Chapitre 426
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Maxi baissa les yeux vers la fleur, puis effleura avec précaution ses pétales délicats du bout du doigt. Ils étaient doux comme une plume. La tenant avec douceur, comme un trésor, elle se rappela un instant lointain.
Riftan lui avait un jour offert un bouquet de fleurs sauvages. Elle le revit en pensée, trempé par la pluie, tandis qu’il le lui tendait. Sans prévenir, son cœur se serra douloureusement.
Son premier réflexe, quand il voyait de belles fleurs, était-il toujours de les cueillir pour elle ?
« Merci… de m’avoir apporté cette fleur », parvint à articuler Maxi d’une voix étranglée.
« Inutile de me remercier, madame », répondit Gabel avec un doux sourire.
Elle aurait voulu lui rendre son sourire, mais son visage refusait de lui obéir. Elle baissa plutôt la tête pour cacher ses larmes. Ses inquiétudes, ses peurs et sa tristesse se dissipèrent, remplacées par un désir ardent qui l’engloutit tout entière. Pourtant, à cet instant, même la douleur la plus vive lui paraissait douce. Maxi posa tendrement les lèvres sur les pétales.
La paix se prolongea. Bientôt, même les soldats dristaniens, toujours sur le qui-vive, baissèrent leurs armes pour contribuer à la reconstruction de la ville. La plupart transportaient des pierres ou abattaient des arbres, mais certains creusaient des fosses pour préparer le mortier ou faisaient des allers-retours avec leurs pelles pour apporter du sable. Maxi supposa que les conscrits comptaient parmi eux des maçons et des charpentiers. Même à ses yeux peu exercés, les travaux semblaient avancer rondement.
Après avoir erré sur le chantier animé, Maxi prit la direction des écuries. Dès que Rem aperçut sa maîtresse, la jument, négligée depuis longtemps, s’agita. Sans l’intervention rapide du palefrenier, l’incident aurait pu mal tourner.
Maxi mit un certain temps à calmer sa monture furieuse et à la faire sortir. Rem semblait toujours mécontente lorsqu’elle la conduisit au bord de l’eau. Là, la jument se mit à dévorer avec avidité les jeunes pousses d’un vert tendre, privée qu’elle avait été de nourriture convenable depuis quelque temps.
Maxi la regarda avec compassion et lui caressa doucement l’encolure. « Tiens encore un peu. Je te promets que, quand nous rentrerons, tu auras autant de carottes et de pommes que tu voudras. »
Rem dressa les oreilles comme si elle avait compris, puis donna un petit coup de museau joueur sur la joue de Maxi.
Voyant la jument reprendre du poil de la bête, Maxi l’emmena sur la place. La route était encombrée de soldats qui faisaient la queue pour recevoir leur ration. Maxi promena son regard sur leurs visages émaciés tandis qu’ils avalaient une bouillie d’avoine aqueuse sous une tente au bord de la place.
Les rations actuelles étaient loin de suffire. Les soldats avaient depuis longtemps mangé tout le bétail et tous les porcs de la ville, et quelques âmes désespérées étaient même allées jusqu’à abattre les poules pondeuses pour se nourrir. Il ne restait plus que cinq tonneaux de bière, dix sacs d’avoine et quelques sacs de haricots. Il fallait se contenter de ce qui restait, si bien que chaque repas était largement dilué.
Après avoir observé les soldats remuer leur maigre pitance d’un air sombre, Maxi se dirigea vers la basilique. C’est alors qu’elle entendit une voix familière.
« Bonjour, madame. »
« Sir Gabel », dit joyeusement Maxi en adressant un signe de tête à Gabel Lachzion.
L’escouade de reconnaissance était de retour. Lorsqu’il traversa la vaste place dans sa direction, elle se hâta de le rejoindre.
« Comment cela s’est-il passé ? demanda-t-elle, à bout de souffle. Avez-vous trouvé quelque chose ? »
« Rien de notable, j’en ai peur », répondit Gabel avec un sourire amer. « Il semble que les monstres du plateau de Pamela se soient complètement retirés de la région. Nous avons aperçu quelques griffons sortis d’hibernation près des monts Lexos, mais nous n’avons trouvé aucune trace des dragoniens. »
L’apparition des griffons était une nouvelle alarmante.
