Chapitre 1
Greffière du Concordat, Marcenne
Calendrier du Concordat : An 412, Mois 9, Jour 3, troisième nuit de la Veillée d’automne
Cité d’Orbeval, place des Imprécations
À Orbeval, on haïssait en rang par deux.
La file partait de la porte de l’Horloge, traversait la place et finissait devant une balance de fer noir que personne n’avait jamais songé à décorer. Chaque habitant tenait dans la main droite une poignée de cendre prise dans son propre foyer. Il la jetait sur le plateau, disait à voix haute la malédiction de son choix et laissait la place au suivant. Les enfants avaient droit à une demi-poignée. Les très vieux, à une chaise.
« Que ton lit soit froid, dit une femme en lâchant sa cendre. Que ton pain soit cendre. Que ton nom ne serve plus qu’à faire taire les enfants.
— Acceptable, souffla le commis. »
Marcenne ne leva pas les yeux. Elle avait entendu cette formule quarante fois depuis qu’elle tenait le registre, à peu de chose près dans les mêmes termes, et elle avait cessé depuis longtemps d’y chercher du talent. Ce n’était pas un concours. C’était une pesée.
Au centre de la place, le mannequin attendait son tour. Deux fois la taille d’un homme, de la paille et du chiffon, les yeux cousus, la bouche ouverte sur un cri qu’aucun couturier n’avait eu le courage d’améliorer. On l’avait bourré, cette saison, de trois cent douze bandelettes de toile. Chacune portait un nom : les morts de la fièvre des marais, les morts du pain gâté, la petite Aveline Roux, six ans, tombée d’un toit. Tous portés, d’un trait de plume, au compte de l’Éminence de la Haute-Combe, qui n’avait jamais mis les pieds à Orbeval et qui n’avait sur la conscience ni la fièvre, ni le pain, ni le toit.
La fièvre venait des marais. Marcenne le savait, comme le savaient quatre autres personnes dans la cité, dont trois avaient intérêt à l’oublier. Ce n’était pas la question. La question, depuis quatre cent douze ans, n’était pas de savoir qui avait tué ces gens. C’était de savoir ce que la ville ferait de sa peur.
Elle la faisait peser.
« Plus fort, dit un homme en bonnet à un adolescent qui marmonnait. Ta mère t’écoute. »
L’adolescent hurla. La malédiction y gagna en volume et perdit tout le reste. Le commis la nota quand même.
Aubin avait vingt ans, le teint de quelqu’un qui n’avait jamais eu le temps de manger assis, et une conscience professionnelle qui l’inquiétait un peu. Il avait appris la grille de notation en une semaine. Il lui avait fallu trois mois pour cesser de regarder les visages.
« Le boulanger, chuchota-t-il. Celui qui a dit au petit de crier. Il lui manque des doigts.
— Deux, dit Marcenne. Il les a perdus à huit ans, à la veillée, pour avoir ricané pendant l’effigie.
— Qui a…
— Les voisins. On ne leur a jamais demandé de le faire. »
C’était la partie qu’elle trouvait la plus remarquable, dans le fond. Le Concordat exigeait la haine. Il n’avait jamais eu besoin d’exiger la surveillance de la haine : les gens s’en chargeaient d’eux-mêmes, avec un zèle qu’aucun greffier n’aurait osé réclamer. Ceux dont la cendre était jugée tiède étaient renvoyés au bout de la file. Ceux dont la voix tremblait étaient priés de recommencer. On appelait cela de la sincérité.
Vers minuit, la file s’arrêta.
Une vieille, au quatrième rang, avait laissé tomber sa cendre. Pas jetée : tombée, entre ses pieds, comme un fruit trop mûr. Elle regardait ses mains vides avec une attention polie, comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre.
« Ramasse, dit quelqu’un.
— Elle fait la maligne.
— Mémé, ramasse ! »
Un homme se baissa. Il prit la cendre à pleines paumes, la remit dans la main de la vieille, referma ses doigts dessus. Il le fit sans méchanceté, comme on aide quelqu’un à tenir une cuillère.
« Dis-le », murmura-t-il.
Elle le dit. D’une voix de liste de courses.
