Chapitre 436
« Tous les rats de Balbourne ont été traqués. Rien de tel ne se reproduira pendant votre séjour. »
« Comment pouvez-vous en être sûr ? » rétorqua Ulyseon, les yeux pleins de méfiance. « Si un dragonnien a réussi à se faire passer pour un clerc, ils pourraient tout aussi bien se déguiser en colporteurs, en mercenaires, en bardes itinérants… Ils pourraient se cacher… »
« Nous vérifions rigoureusement l’identité de tous les visiteurs, répliqua sèchement le clerc. Et tous les colons arrivés au cours des cinq dernières années ont fait l’objet d’une enquête. Toutes les personnes suspectes ont été passées au crible, vous pouvez donc être rassurés. »
Maxi ne quittait pas le visage de Quahel des yeux. Elle ne pouvait certes pas prétendre bien le connaître, mais elle savait qu’il n’était pas du genre à tirer des conclusions hâtives. Il ne l’aurait sûrement assuré de la sorte que s’il en était certain. Pourtant, quelques questions demeuraient sans réponse.
« Vous avez parlé de cinq ans… Vous voulez dire que les dragoniens se font passer pour des humains à Balbourne depuis tout ce temps ? » demanda Maxi d’une voix tendue.
Le clerc ne répondit pas, mais son silence suffisait. Un frisson parcourut le dos de Maxi. Des monstres s’étaient infiltrés dans la basilique des années plus tôt, vivant entre ses murs en serviteurs de Dieu.
« C-Comment est-ce possible ? Comment ont-ils pu tromper les clercs ? »
« Maxi ! »
Maxi se retourna et vit Sidina et Garrow déboucher dans la ruelle en courant.
« Mais que s’est-il passé ? » s’exclama Sidina, à bout de souffle. « Tu ne peux pas savoir comme j’ai eu peur quand Ulyseon et toi avez disparu. Ça devait être un sort d’illusion. Je ne me souviens pas avoir jamais vu cette ruelle… »
Elle s’interrompit en remarquant le corps du dragonnien au sol. Comprenant la situation, elle se précipita vers Maxi, le visage blême.
« Ça va ? Tu es blessée ? »
« Je vais bien. Grâce à l’intervention d’Ulyseon, je n’ai pas une égratignure », répondit Maxi en s’essuyant le visage avec sa manche pour en retirer le sang du monstre.
Sidina observa Maxi de la tête aux pieds pour s’assurer qu’elle disait vrai, puis se tourna vers Quahel. « Comment est-ce arrivé ? Pourquoi êtes-vous ici, Sir Quahel ? Et qu’est-ce qu’un dragonnien fait dans… »
« Je n’ai aucune obligation de répondre à vos questions, dit froidement le clerc, visiblement mécontent de cet interrogatoire. Je vous conseille de trouver vous-mêmes les réponses. »
Sur ces mots, il laissa ses subordonnés s’occuper du cadavre et disparut au fond de la ruelle. Sidina le suivit des yeux, puis se tourna vers les autres Chevaliers du Temple, qui ne semblaient pas plus disposés à donner des explications. Après avoir rapidement brûlé le corps, ils suivirent leur supérieur dans la ruelle.
Ulyseon renifla avec mépris en les regardant partir sans un mot. « Ils essaient d’étouffer l’affaire. Ce serait une honte pour l’Église si l’on apprenait que des monstres s’étaient fait passer pour des membres du clergé. »
Plongée dans ses pensées, Maxi baissa les yeux vers les restes du dragonnien. Il lui vint soudain à l’esprit que quelqu’un, au sein de la Basilique d’Osiriya, avait peut-être aidé les monstres à voler la pierre du dragon. Cela signifiait que le dragonnien s’était fait passer pour un clerc depuis au moins quatre ans. Elle revit le grand prêtre de l’Église orthodoxe se précipiter hors de la salle de banquet. Les monstres s’étaient-ils infiltrés dans la Grande Basilique par l’intermédiaire de l’Église de Balto ?
