Chapitre 49
Chapitre 49 : Chapitre
Riftan dut presque ramener Maxi au château sur son cheval. Après l’avoir portée jusqu’à leur chambre, il la baigna dans de l’eau chaude, l’habilla, lui donna à manger, puis la coucha contre son torse pour l’endormir.
Ce n’était pas la première fois que Riftan prenait soin d’elle avec autant de tendresse. Quand ils étaient ensemble, il se comportait à peine autrement qu’une nourrice. Il essayait sans cesse de la faire manger et tenait tout particulièrement à ce qu’ils prennent leur bain ensemble. Le matin, il aimait arracher la brosse des mains de Ludis pour coiffer lui-même Maxi.
Ces gestes la laissaient perplexe. Toute sa vie, on lui avait répété que la relation entre mari et femme se résumait à la courtoisie, à une réserve polie et au devoir. Jamais elle n’avait entendu parler d’un homme qui traitait son épouse avec autant d’affection.
Maxi se demanda si la plupart des maris étaient aussi attentionnés que Riftan. Peut-être n’avait-elle simplement jamais eu connaissance de cette réalité. Après tout, elle avait mené une vie recluse entre les murs du Château de Croyso. Elle n’avait eu le droit de sortir que pour se rendre à l’église, et même ces visites lui avaient été interdites à partir de ses quatorze ans.
Tout ce qu’elle savait du monde extérieur lui venait de bribes de conversations surprises entre les invités du château. Cependant, les deux personnes qui avaient le plus façonné sa vision du monde étaient son père et Rosetta, dont le cynisme était sans limites. Ces derniers temps, elle avait été frappée par l’idée que sa connaissance du monde n’était peut-être pas si juste.
« Vous avez de bonnes mains, ma dame.
La voix de Ruth la tira de ses pensées. Il examinait ses calculs, un sourire satisfait aux lèvres.
— Et vous apprenez vite. Je dois dire que je suis surpris.
Ne sachant pas si ses paroles étaient un compliment, Maxi esquissa un sourire gêné.
« À f-force de refaire la même chose, on f-finit par aller plus vite.
— Nous avons presque terminé. À ce rythme, nous aurons fini l’appareil dès demain.
Maxi soupira de soulagement et se frotta la nuque, toute raide. Son enthousiasme initial n’avait pas duré longtemps. Elle s’était lassée des calculs et des schémas interminables ; la simple vue d’un morceau de parchemin suffisait à la faire grimacer.
« Je ne savais pas qu’il f-fallait autant de d-documents pour pratiquer la magie. Je pensais que ce serait plus s-spectaculaire…
— La magie est l’une des disciplines les plus élevées, ma dame. Elle exige des calculs minutieux et des recherches approfondies. Ce n’est qu’au combat qu’on peut assister à de tels spectacles. Les sorciers de la Tour des Mages ne connaissent jamais cette gloire. Ils passent toute leur vie à tracer des schémas comme ceux-ci.
Maxi interrompit son travail et regarda Ruth d’un air interrogateur.
« Vous avez f-fait partie de la Tour des M-Mages ?
— Oui, autrefois.
Maxi ouvrit de grands yeux. La Tour des Mages, également appelée Nornui, était une île artificielle de l’océan Issyrien, bâtie par les mages de l’Antiquité. Berceau des mages et plus grand dépositaire du savoir, elle était célèbre même de Maxi, qui en avait entendu parler d’innombrables fois avant son mariage. Demeure de sages chargés de protéger l’ordre du monde, Nornui était un territoire neutre qui ne s’immisçait jamais dans les affaires des autres États.
Ruth, pourtant, semblait désabusé. Il se mit à marmonner d’un ton écœuré.
« Dès qu’ils deviennent de hauts mages, les sorciers de la Tour des Mages doivent se soumettre à certaines restrictions. En échange de l’accès aux sortilèges dangereux et classifiés de Nornui, ils sont placés sous surveillance constante afin de les empêcher de troubler l’ordre du monde en utilisant la magie à leur profit. C’est pour ça que je suis parti.
« C’est a-autorisé ?
— Bien sûr que non. C’est pourquoi les mages de Nornui me traitent encore comme un traître.
Ruth avait parlé d’un ton indifférent. Maxi se demanda si tous les mages étaient aussi effrontés que lui.
« A-alors, vous avez rencontré R-Riftan après avoir quitté la Tour ?
— En effet. Je l’ai rencontré peu après être devenu mercenaire. À l’époque, il était déjà connu.
Les yeux de Maxi brillèrent de curiosité. « P-Pourquoi ?
— Pour des raisons évidentes. Il était incroyablement beau, remarquablement bien bâti pour un garçon de seize ans, et il avait des nerfs d’acier. Tout le monde le prenait aussi pour un cinglé, à l’époque.
« Un c-cinglé ?
Maxi écarquilla les yeux devant ce choix de mot peu délicat. Ruth secoua lentement la tête, comme pour lui faire comprendre que c’était l’expression la plus polie qui lui était venue pour décrire Riftan.
