Chapitre 448
« Que le vainqueur s’avance jusqu’à la place d’honneur pour recevoir Ascalon des mains de Sa Sainteté ! »
Maxi laissa enfin échapper le souffle qu’elle retenait. Malgré tous ses efforts pour garder son calme, elle ne parvenait pas à cesser de trembler.
« Vous allez bien, madame ? » demanda Gabel, l’air inquiet.
Maxi hocha la tête, les yeux toujours rivés sur Riftan. Elle hésitait entre l’envie de le frapper et celle de le serrer à l’étouffer contre elle. Tout son corps la faisait souffrir tant elle brûlait de courir jusqu’à l’arène pour vérifier qu’il n’avait rien.
Tandis que son mari gravissait les marches vers la place d’honneur, où siégeaient les monarques de chaque royaume, un homme vêtu de violet déclara : « Retirez votre casque et prosternez-vous ! »
Riftan ôta son casque, dévoilant un visage aussi froid et dur que l’acier, drapé d’une ombre gris pâle. Les nobles dames autour de Maxi poussèrent des exclamations admiratives, et elle comprit aussitôt pourquoi. Il incarnait l’essence même du chevalier.
Après avoir remis son casque à un serviteur, Riftan s’agenouilla devant les sept trônes. Alors que les acclamations assourdissantes du stade retombaient, le pape, vêtu d’une soutane blanche comme neige et d’une mozette dorée, se leva lentement.
« Relevez la tête. »
Riftan leva les yeux vers le représentant de Dieu sur terre.
« Vous nous avez non seulement impressionnés par votre maîtrise inégalée de l’épée, mais vous avez aussi montré le véritable esprit de la chevalerie, déclara le pape d’une voix douce, mais autoritaire. Vous avez prouvé à tous ceux qui sont ici que vous êtes digne de l’épée sainte. »
Maxi déglutit, la bouche sèche.
Le pape balaya les spectateurs du regard, puis fit signe à un clerc en habit noir austère qui se tenait derrière lui. Celui-ci s’avança vers Riftan, portant un coffret d’environ deux kevvettes.
« Vous avez fait preuve d’un courage exemplaire et prouvé votre valeur, Riftan. Je vais à présent vous remettre l’épée sainte, comme promis. »
Dès que le pape eut terminé, le clerc posa devant Riftan le coffret cerclé de fer et en souleva le couvercle. Maxi se pencha en avant. La distance l’empêchait de distinguer clairement l’objet, mais elle aperçut ce qui semblait être une poignée usée, posée sur du satin cramoisi. Riftan examina la relique d’apparence tout à fait ordinaire, puis tendit la main vers elle.
Maxi se raidit. Avait-il l’intention de mettre la légende à l’épreuve ? Le silence s’abattit sur le stade.
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Dans ce silence haletant, Riftan saisit le bord du coffret. Maxi entendit quelqu’un déglutir bruyamment.
Une faible lueur émana du coffret. Ou bien l’imaginait-elle ? Elle ouvrit grand les yeux, tentant de s’assurer que ce qu’elle voyait était bien réel.
Puis, d’un geste vif, Riftan rabattit le couvercle. Les spectateurs, qui retenaient jusque-là leur souffle, se mirent à bruire de murmures. Sans prêter attention à leur réaction, Riftan tendit le coffret au pape.
« Votre Sainteté, être jugé digne de l’épée sainte est un honneur suffisant », dit-il d’une voix calme, presque indifférente.
Les murmures redoublèrent. Malgré la déférence de ses paroles, il venait clairement de refuser.
En regardant autour d’elle, Maxi vit la déception se peindre sur de nombreux visages. Certains ricanaient même, insinuant que Riftan avait trop peur de mettre la légende à l’épreuve.
Elle les foudroyait du regard lorsqu’il reprit la parole.
« Ascalon est un trésor qui appartient au peuple des Sept Royaumes. Sa valeur est trop grande pour qu’elle soit gardée dans un petit fief, à l’extrémité sud du Continent de Roviden. Si Votre Sainteté le permet, je souhaite rendre la relique sainte à l’autel en offrande pour la paix et l’harmonie éternelles des Sept Royaumes. »
Cette explication sembla apaiser les nobles qui murmuraient, même si une certaine déception persistait.
Maxi reporta son attention sur les spectateurs. Le stade était une mosaïque de réactions : les uns grommelaient, déçus, tandis que d’autres souriaient, satisfaits d’avoir vu le plus grand chevalier du continent combattre. Quelques-uns semblaient carrément furieux. Parmi les voyageurs qui avaient fait tout ce chemin pour apercevoir Ascalon, les huées fusaient sans retenue.
Dire qu’un moment aussi glorieux pouvait basculer si vite…
La déception de la foule semblait à la mesure des attentes qu’elle avait nourries. Maxi regarda son mari avec inquiétude. Il se tenait immobile, dans l’attente de la réponse du pape. Celui-ci, cependant, gardait le silence, le regard fixé sur le chevalier devant lui.
Cette confrontation silencieuse se prolongea jusqu’à ce qu’un faible rayon de lumière tombe sur Riftan. Maxi leva les yeux. Le soleil perçait les nuages gris, dissipant la menace de pluie. Elle admirait la lumière dorée qui inondait l’arène endommagée lorsqu’elle sentit l’atmosphère changer. Quelques instants plus tôt, la foule manifestait bruyamment sa déception ; à présent, tous fixaient le commandant des Chevaliers du Dragon rouge comme si une scène sacrée se déroulait sous leurs yeux.
Maxi comprit bientôt pourquoi. Les rayons du soleil tombaient sur le coffret dans les bras de Riftan. Une coïncidence opportune, à laquelle le pape semblait bien décidé à donner un sens.
