Chapitre 82
Chapitre 82 : Chapitre
Maxi écarta les rideaux de la fenêtre du carrosse et contempla le paysage qui défilait. De larges rangées de bouleaux blancs bordaient la route bien entretenue. La douce lumière du soleil tombait des branches comme une pluie. La princesse souriait en écoutant le gazouillis des oiseaux.
« Je suis ravie qu’il fasse beau aujourd’hui. J’ai craint le pire en voyant les nuages de pluie, hier. Heureusement pour nous, ils ont dérivé vers l’ouest. »
La princesse passa la tête par la fenêtre pour profiter de la brise fraîche, puis reporta son regard sur Maxi.
« Puis-je savoir quelle sera notre première destination ? »
« J’avais… pensé… à la place du village, Votre Altesse. »
La place était l’endroit le plus animé du village. Comme elle se trouvait aussi près du marché, Maxi était certaine qu’il y aurait beaucoup à voir. La princesse acquiesça, satisfaite de sa réponse.
« Nous sommes passées par la place hier, en nous rendant au château. J’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de tavernes et de marchands ambulants. »
« Votre Altesse, vous n’avez tout de même pas l’intention de passer la journée à boire à une heure pareille ? »
Le ton de l’intendant royal était sévère. C’était la première fois que le soigné personnage assis aux côtés de la princesse prenait la parole. Maxi le dévisagea, perplexe. L’intendant s’éclaircit la gorge et lissa sa barbe taillée avec soin avant de s’expliquer.
« Son Altesse a un faible pour l’alcool. Il n’est pas une ville qu’elle visite sans faire un tour dans ses tavernes. »
« Votre Altesse… fréquente… les tavernes des villages ? »
Maxi avait entendu dire qu’il arrivait aux chevaliers de se rendre dans les tavernes du peuple pour se reposer, mais elle n’avait jamais entendu parler d’une noble qui en faisait autant.
Quand Maxi jeta un regard surpris à la princesse, Agnes lui adressa un sourire espiègle. « Allons donc, je vais dans les tavernes pour glaner des informations, pas pour boire. Les voyageurs les fréquentent ; on y entend toutes sortes de rumeurs. »
« Votre Altesse pourrait toujours confier cette tâche à ses chevaliers. Admettons plutôt que c’est votre goût pour les excès qui vous y pousse. Vous vous joignez aux chevaliers chaque fois qu’ils se réunissent… Vos agissements me font honte, je n’oserai plus regarder Sa Majesté en face, Votre Altesse. »
« Je n’ai jamais rien fait de honteux, rétorqua la princesse, visiblement agacée. Je n’aime pas qu’on me laisse de côté. Je ne supporte pas que ceux pour qui je risque ma vie s’amusent sans moi. Des compagnons sont censés partager joies et peines. »
Elle releva son menton gracieux et poursuivit : « Je crois que c’est cette confiance qui pousse les hommes à surmonter l’adversité d’un seul élan. » ƒ𝚛𝐞𝚎𝑤𝘦𝚋𝓷o𝚟e𝘭.c𝐨𝙢
L’intendant ne se laissa pas démonter.
« Je ne crois pas que l’alcool soit le seul moyen de nouer une telle confiance, Votre Altesse. »
La lèvre de la princesse trembla, comme si elle s’apprêtait à répliquer sèchement, mais elle se contenta d’agiter la main avec irritation.
« Bon sang, cesse de me harceler, Sybil. Je ne compte pas importuner dame Calypse en insistant pour aller dans une taverne. »
Ne sachant que répondre, Maxi laissa échapper un rire gêné. La princesse semblait vivre comme un chevalier. Son titre de sorcière lui accordait des libertés normalement inaccessibles aux femmes de la noblesse.
Maxi se demanda si elle aussi pourrait voyager librement et fréquenter les tavernes comme la princesse, si elle progressait en magie. Cela lui paraissait impossible. Riftan ne le permettrait jamais, alors qu’il hésitait déjà à la laisser parcourir leurs propres terres.
Le panneau derrière le siège avant s’ouvrit, et Maxi entendit la voix du cocher.
« La route devant nous est cahoteuse, ma dame. Veuillez vous tenir. »
Les quatre passagères s’agrippèrent aux poignées fixées aux parois.
