Chapitre 83
Chapitre 83 : Chapitre
Ludis, qui se tenait discrètement derrière Maxi, répondit à sa place.
« Ceux qui commettent un vol ou une fraude doivent dédommager leurs victimes en leur versant dix fois la valeur de ce qu’ils ont dérobé. Ceux qui ne peuvent pas payer l’amende doivent fournir une quantité de travail équivalente. »
« Comme c’est étonnamment indulgent. À Drachium, on leur aurait coupé les mains sur-le-champ, remarqua la princesse avec désinvolture en se caressant le menton. Et les meurtriers ? Quel châtiment leur inflige-t-on ? »
« Ils sont soit fouettés puis exilés, soit pendus. La décision revient généralement à la famille de la victime. Si celle-ci est orpheline, c’est le seigneur qui décide. »
À mesure qu’elle écoutait les explications de Ludis, Maxi se sentit de plus en plus abattue. Elle avait honte de connaître si mal Anatol alors qu’elle était l’épouse de son seigneur lige.
« Oh ! Pourquoi y a-t-il tant de femmes devant cette échoppe ? »
Maxi, qui avait baissé la tête, embarrassée, leva les yeux dans la direction indiquée par la princesse. Une quinzaine de jeunes filles s’étaient rassemblées autour d’un étal dans une ruelle étroite et se disputaient. Intriguée, la princesse saisit Maxi par le bras et se précipita vers l’attroupement.
« Mais qu’est-ce qu’elles se disputent comme ça ? »
Les jeunes femmes se querellaient avec ardeur pour des écharpes colorées entassées sur l’étal, chacune voulant la plus jolie. Une fois encore, Maxi se retrouva sans voix, faute de savoir de quoi il s’agissait. Elle jeta un regard à Ludis, espérant qu’elle l’éclairerait.
« Qu’est-ce… que c’est ? »
« Ce sont des écharpes décoratives, madame. Les jeunes filles du village les nouent en une longue ceinture. Elles les portent avec une couronne de fleurs pendant la fête du printemps, lorsqu’elles partent chanter et danser dans les champs. »
« Ah, elles doivent incarner l’amante dryade de Wigrew », remarqua la princesse.
Ludis hocha la tête. « La légende raconte que la nymphe séduisit le héros en ceignant sa taille d’une ceinture colorée et en couronnant sa tête d’une magnifique guirlande. Depuis des centaines d’années, chaque printemps, les jeunes filles d’Anatol se déguisent en dryades des chênes et chantent dans les champs. C’est une vieille tradition. »
Les yeux de la princesse brillèrent d’intérêt. « Choisissons-en une, nous aussi. »
« Pardon ? »
« Ce sera aussi votre première fête ici, Maximilian, n’est-ce pas ? Nous devrions nous joindre aux festivités. »
Sans attendre sa réponse, la princesse prit Maxi par la main et se fraya un passage parmi les jeunes femmes massées devant l’étal.
Maxi fut écrasée au milieu de la foule avant même d’avoir pu pousser un cri. Ses cheveux furent bientôt en bataille et ses vêtements tout froissés, mais la princesse lui tenait la main si fermement qu’elle ne pouvait pas s’échapper. Maxi était au bord des larmes.
« Que pensez-vous de celle-ci ? »
Après avoir écarté les jeunes filles, la princesse brandit une écharpe violette qui se trouvait au premier plan de l’étal. Maxi, encore à moitié coincée dans la foule, hocha frénétiquement la tête.
Quelqu’un lui écrasait douloureusement le ventre, et la princesse tirait si fort qu’elle craignait que sa manche ne se déchire. Elle ne voulait qu’une chose : sortir de la foule. Pourtant, après avoir brièvement examiné le tissu, la princesse le rejeta sur le tas. Visiblement insatisfaite de son choix, elle se mit à en chercher une autre.
