Chapitre 69
Chapitre 69 : Chapitre
« P-Pourquoi étiez-vous à D-Dristan ? »
« À cause du différend entre le Duché de Croyso et le Dristan méridional. »
Situé à l’extrémité sud-est de Wedon, le Duché de Croyso s’étendait jusque sur le territoire de Dristan. Aussi sa région orientale était-elle souvent le théâtre d’affrontements armés avec Dristan. Le roi de Wedon et l’Église centrale d’Osiriya avaient envoyé à plusieurs reprises des chevaliers pour servir de médiateurs, dans l’espoir d’empêcher le conflit de s’envenimer et de mettre en péril l’armistice entre les Sept Royaumes. Riftan avait fait partie de ces médiateurs.
« C’est d-donc pour ça que vous veniez souvent au Château de Croyso. »
Maxi tenta de rassembler les bribes de conversations qu’elle avait surprises enfant. Sentant le regard énigmatique de Riftan posé sur elle, elle leva vers lui un regard interrogateur.
« Q-Qu’y a-t-il ? »
« Je me demandais simplement si j’y étais allé si souvent. »
« Vous y v-veniez au moins une ou d-deux fois par mois. »
Riftan détourna son regard perçant. Il ne semblait pas s’en souvenir. Maxi jeta un coup d’œil furtif à son visage, inquiète de l’avoir peut-être offensé.
Chaque fois qu’il se perdait dans ses pensées, Riftan prenait un air absent, comme s’il se tenait seul dans un lieu lointain. Pourquoi ne lui confiait-il pas ses pensées ? Trouvait-il pénible de passer du temps avec elle ? Le simple fait qu’il détourne la tête l’avait rendue nerveuse. Soudain, une goutte froide lui tomba sur l’arête du nez.
Surprise, elle se frotta le nez. C’était une goutte d’eau. Quelques instants plus tôt, le soleil brillait encore. Les sourcils froncés, elle leva les yeux vers le ciel pour voir si la pluie menaçait. Quand elle aperçut des flocons blancs descendre du ciel argenté, ses yeux s’écarquillèrent.
« Je vous ai proposé de venir ici parce qu’il faisait beau, mais on dirait qu’il va neiger. »
Riftan claqua la langue. Maxi se tourna vers lui, l’air déconcerté.
« C-C’est de la neige ? »
« Tu n’as jamais vu de neige ? »
« J’ai déjà vu du g-g grésil, mais jamais de neige aussi blanche. » 𝘧𝒓e𝑒𝑤e𝙗𝚗om
Comme dans un rêve, elle regarda les flocons descendre en tourbillonnant, pareils à des pétales emportés par la brise. Puis elle tendit la main. Riftan fronça les sourcils.
« Tiens-toi droite. Tu vas tomber de cheval. »
« Je sais, ne vous i-inquiétez pas. »
Maxi referma les doigts sur les flocons tombés dans sa paume. La neige froide fondit en un instant, se changeant en petites gouttes dès qu’elle toucha sa peau. Elle s’émerveilla de voir une matière semblable aux aigrettes de pissenlit se transformer en gouttes d’eau. Elle contempla sa main avec étonnement, puis pressa légèrement les flancs de Rem, qui partit au galop dans un élan exaltant.
Rem s’élança à une allure vertigineuse, libérant l’énergie contenue après des semaines passées à l’écurie. Maxi se sentit de plus en plus grisée, ses cuisses suivant le rythme du cheval. Elle riait dans le vent comme une enfant.
La neige, d’abord légère et duveteuse, se mit bientôt à tomber dru et lui brouilla la vue. Elle fut comme envoûtée : jamais elle n’avait contemplé un spectacle aussi beau.
Elle renversa la tête en arrière, savourant la sensation des flocons froids qui effleuraient son visage. Un rayon de soleil perça les nuages vaporeux et fit scintiller la neige d’un éclat argenté. Le lac, qui avait retrouvé sa couleur naturelle, ondulait paisiblement. Deux oiseaux plongèrent vers sa surface sombre avant de filer comme des flèches en direction de la forêt.
Maxi contempla la scène avec attention, cherchant à en graver l’image dans sa mémoire. Puis elle se tourna vers Riftan. Elle voulait le remercier de lui avoir fait découvrir un endroit si merveilleux, mais les mots lui manquèrent lorsqu’elle vit son expression sévère. Un frisson la parcourut.
Le corps de Riftan était visiblement tendu. Son front était profondément plissé et ses yeux sombres vacillaient avec violence, pareils à une mer déchaînée. Maxi resserra les doigts sur les rênes. Elle n’avait aucune idée de la raison pour laquelle il la regardait ainsi. L’anxiété la gagnant, elle commença à reculer. Ce n’est qu’alors que Riftan entrouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, avant de la refermer aussitôt.
L’espace d’un instant, Maxi crut discerner une pointe de solitude sur son visage. Mais avant qu’elle ait pu l’observer de plus près, il retrouva son expression habituelle, résolue.
« Nous devrions rentrer au château avant que la neige ne redouble. » Il fit faire demi-tour à son cheval, le visage impassible. « Les nuages s’amoncellent. Dépêchons-nous. Si tu restes trop longtemps dans la neige, tu vas vite prendre froid. »
Il s’engagea lentement sur le chemin qu’ils avaient emprunté plus tôt, et Maxi se hâta de le suivre. Un silence pesant s’installa entre eux. Maxi se demanda ce qu’elle venait de voir sur son visage. Troublée, elle détourna les yeux de son large dos pour les poser sur la surface calme du lac.
