage change.
À midi, il y avait trois versions. À la tombée de la nuit, onze. Dans aucune, l’intendant n’avait l’air d’avoir peur.
Dean
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 3, peu avant l’aube
Château de la Haute-Combe, cabinet de l’intendance
J’ai mis un temps indéterminé à remonter.
Je n’ai pas décidé de remonter : mes jambes s’en sont chargées, ayant compris avant moi que je ne pouvais pas rester à côté de deux morts. L’escalier m’a paru plus long qu’à la descente, et beaucoup plus noir. En haut, j’ai poussé le panneau d’un coude, parce que mes mains, qui avaient fini par se calmer, avaient pris la précaution de rester loin de tout.
Le cabinet avait changé. Quelqu’un avait redressé la chaise. Une chandelle, trouvée dans un tiroir, brûlait sur le bureau. Derrière, Hélion lisait un registre.
Près du panneau, le miroir de cuivre. Je m’y suis vu en passant.
Le visage n’avait pas bougé. C’était cela, le plus choquant. La même symétrie ambrée, la même bouche calme, avec seulement, sur la joue gauche, une éclaboussure sombre. Un homme venait de mourir de mes mains, et mon visage n’en avait pas pris note.
« Monsieur Danaël, dit Hélion sans lever les yeux. Vous avez un peu de… » Il toucha sa propre joue.
Je m’essuyai avec la manche. Le geste me rendit soudain conscient de mes mains. Je les cachai dans les plis de ma livrée avant qu’Hélion ait l’idée de les regarder.
« Perrin est passé par ici ?
— Il y a quelques minutes. Il courait.
— Vous l’avez laissé partir.
— Je lui ai même conseillé de raconter ce qu’il avait vu.
— Pourquoi ?
— Un homme qui raconte ce qu’il a vu est plus convaincant que quelqu’un qui raconte ce qu’on lui a payé de raconter. Cela vous sera utile. Cela nous sera, je crois, utile à tous les deux. »
Je remarquai le nous. Je remarquai aussi que, dans son tempo, la curiosité était montée d’un cran. Il s’amusait.
« Asseyez-vous, dit-il. Vous avez l’air d’un homme qui n’a plus de jambes. »
Je m’assis dans la chaise redressée, qui était la mienne depuis environ deux heures.
« Il y a plusieurs manières de raconter cette nuit au comte de Valmeuse, reprit Hélion en refermant son registre. Dans la première, la Haute-Combe a été prise, son seigneur est mort, son intendant aussi, et le comte peut en disposer. Il lui faudra seulement y envoyer des hommes qui devront craindre, à l’aube, tout ce que Perrin raconte déjà. Dans la seconde, une bande de paysans a tenté de piller la Combe et en est revenue, en partie. La maison est tenue par son intendant. Son seigneur reçoit peu.
— Son seigneur reçoit peu.
— Il dort, je crois. Je n’ai pas entendu Son Éminence se lever, cette nuit. En revanche, ce que j’ai entendu dans cet escalier ne ressemblait pas à une chute.
— Il a le sommeil lourd.
— Les grands seigneurs, oui. »
Nous nous regardâmes. Nous nous étions compris, et c’était exactement ce que je craignais.
« Que voulez-vous, monsieur Hélion ?
— Les registres de la maison, de temps en temps, en copie. Une correspondance régulière avec l’intendance de la Combe, qui jusqu’ici, avouons-le, ne répondait pas aux lettres. Et, un jour, quand vous le saurez, ce qui a refermé votre gorge.
— Le jour où je le saurai.
— Je suis patient. »
Il y avait dans cette phrase une vérité si tranquille que j’eus froid. Je tentai une dernière chose.
« Vous ne me demandez pas qui je suis.
— Le comte a besoin que la Combe ait un interlocuteur. Lors de mes dernières visites, vous étiez peu disposé à terminer une phrase. Vous voilà excellent. Je ne vois aucune raison de faire de ce changement un problème pour le comte.
— Je ne sais pas ce que vous avez compris.
— Presque rien, monsieur. C’est ce qui rend ma situation agréable. »
Il se leva, ajusta son manteau immaculé. Il n’y avait pas une trace de suie sur lui. Je ne parvenais pas à décider si c’était une vertu ou un talent.
« Je vais régler ces messieurs, dit-il. La moitié promise. Ils n’ont pas démérité, ou pas à mes yeux : ils ont perdu leur sergent et gagné une histoire. Vous direz sans doute que Garrec est tombé dans un escalier.
— Ce serait résumer.
— Perrin raconte une version plus détaillée.
— Perrin a de l’imagination.
— Perrin n’en a aucune. C’est ce qui le rend fiable. »
Il sortit. Je restai seul avec la chandelle.
J’avais horreur de devoir quelque chose à quelqu’un. Ce soir-là, j’avais contracté une dette envers un mort, une autre envers un témoin qui l’ignorait, et une troisième envers un homme en gris qui me les faisait toutes oublier à force de politesse.
Je commençais à avoir une collection.