« Je pense qu’une écharpe verte ou jaune vous irait bien, Maximilian. Ou bien vous pourriez en prendre une rouge, assortie à vos cheveux. »
« J-je crois que… n’importe laquelle ferait l’affaire, V-Votre Altesse. »
« Je suppose que le bleu m’irait mieux. Qu’en pensez-vous ? Laquelle de celles-ci s’accorde le mieux à mes yeux ? »
« J-je… ne saurais dire… »
Les femmes se disputaient toujours les meilleures places devant l’étal et, prise au milieu de la mêlée, Maxi était au bord des larmes. Furieuse que la princesse et Maxi leur aient passé devant, la foule manifestait son mécontentement tout en tirant sur les vêtements de Maxi.
Jamais Maxi ne s’était retrouvée dans une situation pareille. Elle était incapable de reprendre ses esprits. Au bout d’un long moment, la princesse finit par trouver deux écharpes à son goût et lança trois pièces de derham au marchand.
« Je prends ces deux-là ! Est-ce que ça ira ? »
« O-oui, bien sûr. Je vais vous rendre la monnaie… »
« Gardez-la ! » s’écria joyeusement la princesse. f𝘳ℯℯ𝙬𝒆𝚋𝐧oν𝑒Ɩ.c𝑜𝙢
Elle se retourna alors et se dégagea sans peine de la foule. Maxi remit frénétiquement en ordre ses cheveux et ses vêtements en désordre. Hebaron avait observé la scène de loin, sans pouvoir arrêter la princesse.
Il soupira. « Je vous en prie, ne nous compliquez pas la tâche quand nous essayons de vous protéger, Votre Altesse. Vous auriez pu être blessée. Pensez à votre rang… »
« Bon sang, voulez-vous dire que de simples jeunes filles de la campagne auraient pu me faire du mal ? »
La princesse Agnes, qui examinait avec satisfaction l’étoffe qu’elle avait déployée devant elle, tourna la tête vers le chevalier et lui lança un regard noir.
Face à son ton impérieux, Hebaron se reprit.
« Je me suis mal exprimé, Votre Altesse. Ce sont ces jeunes filles qui étaient en danger. Vous les avez repoussées comme si elles n’étaient que des roseaux. »
La princesse renifla, puis se tourna vers Maxi. Encore un peu désorientée, celle-ci sursauta en la voyant pivoter vers elle. Elle sentit tout son corps se raidir. Avec un sourire radieux, la princesse lui tendit une écharpe rouge.
« Un cadeau pour vous remercier de m’avoir guidée aujourd’hui. J’en ai choisi une assortie à vos cheveux. »
« M-merci, Votre Altesse. »
Quand Maxi prit timidement l’écharpe, les lèvres de la princesse s’étirèrent en un sourire satisfait. Maxi baissa les yeux, le regard absent, sur le tissu légèrement rêche. Les agissements de la princesse la déroutaient de plus en plus. Pourquoi se montrait-elle si aimable ? Sans remarquer la perplexité de Maxi, la princesse glissa sa propre écharpe bleu foncé sous sa ceinture et la montra à Ludis.
« C’est comme ça qu’on la porte ? »
« Oui, Votre Altesse. Il faut la nouer fermement autour de la taille… et laisser pendre les extrémités comme ceci. »
« Essayez aussi, Maximilian. »
« J-je crains que… ma robe ne s’y prête pas. »
La robe que portait Maxi ne s’ouvrait pas sur le devant. Elle en écarta les pans pour le lui montrer, et la princesse haussa les épaules, résignée.
« Tant pis pour aujourd’hui, alors. Mais il faudra la porter avec moi pendant la fête. »
La princesse rit de bon cœur, les coins des yeux plissés, puis se remit à examiner les étals. Maxi la regarda s’éloigner en silence. Après avoir soigneusement plié l’écharpe, elle la glissa avec précaution dans sa poche et suivit la princesse.
***
Elles parcoururent encore le marché pendant environ une heure et demie avant de regagner le carrosse. Entre-temps, la princesse avait acheté cinq pierres magiques, des écailles de drake, de la peau de wyverne et une quantité excessive d’herbes. En la voyant marchander avec acharnement, Maxi pensa à Ruth et se demanda si tous les mages perdaient un peu la tête à la vue d’herbes rares ou d’objets nécessaires à la fabrication d’artefacts magiques.
