Chapitre 96
Chapitre 96 : Chapitre
Tôt le lendemain, la princesse et sa suite royale commencèrent à préparer leur retour à Drachium. Maxi passa des heures à examiner les registres avec Rodrigo afin de s’assurer que la délégation disposait de tout le nécessaire pour le voyage. Elle surveilla également les serviteurs qui chargeaient les bagages.
D’ordinaire, Maxi préparait des cadeaux pour la famille royale après en avoir discuté avec Riftan, mais elle dut se contenter de quatre tapisseries et de six gobelets d’or sertis de rubis. La princesse et sa suite avaient déjà une cargaison considérable d’os et de peaux de vouivre à rapporter.
« A-Avez-vous fini… d’inspecter les chariots ? »
« Oui, madame. Les roues ont été remplacées par des neuves, plus solides, et les chevaux ont été bien nourris pour tenir tout le voyage. Le forgeron a également vérifié leurs fers. »
Tout en écoutant le rapport de l’intendant, Maxi relut deux fois les registres pour vérifier que tout avait été chargé et était prêt.
Rodrigo, qui l’observait en silence, finit par lui faire part de son inquiétude. « Madame… ne vous fatiguez-vous pas trop alors que vous venez à peine de vous remettre ? Vous pourriez nous laisser ces tâches… »
Les lèvres de Maxi se tordirent en un sourire amer. La tendance de Riftan à la surprotéger semblait s’être étendue aux serviteurs du château. À présent, tout le monde s’inquiétait dès qu’on la voyait faire quoi que ce soit.
Elle baissa les yeux sur sa silhouette gracile, enveloppée dans une robe vert clair, et se demanda si elle paraissait vraiment aussi frêle. Elle savait bien qu’elle n’avait pas l’air robuste, mais elle n’était pas non plus si maigre qu’on doive craindre de la voir se briser en deux à tout instant.
Maxi releva le menton avec dignité. « Je ne suis… pas malade. Je me suis beaucoup reposée… alors je vais p-parfaitement bien, maintenant. »
« Je suis heureux de l’apprendre, madame, mais… ne vous fatiguez pas trop, je vous en prie. »
« Je tâcherai de m’en souvenir. »
Après cette réponse peu convaincue, Maxi pivota avec entrain. Si les serviteurs la voyaient parcourir le château d’un pas énergique, cela les rassurerait peut-être. Elle ne voulait pas qu’on la traite éternellement comme une vieille femme impotente. Elle traversa le hall à grandes enjambées, plus larges que d’habitude.
Devant la grande salle, la princesse et ses chevaliers inspectaient avec soin leurs armes, leurs dispositifs magiques et leur équipement de voyage. D’après leurs explications, ils devaient être prêts à combattre avant même de partir. Traverser les monts d’Anatolium était réputé difficile.
Ils avaient attaché des protections aux chevaux et fixé des lames acérées sur les toits des chariots afin d’empêcher les monstres de grimper dessus.
Les chevaliers en armure complète vérifiaient leur équipement, et même les membres de la suite de la princesse portaient des épées courtes et de légers boucliers. On aurait dit une troupe partant à la guerre plutôt que des voyageurs rentrant chez eux.
« Maximilian ! »
En la voyant sortir de la grande salle, la princesse lui adressa un joyeux signe de la main.
« Merci de nous avoir aidés à tout préparer. »
« C-C’était avec plaisir. Y a-t-il… autre chose que je puisse vous proposer ? »
« Il nous faut seulement assez de nourriture et d’eau pour tenir jusqu’à la Baronnie de Louvain. En emporter davantage ne ferait que nous ralentir. »
La princesse parcourut le registre que Maxi lui tendait, puis acquiesça, satisfaite.
« Cela devrait convenir parfaitement. »
« C-Combien… d’herbes… dois-je préparer ? »
« Préparez trente shekels d’antidotes et vingt shekels d’herbes fortifiantes. Ce sera largement suffisant. »
Après avoir noté la demande de la princesse, Maxi chargea un serviteur tout proche d’en informer Rodrigo. La princesse l’observa, puis lui adressa un sourire contrit. 𝘧𝒓e𝑒𝑤e𝙗𝚗om
« Je suis désolée de vous avoir tant occupée dès le petit matin. J’avais d’abord prévu de rester quelques jours de plus pour ne pas devoir précipiter notre départ, mais j’ai reçu un message urgent de la cour royale… »
La princesse soupira et désigna l’un des nombreux chariots. Un petit faucon, qui semblait être un oiseau messager, était perché sur son toit.
Maxi écarquilla les yeux. « S’est-il… passé quelque chose dans la capitale ? »
« Je crains qu’il ne s’agisse encore d’une banale querelle de territoire, comme d’habitude, répondit la princesse en se frottant les tempes, comme si un mal de tête la prenait. Ces imbéciles sont toujours prêts à en découdre et ont tendance à s’agiter quand vient Aquarias. À cette période de l’année, je ne peux jamais dormir tranquille. Monstres et humains s’en donnent à cœur joie, comme des ours tout juste sortis d’hibernation. »
Le cœur de Maxi se serra. Il était d’usage que les chevaliers passent la majeure partie de leur vie en campagne militaire. À cette époque de l’année, les chevaliers du Duché de Croyso partaient eux aussi au combat sur ordre de son père.
Maxi s’efforça de prendre un ton détaché pour dissimuler son trouble. « Alors, je suppose que… R-Riftan… sera bientôt appelé à combattre. »
« Si un conflit assez grave pour nécessiter l’intervention des Chevaliers du Dragon rouge éclate, oui, probablement », répondit gaiement la princesse en vérifiant les bagages attachés à la selle de son cheval.
