Chapitre 454
Chapitre 454 : Histoire secondaire : Le Dragon blanc — troisième partie
Ce Riftan Calypse insultait les principes auxquels les chevaliers tenaient plus qu’à leur propre vie. De quoi mettre en rage non seulement ceux qui avaient été adoubés, mais aussi tous ceux qui aspiraient à le devenir. Pourtant, il ne s’arrêta pas là.
« J’ai rencontré d’innombrables chevaliers, mais la plupart ne font que parler d’honneur sans jamais le mettre en pratique. Ce n’est qu’un beau portrait, et je n’ai aucune envie de répéter ces mêmes absurdités. »
« Je vois. » Triton caressa sa barbe en observant son écuyer, puis déclara d’un ton détaché : « Ce n’est donc pas que tu ne prennes pas le serment au sérieux. C’est que tu le prends trop au sérieux. »
Le sourire arrogant qui flottait sur les lèvres de Riftan s’effaça. Il fronça les sourcils et lança un regard noir à son supérieur. « Vous avez seulement entendu ce que j’ai dit ? »
« Oui. Tu ne veux pas prêter un serment que tu ne pourrais pas tenir. Autrement dit, tu es trop conscient du poids que tes paroles auront. » Triton sourit en acquiesçant.
Riftan haussa le ton, comme s’il était offensé. « Je déteste simplement prétendre qu’une chose existe alors que ce n’est pas le cas ! »
« L’honneur existe, mon ami, répondit gravement Triton. Sans lui, ni la noblesse ni la royauté ne pourraient exister. »
« Ne soyez pas ridicule. J’ai vu quantité de nobles sans vergogne et sans scrupules. »
« Et ils en paieront le prix un jour. Un noble sans honneur est déjà mort. » Malgré la conviction qui perçait dans la voix de Triton, Riftan semblait toujours sceptique. Triton observa son subordonné d’un air grave, mais sourit en reprenant la parole.
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« Laisse-moi t’expliquer les choses de façon à ce que tu comprennes. Imaginons que j’aie une armée de plusieurs centaines d’hommes, tous lourdement armés d’épées, d’armures et de boucliers. Si je le voulais, je pourrais piller la nourriture et les biens de paysans sans défense, ou prendre aux riches marchands ce qui me plaît sans les payer. Je pourrais même capturer des innocents pour les torturer ou les tuer par plaisir, et satisfaire mes désirs auprès d’innombrables jeunes femmes magnifiques. Mais jamais, pas même dans un million d’années, je ne ferais une chose pareille. Parce que mon honneur m’en empêche. »
Comme Riftan ne répondait pas, Triton poursuivit : « Si je ne connaissais pas l’honneur, les habitants de mes terres fuiraient pour protéger leurs richesses, leur vie, leurs épouses et leurs filles. Les marchands refuseraient eux aussi de commercer avec moi. Toi et tous ceux qui obéissent à mes ordres ne voudriez plus rien avoir à faire avec moi, et seuls des brutes immorales resteraient à mes côtés. À la longue, je perdrais aussi mes richesses et mon influence. Et alors, je ne pourrais plus prétendre être un noble. En somme, si je perds mon honneur, je perds tout. »
« Voilà une façon plutôt pragmatique de présenter les choses », marmonna Riftan.
« Eh bien, tu aimes le pragmatisme, non ? »
Triton se rendit compte qu’il avait réussi à convaincre son interlocuteur obstiné ; de fines rides se dessinèrent au coin de ses yeux.
« Le pouvoir va de pair avec la tentation », dit-il en tapotant Riftan dans le dos. « La cérémonie d’adoubement est l’occasion de déclarer officiellement que tu ne céderas pas à tes désirs et que tu mèneras une vie honorable. Dès lors, d’innombrables témoins veilleront à ce que tu respectes ton serment. Et si tu consacres ta vie au code de la chevalerie, le nom de Calypse sera synonyme d’honneur. »
« Je comprends », répondit Riftan en secouant la tête d’un air résigné. « Je ne peux jamais l’emporter contre votre belle éloquence. Je me tiendrai à carreau jusqu’à la fin de la cérémonie. Alors, je vous en prie, assez de sermons. »
« J’ai bien peur que cela ne suffise pas. » Triton leva l’index, le visage sévère. « Je compte sur toi pour t’habiller convenablement au prochain banquet. Et je te fais confiance pour te conduire avec la plus grande bienséance. »
Riftan parut horrifié et grommela quelque chose, mais sa voix fut couverte par les chevaliers qui venaient d’arriver pour leur entraînement matinal. Ursuline fronça les sourcils en les voyant entrer par dizaines sur le terrain. Il avait été si absorbé par leur conversation qu’il avait raté l’occasion de s’entraîner.
