Chapitre 435
À peine Maxi eut-elle accepté que Sidina la prit par le bras.
« En route ! »
Bien qu’elle prétendît se montrer réticente, Maxi la suivit. Dehors, un groupe de nobles disputait une partie de cartes dans le pavillon. À l’autre bout du jardin, des jeunes gens aux yeux bandés jouaient à cache-cache, tandis que les récits des bardes, qui déclamaient des épopées chevaleresques au son doux d’un luth, s’échappaient de la salle. Maxi avait fini par se lasser de cette scène.
Craignant que les nobles ne tentent de les retenir, elle bifurqua rapidement. « Nous devrions sortir par la porte de derrière pour ne pas attirer l’attention. »
« Vous pourrez vous passer d’une voiture, madame ? » demanda Ulyseon.
Sidina claqua la langue à sa question. « Pourquoi nous faudrait-il une voiture pour marcher vingt minutes jusqu’à la place ? Nous ne quittons même pas la ville. Pas vrai, Maxi ? »
Maxi, qui songeait en réalité à passer aux écuries pour prendre Rem, ne put que répondre par un rire gêné.
Sidina la dévisagea, les yeux plissés, puis secoua la tête. « Les nobles… »
Ulyseon lança à Sidina un regard courroucé, mais s’abstint de répliquer pour ménager sa dame. De toute évidence, il ne voulait pas froisser l’une de ses amies.
Réprimant un soupir, Maxi prit le chemin de l’arrière du palais. Une route bien pavée, surtout empruntée par les ouvriers et les marchands qui livraient des marchandises, traversait le jardin et menait à la ville. Elles la suivirent un moment avant d’arriver à un large pont de pierre. Maxi regarda les petites embarcations glisser sur le canal Gillian tandis qu’elle le traversait, puis se dirigea vers la place.
La ville bourdonnait d’activité. Des boutiques de toutes tailles bordaient les rues, et des chalands élégamment vêtus de rouge vif, de jaune ou de bleu se pressaient de tous côtés. Près d’une grande fontaine aux eaux limpides et ruisselantes, des artistes de rue faisaient étalage de leurs talents acrobatiques.
Sidina tira joyeusement Maxi par le bras. « Regarde, une troupe itinérante a dû arriver ! Allons voir. »
Maxi fut entraînée à travers la place à un rythme étourdissant. Une multitude de spectacles inconnus défila sous ses yeux. Des marchands en tenues exotiques vantaient leurs épices à grands cris, tandis que des femmes portant des paniers de pain, d’œufs ou de fleurs à vendre se faufilaient dans la foule.
Devant une grande taverne, un artiste jonglait avec des couteaux, sous le regard captivé d’un cercle de spectateurs. Maxi les rejoignit juste à temps pour le voir, le visage peint d’un blanc éclatant, lancer habilement cinq poignards en l’air avant de les avaler l’un après l’autre.
Maxi poussa un cri d’alarme. À présent, l’artiste, qui semblait souffrir le martyre, vacillait en levant les bras vers le ciel. Puis il lâcha un énorme rot et s’inclina d’un air comique. La foule l’acclama et se mit à jeter des pièces dans le petit panier placé devant la scène.
« C-Comment a-t-il fait ça ? » marmonna Maxi, incrédule. « Je n’ai décelé aucune magie. »
« C’est un tour d’illusion, madame, expliqua Garrow. De cet angle, on dirait qu’il avale les couteaux, alors qu’en réalité, il les attrape dans une poche dissimulée à l’intérieur de son… »
« Ah ! » l’interrompit Sidina en se plaquant les mains sur les oreilles. « Je ne veux pas savoir ! Laisse-moi garder le mystère ! »
Sur ces mots, elle fila découvrir d’autres merveilles. Maxi fut entraînée aux quatre coins de la ville, jusqu’à se retrouver dans un vaste théâtre couvert.
Sidina se faufila dans la foule avec une aisance éprouvée. Elle les guida jusqu’au premier rang, sans tenir compte des protestations qu’elle laissait derrière elle.