Fidèle à l’avertissement du cocher, le carrosse se mit bientôt à cahoter violemment. Maxi prit appui sur ses jambes pour ne pas glisser de son siège. Dehors, le paysage semblait trembler comme si elles étaient prises dans un séisme. Elles sortirent bientôt du chemin forestier ; un ruisseau rapide, un moulin à eau et un large pont apparurent devant elles.
Le carrosse descendit une colline et franchit le pont. De l’autre côté, des bâtiments en bois, des tentes colorées et des échoppes bordaient la large route pavée. Maxi fut surprise de découvrir un village plus animé qu’elle ne l’avait imaginé. De grands chariots chargés de bagages et des carrosses encombraient la route, mêlés aux gens qui menaient des ânes et des chevaux.
« Il y a beaucoup de grands bâtiments », s’émerveilla la princesse en regardant par la fenêtre.
La princesse avait raison. Partout à Anatol se dressaient de vastes édifices qu’on n’aurait pas attendus d’un petit village situé à l’extrémité du continent. La construction des bâtiments de trois étages, commencée l’automne précédent, était désormais achevée, et l’on pavetait de nouvelles portions de terrain pour élargir la route encombrée.
« D’autres boutiques ont ouvert depuis que la guilde marchande du Léviathan a commencé à apporter davantage de marchandises », expliqua Ludis à voix basse. « Et comme beaucoup de mercenaires viennent à Anatol à cette période, les tavernes et les auberges, ainsi que les armuriers et les forgerons, font de bonnes affaires. »
La princesse Agnes contempla le paysage par la fenêtre.
« J’avais entendu dire que la population avait augmenté ici… mais je ne m’attendais pas à trouver un village aussi prospère », marmonna-t-elle.
La princesse semblait plongée dans ses pensées. Maxi lui lança des regards furtifs. Mais pourquoi diable était-elle venue à Anatol ? Sa réaction singulière rendait Maxi nerveuse.
« On m’a dit que Riftan avait quitté le château à l’aube pour se rendre à la carrière. A-t-il l’intention d’agrandir le château ? »
La question de la princesse tomba brusquement après un long silence passé à regarder par la fenêtre.
« J-j’ai entendu dire… qu’il comptait construire une grande route… reliant Anatol aux ports. C’est sûrement pour cela… qu’il est allé à la carrière. »
Les yeux de la princesse Agnes s’écarquillèrent, puis son visage tout entier se rembrunit.
« S’il parvient à construire cette route et à rénover les ports, il créera le chemin le plus court entre les continents occidental et méridional. Anatol deviendrait aussitôt le centre commercial le plus important. »
À son ton, Maxi eut l’impression que la princesse n’appréciait guère cette perspective. Le cœur de Maxi se serra. Riftan avait-il attiré les foudres de la famille royale ? Était-ce pour cela que le roi avait envoyé la princesse inspecter ses terres ? Ce n’était qu’une supposition, mais Maxi sentit une sueur froide lui couler dans le dos.
Comme si elle avait perçu son trouble, la princesse Agnes changea vite d’expression et ajouta d’un ton léger : « Cela dit, il faudrait d’abord s’occuper des monstres. S’il ne les chasse pas de l’Anatolium, il ne sera pas facile de convaincre les grandes guildes marchandes du continent méridional de venir à Anatol. »
« Je suppose que tout dépendra de l’influence que la réputation de Sir Riftan exerce dans le Sud », renchérit l’intendant.
Maxi observa discrètement leurs expressions, puis reporta son attention sur les rues tortueuses et les bâtiments serrés qui défilaient derrière la fenêtre du carrosse.
Anatol pouvait-il vraiment devenir une ville florissante ? Malgré l’animation qui y régnait, Anatol restait un petit domaine qui n’avait pas encore tout à fait perdu son atmosphère campagnarde.
Les abords de la route principale menant à la place et aux portes du château prospéraient, mais seules de vieilles chaumières occupaient les faubourgs du village. Leurs habitants s’occupaient surtout de petits vergers ou élevaient du bétail : moutons, chèvres, poulets et oies. L’idée que cette paisible et simple campagne puisse disparaître déçut un peu Maxi.
« J’aimerais faire un tour au marché. Si nous descendions ici pour continuer à pied ? » proposa la princesse lorsque le carrosse eut fait la moitié du tour du village.