Ursuline se hâta de rejoindre le terrain, mais même en s’exerçant, il ne parvenait pas à chasser de son esprit la conversation entre Riftan Calypse et Evan Triton.
Il n’avait jamais douté de l’existence de l’honneur. Né dans la noble maison de Ricaydo, il l’avait toujours considéré comme une évidence. Il en allait de même pour Wolfgar.
Mais… Wolfgar sait-il vraiment ce qu’est l’honneur ?
Il se posa une question qui aurait probablement pu lui coûter la vie si Wolfgar l’avait découverte. Wolfgar Ricaydo avait commis les actes déshonorables évoqués par Evan Triton : pillage, viol, et même meurtre d’innocents pour s’amuser. On l’avait réprimandé pour ses méfaits, mais pas assez sévèrement pour le priver de ses droits de succession.
Il avait été absous de ses crimes après avoir confessé ses péchés à un grand prêtre et, bientôt, il succéderait à leur père en devenant le prochain comte Ricaydo.
Et je serai son vassal.
Une émotion intense déferla en lui. Il frappa le mannequin de toutes ses forces, déchirant son épaisse couverture de cuir et répandant du sable sur le sol.
Ursuline contempla distraitement les dégâts, puis revint à lui. Le terrain d’entraînement était devenu silencieux tout autour de lui. Arthus, qui corrigeait la posture d’un autre écuyer à quelque distance, s’approcha, l’air inquiet.
« Qu’est-ce qui vous arrive ? »
Ursuline reprit rapidement son souffle et répondit : « Je crois que je me suis un peu trop emporté. » Arthus baissa les yeux vers son protégé avant de laisser échapper un petit rire. « Tu veux te montrer à la hauteur parce que tous ces regards sont braqués sur toi ? »
Ursuline parut perplexe, sans comprendre ce que voulait dire son supérieur. Mais il remarqua bientôt les chevaliers d’autres régions qui s’entraînaient eux aussi sur le terrain. Il rougit aussitôt. Arthus secoua la tête. « Je comprends que tu aies envie de montrer ce dont tu es capable, mais nous ne pouvons pas te laisser abîmer le matériel. Va te calmer là-bas. »
Ursuline obéit et s’installa dans un coin. Les autres écuyers reprirent leur entraînement. En écoutant le bruit régulier de leurs épées de bois qui s’entrechoquaient, il tenta de calmer ses émotions.
En tant que cadet, il était destiné à obéir à son frère aîné et à le servir. Sa seule consolation était qu’il pouvait vivre librement jusqu’à ce que Wolfgar hérite du titre de leur père. Ursuline se raccrocha à cette pensée et chassa de son esprit la conversation entre Evan Triton et Riftan Calypse.
***
Le lendemain, Ursuline se rendit de nouveau tôt sur le terrain d’entraînement. Riftan et Triton étaient tous deux absents. Il balaya les environs du regard, puis s’arrêta, les sourcils froncés. Il ne comprenait pas pourquoi il les cherchait. Après tout, ils n’avaient rien à voir avec lui.
Repoussant cette curiosité inutile, Ursuline se dirigea vers les mannequins d’entraînement. Il se plaça devant l’un d’eux et se mit à manier son épée de bois, en surveillant de près son poignet pour contrôler sa force. Il ne voulait pas répéter l’erreur de la veille.
Alors qu’il visait des points précis du mannequin, Ursuline sentit l’atmosphère changer. En regardant autour de lui, il remarqua un groupe de chevaliers près de l’aire de duel.
Ces deux-là se battent encore en duel ?
