Chapitre 453
Chapitre 453 : Histoire annexe : Le Dragon blanc — deuxième partie
Ursuline suivit leurs regards, l’air troublé, juste à temps pour voir un homme massif à l’allure intimidante entrer dans la salle.
Soudain, Ursuline se sentit tout petit. Le nouveau venu avait les cheveux d’un noir de jais et la peau dorée, et sa carrure rivalisait avec celle des gens du Nord. À vue de nez, il mesurait plus de six kevettes et un hech (environ cent quatre-vingt-douze centimètres), et ses larges épaules comme ses longues jambes agiles dégageaient une impression de puissance.
Pourtant, ce n’était ni sa robuste carrure ni ses mouvements menaçants et vifs qui avaient réduit l’assistance au silence. Tandis qu’Ursuline le regardait approcher, il ne put s’empêcher de se raidir.
L’homme était vêtu avec une désinvolture déplacée. Ses bottes grossières étaient sans ornements, et sa tunique de laine noire, ajustée au corps, ne portait pas la moindre broderie. De plus, le gilet qu’il avait passé par-dessus semblait destiné à le protéger, et la large ceinture ainsi que l’épée longue à sa taille n’avaient rien d’accessoires de mode. Il avait davantage l’air à sa place sur un champ de bataille que dans une salle de banquet.
La seule touche de formalité qu’il avait ajoutée à sa tenue avant d’entrer au palais était l’épaulette d’acier sur son épaule, marquée de l’emblème de son ordre de chevalerie.
« Bon sang, qu’est-ce que tu portes ? » soupira Triton en regardant d’un air désapprobateur son écuyer, qui se tenait maintenant devant lui.
L’homme haussa un sourcil et répondit sèchement : « Tu m’as ordonné de mettre ma plus belle tenue, non ? »
La foule qui le dévisageait avec insistance ne semblait nullement le troubler.
« C’est la tenue la plus chère que je possède », ajouta-t-il.
« Je ne t’ai jamais demandé de t’habiller pour aller au combat ! » répliqua sèchement Triton. « Qu’as-tu fait de la tenue que je t’ai envoyée ? »
« Tu veux parler de ces morceaux de tissu ridicules ? » L’homme plissa le nez de dégoût. « Je les ai donnés à Nirtha. Il les a probablement déjà convertis en argent. Il a dit qu’il allait boire et il est parti en emmenant tous les hommes avec lui. »
Triton pinça les lèvres, comme s’il allait l’injurier, puis secoua la tête. « J’ai eu tort de te laisser te débrouiller tout seul. »
« Ce que je porte ne change rien. Si je me mettais sur mon trente et un, on se moquerait seulement de moi parce que je jouerais les nobles », dit l’homme avec cynisme.
Triton ouvrit la bouche pour le contredire, mais, se rappelant que le comte se tenait à côté d’eux, il la referma aussitôt. Puis il se tourna d’un geste enjoué et sourit comme si de rien n’était.
« Eh bien, quelle étourderie de ma part. Veuillez excuser mes manières. Ce garnement est le jeune écuyer que vous avez généreusement accepté de voir devenir chevalier. Il s’appelle Riftan Calypse. » Il donna ensuite un coup de coude à l’intéressé.
À contrecœur, l’homme fit un pas en avant et inclina légèrement la tête. « C’est un honneur de vous rencontrer. »
« Quel drôle de personnage. Plus encore que ne le laissaient entendre les rumeurs », murmura le comte d’un ton neutre.
Ursuline, lui, savait que les paroles de son père n’avaient rien d’un compliment.
Triton, qui avait lui aussi décelé le sous-entendu dans la remarque du comte, posa une main sur l’épaule de l’homme. « J’espère que vous voudrez bien lui pardonner. Il n’a pas encore l’habitude de la cour. »
Le comte se contenta de s’éclaircir la gorge.