Elle distingua le faible reflet du visage de Riftan dans l’eau bleu sombre. Cette vision lugubre lui glaça le cœur.
*Ce n’est pas possible…*
Il était le plus fort et le plus audacieux des chevaliers. Il était absurde qu’elle s’apitoie sur son sort. Tandis qu’elle s’efforçait d’écarter ces pensées, une rafale venue de l’est repoussa les cheveux noirs de Riftan et lui piqua les yeux.
Maxi plissa les paupières et se tourna dans la direction d’où venait le vent. Au loin, la neige enveloppait les montagnes d’un voile blanc. Ainsi se poursuivait Paxias, la saison du repos, l’équivalent de l’hiver.
***
La neige, qui s’était mise à tomber en fin d’après-midi, dura jusqu’à la nuit et recouvrit tout d’une épaisse couche blanche. Ludis s’exclama qu’Anatol n’avait pas connu pareilles chutes de neige depuis près de dix ans. Le spectacle émerveilla Maxi, mais Riftan, lui, ne s’en réjouit guère. Le lendemain, à l’aube, il quitta le château avec ses chevaliers pour inspecter les dégâts sur le domaine.
Les serviteurs s’activèrent à déblayer la neige. Ils balayèrent soigneusement les marches, couvrirent le bois de chauffage et le fourrage des chevaux pour les garder au sec, puis dégagèrent les jardins afin d’empêcher le sol de geler. Les sentinelles s’employèrent elles aussi toute la matinée à déneiger leurs itinéraires de patrouille.
Maxi se promena dans le jardin pour admirer la neige. Remarquant que les serviteurs avaient le visage rougi par le froid, elle demanda à Rodrigo de leur fournir du bois de chauffage supplémentaire, puis regagna sa chambre. Elle songea à aller à la bibliothèque, mais après ses tentatives décourageantes de la veille, elle ne parvenait pas à trouver la motivation de lire.
À la place, elle étendit un tapis devant la cheminée et joua avec les chatons. Grâce aux soins attentifs des serviteurs, ils avaient pris du poids et se roulaient par terre avec énergie.
Maxi attrapa un à un les chatons turbulents et les installa sur ses genoux pour leur chatouiller le ventre. Laura et Ron geignirent et s’enfuirent aussitôt, mais Roy, le chaton noir, ronronna et se tortilla sur ses genoux. Maxi rit de bon cœur devant ce spectacle adorable.
« Dois-je faire chauffer du lait, madame ? » demanda Ludis, qui entretenait le feu.
Maxi sourit et acquiesça. Ludis posa une marmite de lait dans la cheminée. Quand son agréable parfum se répandit dans la pièce, les chatons s’approchèrent lentement de Maxi et grimpèrent sur sa jupe. Même Laura, qui d’ordinaire ignorait quiconque l’appelait, se glissa discrètement vers elle. Maxi éclata de rire.
« M-Mais ils n’ont pas mangé il y a un i-instant ? »
« Ils ont eu un bol de bouillie de poisson, mais leur appétit est sans limites. »
Ludis secoua la tête, puis laissa refroidir le lait de chèvre jusqu’à ce qu’il soit tiède avant de le verser dans la gamelle des chatons. Les petites créatures plongèrent le museau dans le bol, se mouillant les moustaches, et se mirent à laper le lait.
Bientôt, le bol fut vide. Maxi leur versa une partie de sa propre ration après s’être assurée que le lait avait suffisamment refroidi. Elle regarda avec tendresse les chatons tout engloutir une nouvelle fois, profitant de la quiétude de la pièce.
On frappa à la porte, puis une servante prit la parole.
« Veuillez me pardonner de vous déranger, madame. »
« Q-Qu’y a-t-il ? » 𝘧𝘳𝐞𝚎𝑤ℯ𝘣𝗻𝘰ѵℯl.c𝐨𝚖
« Le mage est venu vous voir. Dois-je le laisser entrer ? »
Le visage de Maxi s’assombrit. Ruth était-il venu parce qu’elle n’était pas allée à la bibliothèque ? Ou bien un accident s’était-il produit ?
Elle se raidit en se levant. Quand elle ouvrit la porte, elle découvrit Ruth en train de bâiller, aussi négligé que d’habitude. Ses épaules se détendirent, soulagées par son air paisible. Il ne semblait rien être arrivé de fâcheux.
« Q-Qu’y a-t-il, Ruth ? »
« Oh, bonjour, madame. »
Il était déjà bien plus de midi, mais Maxi ne le reprit pas. Ruth bâilla encore, puis s’étira longuement avant de reprendre la parole.
…
« Je viens de penser à une bonne méthode d’entraînement. Accepteriez-vous de sortir avec moi ? »
« Une b-bonne méthode d’e-entraînement… ? »
Maxi ouvrit de grands yeux. Ruth hocha vivement la tête, le visage empreint d’une innocence enfantine. Malgré sa déception de la veille, Maxi sentit renaître un brin d’espoir dans sa poitrine. Elle enfila précipitamment une robe de chambre.
« E-Expliquez-moi cette méthode. »
« Je vais accumuler du mana pour vous. Vous ne pouvez pas en recueillir par vous-même, mais vous avez une remarquable capacité à l’absorber. Je suis presque certain que cette méthode fonctionnera. »
Maxi s’inquiéta. Elle ne voyait pas comment il pourrait bien lui insuffler du mana. Elle se rappela que Riftan l’avait avertie que Ruth entraînait les autres dans des expériences dangereuses. Elle lui lança un regard méfiant.
« E-Et est-ce sans danger ? »
« Bien sûr ! C’est parfaitement sans danger, je vous l’assure. »