Maxi fit semblant de relire le registre pour cacher son visage livide. L’angoisse brouillait ses pensées et elle ne parvenait plus à lire les chiffres. Elle se mordit la lèvre tandis qu’un vif sentiment de perte lui assaillait le cœur.
La voix calme de la princesse résonna lourdement à ses oreilles. « Peut-être pourriez-vous l’accompagner, si cela arrivait. »
Maxi releva brusquement la tête. « M-Moi ? »
« Vous êtes mage, Maximilian, n’est-ce pas ? »
La princesse pencha la tête, comme si elle ne comprenait pas la surprise de Maxi. « Si un conflit d’une telle ampleur exigeait l’intervention de Riftan, ne pensez-vous pas que nous aurions aussi besoin de guérisseurs ? Ce monde regorge de problèmes, mais manque de mages pour les résoudre. Il se pourrait qu’on ait besoin de votre aide. »
« C-C’est impossible, princesse Agnes. Je… j’ai c-commencé à apprendre la magie il y a peu… et mon mana est si faible… que je me suis é-évanouie après… avoir soigné quelques personnes. »
« Votre mana augmentera rapidement si vous continuez à pratiquer la magie. »
La princesse fronça les sourcils, comme si la timidité de Maxi lui déplaisait.
« Les chevaliers m’ont dit que vous veniez d’apprendre la magie de guérison. Je suis certaine que vous avez du potentiel. »
« V-Vous me prêtez trop de qualités, Votre Altesse. La guérison… est la seule magie… que je maîtrise correctement. Ruth m’a appris d’autres sorts… mais je n’ai p-pas réussi à progresser. »
« Certains mages n’ont d’affinité qu’avec un type de magie particulier. Peut-être êtes-vous simplement particulièrement douée pour la guérison. Si, après seulement un mois ou deux d’apprentissage, vous parvenez à soigner autant de personnes lors d’une véritable bataille, vous pourriez devenir une guérisseuse exceptionnelle d’ici quelques années. »
La princesse parlait avec tant d’assurance que Maxi se demanda pour la première fois si elle possédait réellement un talent exceptionnel.
« C’est un don de Dieu. Ne le gaspillez pas », déclara la princesse.
Muette, Maxi fixa sans comprendre les yeux bleus de la princesse. Elle avait vécu vingt-deux ans en bégayant, persuadée de ne servir à rien. Malgré tous ses efforts pour devenir quelqu’un d’autre, elle ne comptait plus les fois où elle s’était déçue en se découvrant incapable de réussir quoi que ce soit.
Et pourtant, cette grande sorcière qui avait parcouru le continent lui disait qu’elle avait du talent. Nerveuse, Maxi chercha dans les yeux de la princesse le moindre signe de pitié.
L’expression de la princesse Agnes était douce, et son regard semblait sincère, comme si elle ne faisait qu’énoncer une vérité incontestable.
Maxi parvint à peine à retrouver sa voix. « Je vais… faire de mon mieux, Votre Altesse. »
« Je suis certaine que vous y arriverez, Maximilian. »
Avec un sourire, la princesse Agnes lui tapota l’épaule avant de s’éloigner pour superviser le reste des préparatifs. Maxi toucha discrètement l’endroit où la main ferme de la princesse s’était posée.
Tu peux y arriver.
Ces mots simples firent vibrer quelque chose dans son cœur.
…
***
Lorsque les préparatifs furent achevés, on donna un petit banquet d’adieu dans la salle à manger. Le repas était trop modeste pour mériter le nom de banquet, mais les invités le savourèrent sans se plaindre.
Riftan et tous les Chevaliers du Dragon rouge étaient présents pour leur souhaiter bon voyage. Une fois les brefs adieux solennels échangés, les invités sortirent aussitôt.
La princesse et sa suite montèrent sans tarder à cheval. Il ne fallait pas passer la nuit dans les montagnes.
« Je vous remercie pour votre hospitalité ! » lança la princesse, juchée sur son étalon alezan.
Maxi leva les yeux vers elle et lui adressa un sourire poli. « N-Non, Votre Altesse. Je… suis désolée de ne pas avoir été… une hôtesse à la hauteur. »
« Épargnez-moi ces formalités rigides, Maximilian. »
La princesse haussa les épaules et se tourna pour vérifier que tout était prêt au départ. Trois chariots chargés de bagages étaient alignés devant les portes grandes ouvertes, flanqués de chevaliers qui attendaient ses ordres.
Des membres des Chevaliers du Dragon rouge se trouvaient également parmi eux. Riftan avait demandé à six de ses chevaliers d’accompagner la suite de la princesse pour lui assurer un passage sûr à travers l’Anatolium.
« Eh bien, je ferais mieux de partir. »
Après avoir inspecté la procession, la princesse tourna une dernière fois la tête vers ceux qui étaient venus leur dire au revoir.
…
Hebaron se gratta la tête et laissa échapper un rire sonore. « Vous êtes arrivée comme un ouragan, et vous repartez comme l’éclair. Il faut toujours que vous épuisiez tout le monde ? »
« Vous savez à quel point je déteste traîner. »
« Il est vraiment difficile de trouver quelqu’un de plus impatient que vous », marmonna Riftan, debout à l’avant, les bras croisés.
La princesse renifla, comme si sa remarque était absurde. « Tout le monde peut me traiter d’impatiente, sauf vous, sire Riftan. À côté de vous, j’ai la patience d’une sainte. »
« Je vous déconseille de parler de patience devant moi, gronda Riftan sans céder. Je vous rappelle que j’ai patiemment supporté vos propositions insistantes et vos menaces pendant des semaines, sans même hausser la voix. »
« Sans hausser la voix, dites-vous ? » répliqua la princesse d’un ton aigu, comme si elle n’en croyait pas ses oreilles.