— Ce garçon n’avait peur de rien. Il affrontait des ogres avec un simple poignard ou se jetait dans la gueule d’un drake pour lui ouvrir le crâne. Il faisait toutes sortes de folies sans ciller… Rien que d’y repenser, j’en ai encore des frissons. J’étais mort de peur chaque fois que je devais accomplir une mission avec lui.
Maxi le dévisagea, horrifiée, tandis qu’une sueur froide lui coulait dans le dos. Dire que Riftan avait été si téméraire à seulement seize ans… Il était encore plus jeune que Rosetta, qui était en pleine floraison, et que le jeune écuyer enjoué, Ulyseon. Maxi s’humecta les lèvres, sèches.
D’une voix tremblante, elle demanda : « Est-ce qu’il est t-toujours aussi t-téméraire ?
— Même aujourd’hui, il fonce sans se soucier de sa sécurité. Mais il ne prend plus les risques insensés qu’il prenait autrefois. À vrai dire, il n’en a plus besoin. Il est assez puissant pour tuer la plupart des monstres sans se mettre en danger. La seule fois où je l’ai vu risquer sa vie ces dernières années, c’était pendant la Campagne du Dragon.
« Qu’est-ce qui s’est p-passé ? » demanda Maxi, incapable de se retenir.
Ruth poussa un profond soupir. « Sir Riftan possède la faculté inhabituelle d’absorber temporairement la magie de son adversaire et de la transférer à son épée. Ce n’est pas un don inné ; c’est une aptitude qu’il a acquise après des années à combattre des monstres. Je suppose que le fait d’être constamment couvert de bile et de sang de monstre y est pour quelque chose. Pour répondre à votre question, c’est cette capacité qui a permis à Sir Riftan de vaincre le Dragon Rouge. Il a tranché le Souffle du Dragon — la magie la plus puissante qui soit dans le monde naturel — puis a transféré la magie du dragon à son épée, dont il s’est servi pour lui couper la tête.
Maxi frissonna en imaginant Riftan se précipiter tête baissée dans les flammes du dragon. Ruth serra les dents. Ce souvenir semblait à lui seul lui faire claquer des dents.
« La moindre erreur aurait pu le réduire en cendres, mais c’est grâce à ce courage qu’on le considère aujourd’hui comme le chevalier le plus vaillant du continent.
Maxi avait entendu vanter les exploits de Riftan pendant la campagne, mais elle n’avait jamais compris à quel point ils avaient été téméraires. Riftan aurait pu mourir, et elle n’aurait peut-être jamais eu l’occasion d’apprendre à le connaître. Leur misérable première nuit ensemble aurait pu rester son unique souvenir de lui. Tout son corps trembla.
« Je ne voulais pas vous effrayer, ma dame », marmonna Ruth avec surprise en la voyant pâlir. « Ce n’était pas une conversation à avoir avec vous. Bon sang ! Je vous prie de m’excuser. La fréquentation d’hommes turbulents peut rendre assez peu délicat.
« C’est m-moi qui ai posé la question.
Elle doutait que ce fût la fréquentation des hommes qui le rendît peu délicat, mais elle préféra garder cette pensée pour elle.
Maxi se remit au travail en silence. Son esprit était en plein tumulte. En tant que chevalier, Riftan devrait encore affronter des dangers. Une fois l’hiver passé, il devrait répondre à l’appel du Roi Reuben et mener ses chevaliers dans une nouvelle campagne. Tel était le devoir d’un chevalier. Qui savait s’il reviendrait de la prochaine bataille ? Riftan était puissant, mais il n’était pas invincible.
Cette pensée lui coupa presque le souffle. Elle ne s’était pas rendu compte à quel point le bonheur et le confort dont elle jouissait étaient fragiles.
« Je vois que vous êtes distraite. » Ruth plissa les yeux en observant le bureau pour évaluer leur avancement. Il reposa sa plume. « Pourquoi ne pas nous arrêter là pour aujourd’hui ?
Maxi se leva et quitta la bibliothèque pour s’occuper des nouveaux domestiques qui devaient arriver ce jour-là. Après en avoir discuté avec Riftan, elle avait demandé à Aderon d’en engager trente, tous qualifiés.
Elle accueillit les nouvelles recrues et chargea des domestiques de les former. Cela fait, elle se rendit aux cuisines. Comme d’habitude, une grande agitation y régnait, mais les préparatifs de l’hiver étant presque achevés, l’endroit ne ressemblait plus à un champ de bataille. Une fois tout terminé, le château retrouverait son calme et Maxi n’aurait plus à courir partout dans tous les sens.
« Nous aurons les premières gelées dans quelques jours, ma dame », dit Rodrigo.
L’intendant frissonna et resserra son manteau autour de lui. Ces derniers jours, la température avait nettement baissé.
« A-allons-nous pouvoir t-terminer tous les vêtements d’hiver d’ici là ?
— On m’a dit qu’ils étaient presque prêts, ma dame. Avec le renfort du personnel, ils devraient être terminés avant la vague de froid.
Pour achever sa journée, Maxi inspecta les pièces du château afin de vérifier qu’elles disposaient d’assez de bois de chauffage. Elle put ensuite regagner sa chambre pour rédiger son journal quotidien.