Décidant peut-être qu’il valait mieux se retirer, Triton entraîna son subordonné sur le côté. « Il me semble que je vous ai accaparé assez longtemps. Nous allons prendre congé. »
Il conduisit l’homme à travers la salle de banquet, tandis qu’Ursuline les regardait s’éloigner. Le visage de l’homme se renfrogna lorsque Triton sembla lui faire des reproches. Ursuline fut surpris de le trouver si enfantin.
Quel âge avait-il ? Sûrement entre vingt et vingt-cinq ans, puisqu’il n’avait pas encore été adoubé. Perdu dans ses pensées, Ursuline sursauta en entendant la voix sereine de son père.
« C’est un jeune homme remarquablement beau. »
Ursuline regarda son père avec surprise. Pendant un instant, il ne sut pas de qui celui-ci parlait, tant l’impression que Riftan Calypse lui avait faite était forte. Un adjectif aussi
tiède convenait à peine à l’image qu’il en avait gardée.
Le comte Ricaydo secoua la tête. « Il doit tout de même apprendre à polir ses manières, sans quoi il deviendra un obstacle pour Sa Majesté. »
Ursuline ne répondit pas.
Le comte poussa un profond soupir. « Il semble que lord Triton ait l’intention de faire de ce jeune homme son bras droit. Sa Majesté lui accorde aussi une attention particulière ; il doit donc être au moins extrêmement doué. Tous deux sont méticuleux sur ce genre de choses. Tu aurais tout intérêt à faire sa connaissance. Lorsque tu seras officiellement membre des chevaliers royaux, tu seras amené à travailler en étroite collaboration avec les Chevaliers du Dragon rouge. »
« Wolfgar… souhaite que je devienne son écuyer. »
« Vraiment ? » De profonds sillons apparurent sur le front du comte. Il baissa les yeux vers son fils, le regard soucieux, et lui demanda doucement : « Et toi, qu’en penses-tu ? »
« Si possible… j’aimerais rejoindre les chevaliers royaux. »
Son père marqua une pause, comme s’il réfléchissait, puis répondit avec un sourire : « Alors, ne t’inquiète pas. Je parlerai à Wolfgar. »
Malgré les assurances de son père, Ursuline demeura sceptique. Le comte avait toujours eu un faible pour son fils aîné. Ursuline garda toutefois ses pensées pour lui et se contenta d’acquiescer. Peu après, le comte lui fit faire le tour de la salle pour le présenter à diverses connaissances. Tandis qu’Ursuline répétait les salutations les unes après les autres, il jetait des coups d’œil à Evan Triton. Le vicomte s’efforçait lui aussi de nouer des relations pour son subordonné. Riftan Calypse, en revanche, ne semblait guère disposé à coopérer. Un grand prêtre, le visage rougi par l’indignation, affichait ouvertement son mécontentement à la suite des paroles de l’écuyer.
Triton finit par devoir le faire sortir de la salle de banquet. Ursuline les regarda partir distraitement, jusqu’à ce que l’insistance de son père le tire de ses pensées et l’entraîne vers le groupe de dignitaires du palais.
Ce soir-là, Ursuline ne put regagner sa chambre qu’après avoir été présenté à tous les nobles importants du banquet.
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Une fois dans sa chambre, il s’effondra sur son lit et ne rouvrit les yeux qu’à l’aube. Il fixa un instant le plafond, puis se leva pour se laver et enfiler son uniforme d’entraînement fraîchement nettoyé. Il sortit ensuite du dortoir et s’avança dans la pénombre du petit matin.
Respirant l’air froid, il prit la direction du terrain d’entraînement. Il était encore tôt et les lieux étaient déserts. Après avoir observé les alentours, il se dirigea vers l’armurerie pour choisir une épée d’entraînement. À cet instant, le bruit aigu du métal qui s’entrechoquait le cloua sur place.
Ursuline fronça les sourcils. Qui pouvait bien s’entraîner à l’épée véritable à une heure pareille ? Deux chevaliers fougueux qui se battaient en duel à l’aube pour ne pas se faire prendre ?
Intrigué, Ursuline quitta l’armurerie et se dirigea vers le terrain de combat. À l’intérieur d’un enclos, il aperçut deux hommes qui croisaient furieusement le fer.