Les yeux brillants d’impatience, elle désigna un acteur sur scène. « Regarde-le. Il n’est pas incroyablement beau ? »
Intriguée, Maxi reporta son attention sur la scène, où se déroulait un passage dramatique. La pièce avait commencé depuis un moment. L’acteur qui interprétait Wigrew venait de faire une déclaration d’amour passionnée, puis une jeune femme à la chevelure blonde saisissante se mit à chanter, le visage empreint de tristesse.
Ma jeunesse éternelle,
Je n’ai pas de jambes pour marcher à tes côtés
Ni de bras pour t’étreindre
Tu dois me quitter
Pour rejoindre le lieu où le destin t’appelle.
Je n’ai nul besoin d’entrelacer mes branches
Pour porter des fruits éternels
Mon bien-aimé, je ne demande qu’une chose : chaque année,
Envoie-moi le vent chargé de ton parfum
Et cela me suffira.
Quand la femme disparut de la scène, sa longue jupe flottant derrière elle, le jeune homme se couvrit le visage de ses mains, accablé de douleur.
La scène se métamorphosa alors en champ de bataille. Des chevaliers, incarnés par des acteurs vêtus de costumes somptueux, livrèrent un spectacle grandiose. Les centaines de spectateurs acclamèrent leurs favoris en agitant leurs poings moites. Maxi fut aussitôt captivée par la représentation, au point d’avoir les yeux humides lorsque Wigrew fut blessé lors de l’ultime bataille dans le Nord.
Épuisé par la guerre, Wigrew finit par rentrer dans son pays natal pour reposer sous l’arbre où dormait sa bien-aimée. L’actrice aux cheveux d’or reparut et déposa un baiser sur le front de Wigrew endormi. Une fumée blanche s’éleva sous la scène, dissimulant les acteurs et ne laissant plus deviner que leurs silhouettes floues.
Après un silence dramatique, la silhouette d’un dragon descendit lentement sur la scène. Une voix grave et résonnante emplit le théâtre :
Ô dragon, je t’en supplie,
Emporte son corps meurtri et brisé
Vers le lieu où il pourra reposer.
Va, mon bien-aimé,
Loin, très loin de cette terre tourmentée.
Ô,
Je t’aimerai
Jusqu’à mon dernier souffle.
Quand le chant de la nymphe prit fin, les ailes immenses du dragon l’emportèrent hors de la scène, et la fumée qui recouvrait le décor s’évanouit comme un mirage. Un arbre solitaire se dressait désormais au centre de la scène, suscitant une salve d’applaudissements tonitruants. Maxi se joignit au public et applaudit jusqu’à sentir ses paumes lui brûler.
C’était la première fois qu’elle voyait cette ballade mise en scène avec tant de faste. Rien à voir avec les bardes du Château de Croyso.
En sortant du théâtre, elle ne put contenir son enthousiasme. « Q-Quelle représentation merveilleuse ! » s’exclama-t-elle.
« Je suis d’accord ! » répondit Sidina avec tout autant d’enthousiasme. « Ils étaient tous agréables à regarder, mais je dois dire que l’acteur qui jouait Wigrew se détachait du lot. Il paraît que c’est l’acteur le plus populaire de Balbourne ! »
Maxi hocha vivement la tête. Il ne faisait aucun doute que le jeune acteur, si passionné, avait été captivant. « Il a vraiment donné vie à Wigrew ! »
Ulyseon, toutefois, se montra moins impressionné. « Vous ne pensez tout de même pas ce que vous dites, madame ? » demanda-t-il, incrédule. « Comparer cet homme à l’air débauché, qui n’a pas la moindre notion de l’art de l’épée, à Wigrew ? Et Sir Riftan, alors ? »
« Je savais qu’on n’aurait pas dû emmener les garçons », grommela Sidina.
Maxi adressa à Ulyseon le même regard irrité que son amie, et le souvenir exaltant de sa première pièce en fut aussitôt gâché. À cet instant, le jeune chevalier porta vivement la main à son épée. Le brusque changement d’atmosphère cloua Maxi sur place, à côté de lui.
Après avoir inspecté les alentours avec attention, Ulyseon se retourna brusquement. « Nous devrions regagner la basilique, madame. »
« Q-Qu’y a-t-il ? Pourquoi… »
« J’ai senti un regard hostile. »
Maxi promena un regard confus autour d’elle, mais la foule qui se dispersait rendait difficile le repérage de quoi que ce soit d’anormal. Pourtant, elle savait qu’il ne fallait pas mettre en doute l’instinct d’un chevalier.