Si c’était le cas, l’Église orthodoxe était complice du vol de la pierre de Sektor. Le pape pourrait s’en servir pour faire taire ses détracteurs.
Maxi réfléchissait à ces différentes possibilités quand un tumulte éclata à l’entrée de la ruelle. La disparition de l’illusion du dragonnien avait manifestement provoqué de l’agitation.
« Nous devrions rentrer, ma dame », suggéra Garrow.
Ils quittèrent aussitôt la ruelle et montèrent dans leur carrosse.
Au moment où celui-ci se mit en route, Sidina, qui était restée silencieuse jusque-là, dit d’un air abattu : « Je suis désolée. Tout est ma faute, c’est moi qui vous ai proposé de sortir. »
« Mais non, répondit Maxi pour la rassurer. Le monstre était déguisé en clerc. Il aurait très bien pu m’attaquer dans la basilique. »
Sidina fronça les sourcils. « Mais pourquoi s’en prenait-il à toi ? »
Maxi contempla pensivement le plancher du carrosse, puis laissa échapper un petit soupir. « Il en avait probablement après la rune de golem. »
Elle ne voyait pas d’autre explication. Un lourd silence suivit ses paroles.
Enfin, Garrow déclara d’un ton raide : « Nous devrions renforcer votre garde pour le moment, ma dame. »
« Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Sir Quahel a dit que c’était le dernier dragonnien de la ville. »
« Comment pouvons-nous le croire sur parole ? protesta Ulyseon. Cet homme est impossible à déchiffrer ! Prenez la journée d’aujourd’hui, par exemple. Il était probablement au courant de la présence des monstres dans la basilique, mais il a choisi de le cacher. »
Sa colère semblait croître à chaque mot. « C’est impardonnable ! Je vais en informer Sir Riftan et déposer une plainte officielle auprès de l’Église… »
« Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’en informer Riftan », l’interrompit Maxi.
« Ma dame, bien sûr que si ! » s’exclama Ulyseon, les yeux enflammés. « Vous auriez pu être blessée ! Sir Riftan doit être mis au courant. »
Le visage de Maxi se troubla. Elle craignait qu’Ulyseon ne grossisse considérablement les faits dans son rapport. Si elle n’y prenait pas garde, cela pourrait faire ressurgir les douleurs chroniques de Riftan. freewebno vel.co m
« Alors… laissez-moi le lui dire, le supplia-t-elle. Je lui en parlerai ce soir. Je vous en prie, n’en dites rien d’ici là. »
« Pardonnez-moi, ma dame, mais si Sir Riftan nous interroge sur votre journée, nous sommes tenus de lui répondre », répliqua Garrow, l’air désolé.
Maxi aurait voulu protester, mais leurs expressions résolues ne lui laissèrent d’autre choix que de céder avec un soupir résigné.
***
Riftan déboutonna d’une main le col de son pourpoint, qu’il trouvait inconfortablement serré. Il balaya la salle du regard, quelque peu irrité. Le hall était brillamment éclairé et la chaleur de milliers de bougies vacillantes le rendait étouffant.
Il plissa le nez devant l’arôme écœurant du vin et observa les seigneurs féodaux autour de la table. Le roi Reuben captivait l’assemblée par son éloquence renommée, tandis que le roi de Livadon renversait son gobelet pour en boire une longue gorgée, l’air absent. Riftan aurait parié toute sa fortune que l’homme ne perdait pas un mot de ce qui se disait autour de la table.
Le vieux lion de Livadon s’était rangé aux côtés du pape lorsque l’armistice avait été menacé, avant de se montrer prudent quand Sa Sainteté avait renforcé sa position. Il devait être en train de calculer toutes sortes de choses.
Heimdall VI avait lui aussi changé de position. Il était difficile de croire que ce souverain affable était le même homme qui avait provoqué des querelles avec tant de férocité. Dès qu’il s’était retrouvé en mauvaise posture, il s’était posé en ardent défenseur du Conseil des Sept Royaumes. Ce revirement si manifeste ne trompait personne, mais le roi de Balto semblait se soucier peu des apparences.