Je sortis la balance de ma poche et la posai sur ma paume. Le plateau, noir de cendre, était vide. Il s’inclina doucement d’un cheveu, tout seul, d’un côté. Je n’ai pas voulu savoir lequel, ni ce que je venais d’y poser.
Dehors, dans la grande salle, des bottes raclaient le dallage, des voix s’éloignaient, une porte claqua, puis une autre. Sept hommes quittaient la Haute-Combe avec leur histoire, une moitié d’argent et l’air de gens qui préféraient ne pas se retourner. Le jour se levait par les vitraux : un gris, puis un rose, puis une lumière très ordinaire sur des tapisseries d’horreur.
Et, très faiblement, venant de quelque part sous la salle, une odeur que je ne reconnus pas tout de suite, parce qu’elle appartenait à une vie dont je venais d’être expulsé.
Du pain.
Dans une maison que l’on vient de piller, quelqu’un, quelque part, avait décidé que la vie continuait, et mis du pain à cuire. C’était la première chose rassurante que je rencontrais depuis des heures, et elle sentait bon.
J’avais vingt-sept ans, une gorge neuve, un mort… deux, dans la cave, un créancier à l’étage et un pain quelque part. J’ai décidé de suivre le pain.
Greffière du Concordat, Marcenne
Calendrier du Concordat : An 409, Mois 10, Jour 3, à midi
Cité d’Orbeval, Office du Concordat
Marcenne apprit la mort de la Haute-Combe en même temps que le reste de la ville : par le marché.
Elle avait huit ans de métier et savait que les nouvelles sérieuses ne passaient jamais par les voies officielles. Elles voyageaient par les laitières, les meuniers et les cousins de commis. Le guichetier, un homme de cinquante ans qui avait la prudence de ne jamais prononcer une phrase complète en public, lui apporta la rumeur avec le thé, et la déposa sur son bureau comme on dépose un colis dont on n’est pas sûr du contenu.
« Madame la Greffière. On dit que… »
Il s’arrêta. Elle attendit. Il lui fallut trois tentatives pour aboutir, ce qui, à Orbeval, était une forme de respect.
Il y avait trois versions. Dans la première, des pillards avaient pris la Combe et massacré le seigneur. Dans la deuxième, ils l’avaient prise, et le seigneur les avait massacrés. Dans la troisième, un homme qu’on avait égorgé la veille était revenu sur ses pieds et avait enfoncé un tisonnier sous la mâchoire d’un sergent. Dans les deux premières, le seigneur occupait encore le premier rôle. Dans la troisième, c’était l’intendant.
Elle remercia le guichetier, qui sortit avec le soulagement de quelqu’un qui vient de rendre un colis piégé.
Puis elle ouvrit le tiroir.
Il y avait dedans trois lettres, de la même écriture soignée, celle d’un bon secrétaire. La première datait du printemps, la deuxième de l’été, la troisième d’il y avait deux semaines. Elles demandaient toutes la même chose, avec une courtoisie de plus en plus fatiguée : qu’on allège, si le règlement le permettait, le poids de la Veillée. Elle avait répondu à la première par le règlement. À la deuxième, par le silence. À la troisième, elle n’avait pas su quoi répondre, et la lettre était restée dans le tiroir, ce qui, dans son métier, constituait une réponse de plus. Une quatrième, elle le comprit à cet instant, ne viendrait jamais.
Elle ouvrit ensuite le second registre, celui qu’on ne montrait pas aux commis, et chercha la dernière colonne de la Haute-Combe. Les dernières entrées de l’Éminence Ronové tenaient en quelques mots par saison. Fatigue. Voix cassée. Refus de manger. Rien, dans cette colonne, n’annonçait qu’il allait mourir. Rien n’affirmait le contraire.
Une charge, selon la loi, ne restait jamais vacante au-delà d’une saison. La Veillée d’hiver était dans deux mois. Quelqu’un porterait la haine d’Orbeval à la prochaine pesée, ou elle n’irait nulle part, et cette idée, qu’elle n’avait jamais examinée de près, lui fit un effet inattendu : elle eut froid.
Elle prit la plume et traça, sous le nom du seigneur, une ligne nouvelle : Ronové : décès présumé. Successeur présumé : Danaël, intendant.
Puis elle prépara une seconde feuille, pour quelqu’un qu’il faudrait trouver, dans les villages au pied de la Combe, avec de bons yeux et peu de curiosité. Elle chercha un nom pour cet informateur, parce que le règlement l’exigeait, et n’en trouva pas. Elle écrivit seulement : À la Combe. Quelqu’un qui sache lire.
Elle relut la ligne qu’elle venait de tracer dans le registre et souligna le mot présumé, une fois. Elle n’aimait pas les mots qui ne se laissaient pas peser.
Quelque part sur la route d’Orbeval, un jeune pillard racontait pour la quatrième fois qu’un homme avait tué sans changer de visage. Marcenne, qui avait passé sa vie à lire des visages jetant de la cendre, se surprit à penser qu’il y avait deux sortes de gens qui ne changent pas de visage : les monstres, et ceux qui ont très peur. Elle ne savait pas laquelle des deux elle préférerait.