Visiblement bouleversée, Maxi demanda : « T-tout le monde va bien ? »
« Tout le monde est sain et sauf, madame », répondit Gabel en se frappant la poitrine d’un geste assuré. « Mais nous devons maintenant nous inquiéter du réveil d’autres monstres. La région abrite de nombreuses espèces de bêtes, comme les harpies et les manticores. »
« La coalition ne va pas… envoyer une autre armée en campagne militaire pour s’en occuper, n’est-ce pas ? »
Gabel agita les mains pour la rassurer. « C’est peu probable. Chaque seigneur féodal devrait s’occuper des monstres sur ses terres. Une nouvelle coalition ne se formerait que pour affronter une grande armée de monstres organisée. »
Le visage de Maxi s’assombrit. Quelles étaient les chances que les dragoniens reviennent avec une autre armée ?
Comme s’il avait lu dans ses pensées, Gabel ajouta avec douceur : « Ne craignez rien, madame. Dix monstres, ce sera bien assez facile à affronter si nous n’avons pas à repousser un dragon, même s’ils manient la magie noire. »
Le visage de Maxi se crispa en un sourire amer devant l’assurance du chevalier. Si les persécutions passées contre les races non humaines, qui avaient entraîné la chute des elfes et des nains, prouvaient une chose, c’était que neuf nécromanciens ne pouvaient pas résister à une armée de chevaliers. Les dragoniens le savaient et avaient tout misé sur la résurrection du dragon.
Le dragon était leur seul espoir.
Elle était perdue dans ses pensées lorsque des cloches retentirent au loin. Leur son grave et régulier annonçait une arrivée aux portes de la ville.
Alors qu’elle traversait la place avec Rem en direction de l’entrée principale, son cœur bondit à la vue d’une cavalerie en armure qui pénétrait dans la ville. L’armée de la coalition était enfin de retour.
Mais son enthousiasme retomba à mesure qu’elle s’approchait. L’emblème sur les surcots jaunes des chevaliers ne lui disait rien. Elle comprit bientôt qu’il s’agissait des armoiries de la famille royale de Dristan : c’était le convoi de ravitaillement envoyé par le roi Thorben.
Tandis que les soldats affamés acclamaient les chariots chargés de vivres, Maxi sentit son moral s’effondrer. Sa déception était manifeste lorsqu’elle les regarda décharger les provisions avec empressement. Le cœur lourd, elle se détourna.
Ce soir-là, la princesse Lienna donna un banquet somptueux dans le presbytère fraîchement rénové de la basilique. La princesse Agnes et le jeune chevalier qui commandait le convoi de ravitaillement occupaient les places d’honneur, suivis des chevaliers de haut rang et des mages de la Tour. freewebn(o)vel
Au début, Maxi choisit une place entre les mages et les Chevaliers du Dragon rouge. Mais, à la demande insistante d’Agnes, elle rejoignit la princesse en bout de table. Déjà ivre, Agnes servit à Maxi une généreuse coupe d’un vin capiteux. Celle-ci y trempa les lèvres tout en promenant un regard préoccupé dans la salle. La longue table croulait sous les jambons épais et grésillants, le chevreuil fumé, les noix au miel et les abricots secs. Les serviteurs apportaient sans relâche du pain frais et du beurre.
C’était le premier repas somptueux qu’elle voyait depuis des mois, mais Maxi n’arrivait pas à en profiter. Elle avait du mal à avaler quoi que ce soit, tandis que l’image de son mari traversant les montagnes ne quittait pas son esprit.
Après s’être forcée à grignoter au moins une tranche de pain, Maxi quitta discrètement le banquet animé. Elle traversa le domaine de la basilique jusqu’à la flèche située derrière l’église, puis commença à monter.