« Dieu semble accueillir votre offrande avec faveur », déclara-t-il pour que tous l’entendent.
Aussitôt, l’atmosphère du stade se transforma. Saisis d’admiration, beaucoup se mirent à prier, tandis que d’autres traçaient sur leur poitrine le signe de la foi, en quête de protection divine.
« J’accepte votre offrande, lança le pape, profitant de l’élan de piété ambiant. En outre, j’accéderai à votre requête et ferai placer l’épée de Wigrew dans la chapelle principale de la Grande Basilique d’Osiriya, afin que tous ceux qui cherchent la bénédiction de Dieu puissent la recevoir. »
À peine le pape eut-il fini de parler que le nom de Riftan retentit en chants dans tout le stade. Le cœur de Maxi s’emballa. Lorsque le pape se pencha pour recevoir le coffret, l’enthousiasme de la foule atteignit son paroxysme.
Gabel, qui avait observé la scène en silence, esquissa un sourire. « Quelle conclusion dramatique ! »
Maxi acquiesça, submergée par le soulagement. Non seulement Riftan échappait au ridicule, mais la paix des Sept Royaumes était désormais présentée comme la volonté de Dieu. Il avait accompli ce qu’il était venu faire au tournoi.
Fière, elle regarda son mari se redresser, baigné par le rayon de lumière qui s’élargissait et éclairait ses traits sculptés aux reflets de bronze ainsi que son armure d’argent. Son apparence éblouissante attisa encore l’enthousiasme de la foule. Riftan se retourna lentement et descendit les marches sous un tonnerre d’applaudissements.
Maxi ne tenait plus en place. Saisissant sa robe, elle s’apprêtait à courir vers lui lorsqu’elle le vit s’arrêter au milieu de l’arène.
La confusion se peignit sur son visage. Ce n’était donc pas fini ? Il avait l’air plus grave que lorsqu’il avait rendu l’épée sainte au pape. Son regard balaya les monarques, la multitude de nobles et les dix mille spectateurs.
Lorsque ses yeux rencontrèrent enfin les siens, Maxi fut parcourue d’un frisson inexplicable.
« Je demande à tous ceux qui sont ici aujourd’hui d’être témoins de mon serment », dit Riftan assez fort pour que chacun l’entende.
Le stade bruyant retomba dans le silence. Chaque citoyen des Sept Royaumes savait ce que signifiaient ces mots.
Riftan traversa lentement l’arène et gravit les marches qui menaient à elle. Les gardes en armes retirèrent aussitôt leurs lances pour le laisser entrer dans les gradins.
Maxi n’osa pas cligner des yeux tandis qu’il s’approchait. Lorsqu’il s’arrêta près du haut de l’escalier, les spectateurs retinrent tous leur souffle. C’était le moment le plus important de la vie d’un chevalier, et nul n’était assez fou pour l’interrompre.
Riftan posa un genou à terre devant elle. Bientôt, il prononça les paroles sacrées du serment qu’un chevalier ne pouvait prêter qu’une seule fois dans sa vie.
« Je dépose ma tête aux pieds de mon roi,
Mon corps dans la poussière du champ de bataille,
Et mon cœur au creux de votre main. »
Maxi porta vivement la main à sa bouche, couvrant ses lèvres tremblantes. Riftan leva les yeux vers elle et, dans son regard chaleureux, désormais libéré de toute douleur, de toute anxiété et de tout souci, Maxi vit son reflet. Ce regard lui donnait l’impression d’être la plus noble des femmes.
D’une voix basse, mais résolue, Riftan récita le dernier vers du serment.
« Ma noble dame,
M’accorderez-vous l’honneur de devenir votre chevalier ? »
Maxi cligna des yeux. Elle aurait voulu lui offrir un sourire élégant, comme les princesses des ballades, mais c’était impossible.
Les larmes brouillèrent sa vue et roulèrent sur ses joues. Elle mourait d’envie de le serrer dans ses bras et de sangloter comme une enfant, mais se retint devant le plus grand chevalier du monde. Au prix d’un effort immense, elle força ses jambes tremblantes à se tenir debout.
« Je… »
Sa voix se brisa de façon si pitoyable qu’elle s’interrompit. Elle serra sa jupe dans son poing, résolue à ne pas gâcher cet instant. Elle ne le permettrait pas. Rassemblant ses forces, elle releva la tête, s’éclaircit la gorge et parla d’une voix soudain plus assurée.
« Je vous accorde cet honneur de tout cœur. »
Des acclamations assourdissantes firent trembler le stade. Maxi baissa les yeux vers son mari, le regard brillant d’émotion. Le sien rayonnait d’une joie pure.
Elle ne put plus se retenir. Se penchant vers lui, elle passa les bras autour de son cou. Son rire se mêla au déferlement d’acclamations ferventes et de bénédictions. Étourdie de bonheur, Maxi ferma les yeux.
Des images de leur vie commune défilèrent dans son esprit : le jour où il était arrivé au Château de Croyso pour l’entraîner dans le monde, leurs jours paisibles au Château de Calypse, sa quête pour le rejoindre sur le champ de bataille, leur séparation déchirante et leurs retrouvailles passionnées, trois ans plus tard. Leur amour était désormais plus fort que jamais.
En levant les yeux vers lui, elle sentit une joie ardente jaillir du plus profond de son cœur. À cet instant, elle comprit qu’elle était née pour rencontrer cet homme.
J’étais née pour aimer cet homme.
Elle posa doucement ses lèvres sur les siennes : celles de son chevalier, qu’elle avait tant attendu.
Ses beaux yeux brillèrent d’un éclat encore plus intense. Elle savait que ce regard resterait gravé dans sa mémoire jusqu’à la fin des temps.