Elle saisit la main de Sidina et se hâta de quitter la rue. Elle n’aurait su dire combien de temps elles se frayèrent un chemin dans la foule, mais bientôt, elle remarqua des silhouettes armées qui apparaissaient autour d’elles. La plupart semblaient être des mercenaires itinérants, mais plusieurs portaient une armure de plates.
Terrifiée, Maxi se serra contre Ulyseon et Garrow.
« Ne t’inquiète pas, la rassura Sidina. Ils sont probablement là pour le tournoi. »
« Le tournoi ? »
« Le tournoi d’escrime au stade. C’est l’un des événements organisés en l’honneur de Wigrew et des douze chevaliers. » Sidina désigna le monumental édifice qui se dressait au bout de la grande rue. « Il a généralement lieu au printemps, mais cette année, il a été reporté à cause du long hiver. »
Elle jeta un regard à Ulyseon et Garrow. « Je suppose… que vous ne nous laisserez pas aller voir ? »
« Il vaudrait mieux y aller une autre fois », répondit Garrow d’un ton raide.
Sidina poussa un soupir résigné et continua d’avancer. Elles se dirigèrent vers une agence de location de voitures, située sur la place. Par mesure de sécurité, elles avaient décidé de prendre une voiture pour rentrer à la basilique au plus vite. Maxi jugeait les chevaliers excessivement prudents, mais les suivit sans protester.
« Attendez ici un instant, je vais régler la course », dit Garrow avant de disparaître dans l’agence.
Adossée au bâtiment, Maxi regardait le soleil couchant s’abaisser sur la place. Soudain, elle bascula en arrière et fut entraînée dans une ruelle. Tout arriva si vite qu’elle n’eut même pas le temps de crier. Elle regarda par-dessus son épaule, terrifiée. À la place du mur qui aurait dû se trouver là, un homme mince en robe grise la dominait, une lame appuyée contre sa gorge.
« Suis-moi, râcla-t-il. Fais un bruit et je… »
Avant qu’il ne puisse achever sa phrase, son bras fut tranché sous les yeux de Maxi, qui fut éclaboussée de sang. Horrifiée, elle recula en titubant. Sous le choc, elle distingua à peine le visage tendu d’Ulyseon et l’agresseur qui serrait son bras sectionné.
« Pourquoi vous en prenez-vous à Lady Calypse ? » gronda le jeune chevalier, son épée prête à frapper.
L’agresseur ne répondit pas et recula lentement au fond de l’étroite ruelle.
Un sourire glaçant étira les lèvres d’Ulyseon. « Vous ne voulez pas parler, c’est ça ? »
Au moment où il bondissait, une main sombre jaillit de derrière l’agresseur et planta un poignard dans son cou. Maxi poussa un cri de stupeur. Le ravisseur en puissance émit un gargouillis étrange et s’effondra, révélant derrière lui une silhouette indistincte.
« S-Sir Kuahel… »
Le chevalier du Temple essuya le sang de son poignard et fit signe à un subordonné derrière lui. Puis, sans la moindre explication, il s’apprêta à quitter la ruelle.
Ulyseon l’arrêta aussitôt en criant : « Pourquoi l’avez-vous tué ? Nous devons savoir qui se cache derrière tout ça ! »
« Nous le savons déjà, répondit le clerc en se dégageant de la main du jeune chevalier. À moins d’être aveugle, vous devriez l’avoir compris vous aussi. »
« Qu’est-ce que vous… » f reewe bnovel
Ulyseon se figea lorsqu’il baissa les yeux vers l’endroit que le chevalier du Temple lui désignait. Des écailles noires étaient apparues sur le visage du cadavre inerte.
Maxi se raidit. « P-Pourquoi un dragonien… » balbutia-t-elle, avant de comprendre avec horreur que le monstre portait une robe de clerc. Elle se tourna vers Kuahel, le choc peint sur le visage.
« Il y a des dragoniens… dans la basilique ? »
« Cette ordure est le dernier d’entre eux », répondit calmement le clerc.
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