Riftan observait discrètement le monarque du Nord quand une voix calme s’éleva derrière lui.
« Cet homme est plus rusé que je ne le pensais. »
Il se retourna et vit Sejuleu Aren s’approcher pour s’asseoir à côté de lui. « Heimdall VI, je veux dire. Après avoir tout fait pour briser l’armistice, il agit comme si rien ne s’était passé. J’ai entendu dire qu’il avait convoqué en privé le représentant de la Confédération méridionale de Balto afin de lui offrir une généreuse récompense. »
Riftan haussa un sourcil. « Une récompense ? Alors que ses actes s’apparentaient à une trahison ? »
« Il semble préférer apaiser ses seigneurs du Sud plutôt que de les mettre en colère. Je suis sûr qu’il voudrait secrètement réduire cet homme en pièces, mais cela ne ferait qu’aggraver les conflits internes de Balto. »
« Même Heimdall VI doit apprécier l’armistice pour le moment, dit Riftan avec une pointe de sarcasme. C’est la seule chose qui empêche la Confédération de déclencher une guerre civile. »
« Votre plan a très bien fonctionné. »
Au lieu de répondre, Riftan porta son gobelet à ses lèvres.
Sejuleu l’observa attentivement, puis lâcha un rire sans joie. « Le pape a réussi à faire taire la faction orthodoxe. Même ceux qui réclamaient qu’il soit jugé pour avoir truqué le conclave se sont calmés. Heimdall VI étant désormais désarmé, il a pratiquement vaincu l’opposition. Nous devrions connaître quelques années de paix. » Il poursuivit comme s’il parlait de la chose la plus banale au monde. Puis, baissant la voix, il ajouta : « Mais cela ne durera pas. »
Riftan leva les yeux de son gobelet.
« Ils attendent leur heure, ajouta Sejuleu. Cet équilibre précaire finira par s’effondrer. Vous ne vous êtes acheté qu’un bref répit. »
« Qu’essayez-vous de dire ? »
« Que je commence à croire que la véritable paix ne viendra que lorsque les Sept Royaumes seront unis. »
Riftan éclata de rire. Il doutait que quiconque, dans la salle bruyante, les écoute, surtout vu le ton désinvolte de Sejuleu. Malgré tout, le chevalier exprimait une idée périlleuse, qu’il aurait mieux valu taire en présence de tant de monarques. Riftan lança un regard d’avertissement à l’homme qui proférait des paroles capables de réduire à néant tous ses efforts des dernières semaines.
« Voilà qui n’est pas ce qu’on attendrait de la réincarnation de Wigrew », fit remarquer Riftan.
Sejuleu secoua la tête, les coins des yeux plissés. « Je ne nierai pas que ce titre me flatte, mais, franchement, je suis mécontent de voir le Conseil des Sept Royaumes exploiter l’héritage de Wigrew. L’accord de paix n’est plus qu’un outil pour brider le pouvoir des seigneurs féodaux. Vous ne l’avez pas remarqué vous-même ? »
L’expression de Riftan se crispa légèrement. Il se rappela que le roi Reuben s’était servi de l’influence du Conseil des Sept Royaumes pour le mettre au pied du mur après sa déclaration de guerre contre le duc de Croyso. Il ne se voilait pas la face. L’armistice n’était rien de plus qu’un moyen de préserver le système en place, et cet ordre fragile était voué à s’effondrer. En somme, il consacrait son temps à quelque chose qui finirait par ne servir à rien.
Malgré tout…
Il revit son épouse, couverte de sang et de poussière, traversant un champ de bataille. Il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour ne plus jamais avoir à assister à une telle scène. Même si ses efforts revenaient à bâtir un château de sable au bord de l’eau, il était prêt à s’y consacrer jusqu’à la fin de ses jours.
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