Maxi acquiesça et ouvrit le panneau pour demander au cocher de s’arrêter près du marché. Peu après, le carrosse s’immobilisa dans un coin tranquille de la route. Les chevaliers ouvrirent la portière.
« Vous allez au marché, ma dame ? » demanda Hebaron tandis que Maxi descendait.
Quand Maxi acquiesça, il se tourna vers Ursuline, qui se tenait derrière lui.
« Mène les chevaux à l’abreuvoir. Je vais escorter Son Altesse et dame Calypse. »
Ursuline fronça les sourcils. « Pourquoi est-ce que je devrais… » Il s’interrompit au milieu de sa protestation, jeta un regard à Maxi, puis pinça les lèvres. Sans ajouter un mot, il emmena les quatre chevaux vers un enclos près du marché.
Hebaron lança une pièce au cocher et lui conseilla de se trouver un repas dans les environs, puis il suivit la princesse et Maxi au marché, avec les autres chevaliers.
L’endroit était plus animé que la dernière fois que Maxi s’y était rendue avec Ruth. Des étals serrés les uns contre les autres bordaient les deux côtés de la rue. Les marchands vantaient leurs produits, tandis que des mercenaires proposaient des os de monstres et des pierres magiques.
La princesse examinait nonchalamment les articles exposés à la vente lorsqu’elle désigna une tente dans un coin.
…
« Pourquoi ne pas déjeuner là-bas ? »
À l’intérieur de la tente, des planches de bois posées sur des tonneaux de vin faisaient office de tables branlantes. À en juger par leurs vêtements usés, les hommes qui mangeaient en jouant aux cartes étaient des voyageurs. La princesse ne suggérait tout de même pas qu’elles mangent dans un endroit pareil ?
Maxi resta bouche bée devant l’établissement crasseux. La femme replète qui faisait rôtir de la viande devant le brasero de la tente décrocha un coq du plafond et le posa sur une planche à découper. Maxi détourna vivement les yeux lorsque la femme leva son couperet.
Les derniers cris du coq retentirent dans tout le marché, puis l’oiseau, fraîchement décapité, fut de nouveau suspendu la tête en bas au plafond. Maxi tourna prudemment les yeux vers la tente. La femme plaça calmement un bol sous le coq pour recueillir son sang, puis s’essuya les mains sur son tablier.
Écœurée, Maxi se couvrit la bouche et s’éloigna de l’échoppe.
« J-je crois que… c’est un peu tôt… pour déjeuner… »
« Allons, nous n’avons qu’à goûter. Rien ne vaut le goût d’un poulet fraîchement rôti. »
La princesse Agnes, à ce qu’il semblait, n’était pas écœurée par cette scène macabre. Maxi se mit à suer froid. Ce fut Sybil, l’intendant, qui vint à son secours.
« Votre Altesse, comment avez-vous seulement pu songer à manger au marché ? »
L’intendant secoua la tête d’un air exaspéré et passa devant la tente.
« J’espère que vous n’avez pas oublié, Votre Altesse, que vous êtes ici en mission officielle au nom du roi, et non pour votre plaisir personnel. Nous ne devrions pas nous attarder dans cet endroit bondé. »
…
« Bon sang, quel rabat-joie », grommela la princesse.
Elle pinça les lèvres, puis suivit Sybil à contrecœur. Maxi poussa un soupir de soulagement et leur emboîta le pas. La princesse prit son temps pour parcourir le marché. Elle examinait aussi bien les tenues des Anatoliens que la qualité et le prix des marchandises. De temps à autre, elle posait des questions à Maxi.
« Comment le village est-il protégé ? »
« Les s-sentinelles… patrouillent dans le village… trois fois par jour. Les chevaliers… montent aussi la garde à tour de rôle… sur les remparts. Et les visiteurs doivent… se soumettre à une inspection approfondie… avant d’être autorisés à entrer. Ceux qui n’ont pas de sauf-conduit… délivré par l’Église… se voient refuser l’entrée. »
« Comment punissez-vous les criminels ? » free𝒘ℯ𝗯𝙣𝗼ν𝑒𝗹.𝒄o𝒎
Maxi fixa la princesse d’un air hébété, décontenancée par cette question inattendue.