Le fracas assourdissant du métal contre le métal le fit reculer d’un pas. À chaque choc, des étincelles jaillissaient dans la pâle lumière de l’aube et un grondement déchirait l’air, le faisant se raidir malgré lui.
sans le savoir.
« C’est plutôt pitoyable, pour quelqu’un qui fanfaronne autant. Depuis quand joues-tu la prudence ? »
Alors qu’Ursuline descendait les marches pour mieux voir, il s’arrêta, reconnaissant cette voix familière. À cet instant précis, le soleil matinal s’éleva au-dessus des murs et éclaira leurs visages.
C’était le duo qu’Ursuline avait rencontré la veille au soir dans la salle de banquet — Riftan Calypse, n’est-ce pas ? L’écuyer de sang-mêlé s’entraînait contre son supérieur, brandissant une épée longue qui émettait une lueur bleue. Il la fit tournoyer en diagonale.
« N’étais-tu pas toujours en train de me rabâcher qu’il fallait que je travaille ma défense ? » le défia-t-il.
« Je t’ai dit de travailler ta défense, pas de lancer des attaques de patte de chiot comme ça. Par Dieu, je vais devoir te réentraîner depuis le début », le réprimanda Triton.
Riftan renifla bruyamment avant de porter une estocade à son adversaire. Triton esquiva de justesse, mais un sourire malicieux se dessina sur ses lèvres. Il avait l’air si agressif qu’il était difficile de croire qu’il s’agissait du même homme qui s’était montré si majestueux la veille.
« Voilà qui est mieux. Il est temps d’apprendre une leçon à mon écuyer insolent. »
Triton bondit le premier. Son adversaire massif, qui semblait impossible à maîtriser, recula de quelques pas pour esquiver l’attaque.
Triton ne laissa pas passer l’ouverture. Sa lame acérée perça la garde de son subordonné et visa précisément l’espace entre son cou et son épaule. Riftan leva son arme pour parer, mais la lame de Triton était déjà pointée vers sa gorge.
Comprenant qu’il ne pouvait pas s’en tirer, Riftan fronça les sourcils et reconnut sa défaite.
« C’est toi qui l’emportes. »
Triton jeta son épée sur son épaule et éclata de rire. « Ça fait toujours plaisir de te battre.
C’est bien plus satisfaisant que lorsque je bats Nirtha. »
Riftan, toutefois, semblait indifférent à sa défaite. En rengainant son épée, il déclara d’un ton raide :
« Tu as l’air satisfait, alors je retourne dans ma chambre. J’ai dormi moins de trois heures
à cause de toi. »
« Pas si vite. Je n’en ai pas fini avec ta correction », dit Triton en agrippant l’épaule de Riftan alors que celui-ci tentait d’enjamber la clôture. « On s’est défoulés, maintenant parle. Qu’est-ce qui te tracasse
? »
Riftan le regarda simplement comme s’il racontait des absurdités.
Triton soupira doucement. « Ces derniers jours, tu te conduis de façon particulièrement indisciplinée. Enfin, tu l’as toujours été, mais ça empire à mesure que la cérémonie d’adoubement approche. Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu hésites à devenir chevalier ? » « Ne t’inquiète pas. Je ne renoncerai pas à devenir un Chevalier du Dragon rouge. »
Riftan s’appuya contre la clôture et croisa les bras sur sa poitrine. « Je ne vois tout simplement pas pourquoi je devrais dépenser autant d’énergie pour une chose aussi inutile. J’ai déjà réussi l’épreuve des Chevaliers du Dragon rouge. À quoi bon débiter quelques paroles devant le roi et un grand prêtre ? »
Triton fronça les sourcils à cette remarque. « Tu ne prends pas le serment au sérieux ? » « Disons plutôt que je trouve tout ce discours sur les serments, l’honneur et la chevalerie complètement absurde. » Ursuline sentit quelque chose monter en lui. S’il ne les avait pas écoutés en cachette, il se serait précipité sur cet homme.