Il hésita un instant, puis lâcha son épée et traversa le terrain. Arrivé à l’aire de duel, il vit Triton et Arthus debout face à face, plongés dans une
conversation. À la vue de ce duo inattendu, ses yeux s’écarquillèrent.
« Que se passe-t-il ? demanda Ursuline à un chevalier près de lui. Pourquoi Sir Arthus est-il avec… ? »
« Ils ont décidé d’organiser un entraînement commun entre les chevaliers royaux et les
chevaliers du Dragon rouge », répondit-il d’un ton agacé.
« Pourquoi feraient-ils ça ? »
« Certains hommes se sont disputés pour savoir à qui reviendrait l’aire de duel. Ça a dégénéré, et Sir Arthus et Lord Triton sont intervenus pour régler le différend, expliqua le chevalier en soupirant. Maintenant, ils se sont mis d’accord pour un
exercice commun. »
Il semblait contrarié à l’idée de devoir croiser le fer avec les Chevaliers du Dragon rouge, et on pouvait le comprendre. Tout le monde savait que la plupart d’entre eux venaient de maisons nobles déchues ou étaient d’anciens mercenaires. Pourtant, Ursuline sentit naître en lui une étrange impatience. Les chevaliers ne lui accordaient jamais la moindre attention, mais peut-être qu’un écuyer accepterait de se battre
avec lui.
Sans même s’en rendre compte, Ursuline chercha Riftan Calypse du regard. Celui-ci était assis sur les marches et s’occupait méticuleusement de son épée. Il ne semblait pas le moins du monde intéressé par l’entraînement commun. Ursuline s’approcha tout de même et s’arrêta juste devant lui.
« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda Riftan en relevant la tête et en le dévisageant.
Ursuline tressaillit. Se retrouver face à ces yeux noirs comme du charbon lui tendit le dos. Jamais de sa vie il ne s’était senti aussi intimidé, pas même lorsqu’on l’avait présenté au roi.
Ursuline déglutit et répondit : « Je souhaite me mesurer à vous. »
« Quoi ? » Riftan le jaugea, puis laissa échapper un reniflement incrédule.
Vexé, Ursuline lâcha : « Moi aussi, je serai adoubé dans deux saisons à peine. Je suis tout à fait capable de vous affronter… »
« … »
« Ça ne m’intéresse pas. Va trouver quelqu’un d’autre », le congédia Riftan avant de se remettre à son épée. n/ô/vel/b//jn dot c//om
Ursuline sentit ses joues s’empourprer. Être ainsi ignoré de si belle manière par quelqu’un qu’il
considérait comme un adversaire potentiel était humiliant.
Les dents serrées, il lança sèchement : « Vous avez peur d’être humilié ? »
Riftan le regarda, plus abasourdi que furieux. Il prit une profonde inspiration, comme pour rassembler
son calme, puis lui lança un regard noir. À cet instant, un rire tonitruant éclata derrière eux.
« Eh bien, nom d’un chien ! Voilà qui est divertissant. »
Ursuline se retourna brusquement et tressaillit à la vue d’un homme gigantesque derrière
lui. Incroyablement, il était encore plus imposant que Riftan Calypse, même pour les critères du Nord. Ursuline resta figé devant sa stature tandis que l’homme gravissait les marches d’un pas nonchalant et passait un
bras autour des épaules de Riftan.
« Pourquoi ne pas récompenser son courage en acceptant de vous battre contre lui ? » lança le géant.
« Dégage. — Hé, du calme. J’ai entendu dire que tu avais promis au commandant de te tenir tranquille pour le moment. »
Riftan foudroya du regard l’homme aussi massif qu’un ours, qui se contenta de sourire en coin. « Tu as peur d’être humilié ? Tu veux que je me batte à ta place ? » le provoqua-t-il.
« Si tu ne retires pas ta main sur-le-champ, tu le regretteras toute ta vie,
Hebaron Nirtha. »
L’homme leva les bras en signe de reddition moqueur. « Oh, comme c’est terrifiant ! J’en tremble dans mes bottes. »
Riftan lança un regard glacial à cette silhouette imposante, claqua la langue et se leva.
En s’éloignant, il se retourna vers Ursuline et l’appela : « Viens. Je vais te donner ce que tu
veux. »