« Pas comme ça, dit la foule. Comme si c’était ton fils. »
Elle recommença. À la troisième tentative, quelque chose céda dans son visage et la malédiction sortit entière, laide, vraie, suivie de larmes sans bruit. La place émit un murmure d’approbation. Quelqu’un lui tapota l’épaule.
« Sincérité acquise à la troisième tentative », écrivit Marcenne.
« Elle n’était pas sincère, dit Aubin à voix basse. Elle a eu peur.
— À la balance, c’est pareil. »
Le commis ne répondit pas. Il fit glisser un cran sur sa planchette.
À l’aube, quand la dernière cendre eut été jetée et que le mannequin ne fut plus qu’une carcasse noire fumant sur les pavés, Marcenne fit coucher le fléau. Le rituel voulait qu’elle le fasse elle-même. Elle avait les mains froides, le dos raide et une envie très précise de thé.
Le plateau descendit. S’arrêta. Trembla. Descendit encore.
Aubin lut le cadran, le relut, et sa voix se fit mince.
« Cent quarante-deux livres. Six onces. »
Le seuil légal pour la Haute-Combe était de cent livres. L’an dernier, elle avait écrit cent onze. Le record de la cité, établi l’année de la grande sécheresse, tenait depuis soixante ans à cent vingt-six.
« Écris-le, dit-elle.
— Madame, c’est… Personne n’a jamais…
— Écris-le. »
Il écrivit. Elle ouvrit ensuite le second registre, celui qu’on ne montrait pas aux commis, et chercha la dernière colonne.
Le registre de la Haute-Combe remontait à quatre siècles et ne comptait que trois colonnes : la date, le poids de la haine, et ce que le greffier d’alors avait constaté chez l’Éminence. Sous les noms des seigneurs précédents, la troisième colonne ne manquait jamais de matière. Les greffiers avaient écrit : insomnie. Absence. Un membre. Le voisin a rapporté des cris. Pour l’un d’eux, le greffier de l’époque s’était contenté d’un seul mot, souligné deux fois, que Marcenne n’avait jamais osé lire à haute voix.
Pour le seigneur actuel, la colonne tenait en quelques lignes, chaque saison, depuis trois ans.
Aucun signe.
Aucun signe. Appétit normal.
Aucun signe. L’informateur rapporte que le seigneur a fait monter ce printemps trois caisses de livres, un fauteuil, et une quantité de pain qu’il juge déraisonnable.
Le seigneur s’appelait Danaël. Le registre était le seul endroit où l’on trouvait ce nom : la ville ne connaissait que le Maudit, et c’était mieux ainsi. Il avait hérité de la Combe trois ans plus tôt, à la mort de son prédécesseur, dans des circonstances que le Concordat avait jugé sage de ne pas approfondir. Il n’avait jamais répondu à une seule invitation. Il n’avait jamais protesté contre une seule imprécation. Il ne s’était, d’après tous les rapports, jamais plaint de rien, sinon, une fois, du bruit.
Cette nuit, la ville lui avait jeté cent quarante-deux livres de haine. Un record. Et d’après le dernier rapport, il dormait bien.
« Madame, dit Aubin. Si ça ne l’atteint pas… »
Il hésita, puis le dit quand même.
« …alors ça va où ? »
Marcenne ne répondit pas. Elle regardait la cendre sur le plateau. Elle avait pesé de la cendre pendant onze ans et n’avait jamais vraiment cru, jusqu’à cette nuit, que cela pût peser quelque chose.
Elle prit la plume. Dans la troisième colonne, elle écrivit : Aucun signe. Elle ajouta, plus bas : Le seigneur dort. Puis elle barra le dernier mot, le réécrivit, le barra encore, et laissa la plume en travers du registre.
La loi l’autorisait, une fois par décennie, à demander audience à l’Éminence dont elle tenait les comptes. Elle n’avait jamais usé de ce droit. Elle se surprit à en repasser la procédure.
Sur la place, les derniers habitants se dispersaient en silence, les mains grises, le cœur un peu plus léger. Pour la première fois depuis qu’elle exerçait, Marcenne eut envie de voir de ses propres yeux ce qu’elle pesait.