« Je comprends mieux pourquoi les marchands viennent à Anatol malgré les dangers. On y trouve tant d’herbes rares, et les pierres magiques y sont moins chères que partout ailleurs. »
« D’après notre sorcier, de nombreuses variétés de plantes poussent dans les monts d’Anatolium, expliqua Hebaron en chargeant les achats de la princesse dans le carrosse. Et comme les monstres y abondent, il nous est plus facile de récupérer leurs os, leur peau et leurs pierres magiques. »
La princesse, qui venait d’ordonner aux autres chevaliers de transporter les objets avec le plus grand soin, se tourna vers Hebaron, l’air perplexe.
« À ce propos, l’Église ne semble pas s’opposer à ce que vous vendiez librement des morceaux de monstres sur vos marchés. »
…
« Ni l’Église orthodoxe ni l’Église réformée n’ont d’influence ici. Nous avons bien une église paroissiale, mais elle ne sert pratiquement que de refuge aux orphelins, grâce aux dons du Commandant. La région ayant longtemps été laissée à l’abandon, l’Église ne l’a reconnue comme paroisse que récemment. »
La princesse ouvrit la bouche sans la moindre retenue. « Bon sang ! » s’exclama-t-elle en claquant des doigts. « Je vous envie à un point ! »
Maxi la regarda, perplexe.
« Pourquoi… cela… vous rend-il jalouse, Votre Altesse ? »
« En tant que magicienne, je ne peux qu’envier cette absence d’ingérence de l’Église. Les mages et les clercs ne s’entendent pas vraiment, voyez-vous. À leurs yeux, nous ne valons pas mieux que des apostats qui s’opposent à la volonté de Dieu. »
La princesse grommela en s’affalant sur la banquette du carrosse. Maxi monta à son tour et promena nerveusement son regard autour d’elle. À bien y réfléchir, elle se rappelait que le clerc qui lui avait enseigné les vertus d’une dame avait exprimé son mépris pour les mages.
« Mais… pourquoi ? » demanda Maxi, déconcertée. « Être capable d’utiliser la magie… c’est tellement incroyable… Même les nobles… tiennent les mages en haute estime… »
« Les mages ne furent reconnus qu’avec l’apparition du système féodal. Ils devinrent vite indispensables lorsque les nobles commencèrent à se disputer les terres. Tous les seigneurs du continent cherchant désespérément à s’attacher les services de mages, même les membres du clergé finirent par tolérer la magie. C’est ainsi que naquit la branche réformée de l’Église. Maintenant que l’influence des mages est devenue trop grande, l’Église ne les condamne même plus publiquement, mais… la doctrine traditionnelle considère la magie comme un pouvoir démoniaque qui va à l’encontre de la volonté de Dieu. Elle tient aussi les monstres pour des créatures du dieu du Mal ; le commerce de leurs dépouilles est donc considéré comme immoral. »
La princesse sortit l’une des pierres magiques achetées au marché. Elle contempla la gemme rouge et soupira.
« L’Église orthodoxe continue de restreindre le commerce de ces objets. Malheureusement, Drachium est sous son influence : les seuls morceaux de monstres que nous avons le droit de vendre sont leurs pierres magiques. Ceux qui sont pris à vendre leurs os, leurs écailles ou leur peau sont jugés, et la création d’objets magiques que l’Église n’approuve pas est également interdite. »
« L’Église réformée… est-elle plus indulgente ? »
…
« L’Église réformée autorise le commerce des os, des écailles et de la peau des monstres, mais elle interdit formellement celui de leur sang et de leur chair. »
Maxi fronça les sourcils. « P-pourquoi… est-ce que des gens… en achèteraient ? »
Elle savait que les pierres magiques et les os des dragons et autres monstres servaient à fabriquer des objets magiques, tandis que leurs écailles et leur peau étaient utilisées pour confectionner des boucliers et des armures. En revanche, elle n’avait jamais entendu dire que l’on utilisait leur sang ou leur chair. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’on pouvait en faire. Quand Maxi fronça les sourcils, la princesse lui adressa un regard amusé.
« Pour la magie noire ou l’alchimie… On m’a dit que certains en consommaient même. »
« E-en consommaient ? »