Du sommet, on jouissait d’une vue saisissante sur le ciel nocturne dégagé, éclairé par un croissant de lune. La brise fraîche lui faisait du bien aux joues, échauffées par le vin. Maxi tira une chaise jusqu’à la balustrade et s’y installa.
Au loin lui parvenait un chœur de chants tapageurs et avinés. Elle écouta quelque temps cette mélodie bruyante, jusqu’à ce qu’une voix claire tranche dans l’air du soir.
« Vous semblez prendre plaisir à vous complaire dans votre malheur. »
Maxi se retourna, surprise.
Lienna Moor Thorben s’appuyait contre l’un des piliers. Elle agita légèrement la bouteille de vin qu’elle tenait à la main en s’avançant vers Maxi. « Vous voulez vous joindre à moi ? »
Maxi secoua la tête. La princesse haussa les épaules, tira une chaise en la plaçant à bonne distance et s’assit.
Maxi l’observa avec méfiance, puis finit par demander : « Vous m’avez suivie jusqu’ici ? »
« Et pourquoi diable l’aurais-je fait ? » répliqua Lienna avec un reniflement que Maxi trouva exaspérant. « J’aime les endroits en hauteur, et cette tour est le point culminant. »
Elle s’interrompit pour boire une gorgée, puis demanda d’un ton moqueur : « Vous soupiriez après votre mari en contemplant les montagnes ? »
Maxi se renfrogna. Elle n’avait pas envie de discuter avec cette femme désagréable, pas maintenant. « Je vais vous laisser », dit-elle en se levant.
« Je vais cesser de me montrer aussi odieuse, alors rasseyez-vous », grommela la princesse d’un ton plus amical. « Je suis simplement jalouse. Vous avez conquis l’homme que je n’ai pas réussi à avoir. »
Cette confession inattendue figea Maxi sur place. Elle se retourna.
La princesse, le menton posé sur la main, contemplait la nuit en marmonnant : « Riftan est un homme extraordinaire. Malgré tout ce temps, je n’ai pas réussi à l’oublier. »
Maxi fronça les sourcils, se rappelant que Riftan lui avait assuré qu’il ne s’était rien passé entre la princesse et lui. Il lui vint à l’esprit qu’il avait peut-être menti.
« Que s’est-il passé exactement… entre vous deux ? »
La princesse resta silencieuse un moment, puis poussa un soupir. « J’ai essayé de le séduire. Il m’a repoussée. Voilà tout. »
Après cet aveu, elle ajouta avec rancœur : « Comme vous le savez, il a un faible pour les faibles. Il se montre bon envers ceux qui sont sincères. C’est cette douceur qui m’a fait croire que je pourrais le conquérir en en profitant, et c’est aussi pour cela que je n’ai pas réussi à tourner la page. »
Elle vida sa coupe d’un trait. Maxi ne savait plus comment se comporter avec cette femme, qui semblait toujours affectée par le rejet que Riftan lui avait infligé des années auparavant. La princesse, elle, continua à épancher ses griefs.
« À seize ans, on m’a mariée à un homme de soixante-dix ans pour des raisons politiques. Ce mariage fut un cauchemar, mais il mourut cinq ans plus tard. J’ai rencontré Riftan à mon retour dans la capitale. Vous imaginez à quel point je suis tragiquement tombée amoureuse de lui. » Le ton de la princesse s’assombrit. « Mais il n’a jamais accepté mes avances. »
Maxi resta immobile, soudain mal à l’aise. Au début, elle avait jugé Lienna effrontée ; à présent, elle ne voyait plus qu’une femme qui pansait un cœur brisé.
« Je vais épouser le chevalier qui commandait le convoi de ravitaillement aujourd’hui », poursuivit la princesse avec un sourire ironique. « Maintenant que vous connaissez ma triste histoire, pouvez-vous comprendre mon tempérament ? Après tout, vous avez conquis le cœur du plus grand homme au monde. »
Maxi pinça les lèvres. Refuser ferait d’elle la plus dure des femmes. À contrecœur, elle se rassit et se força à boire un peu du vin que lui tendait la princesse.
Le lendemain, Maxi raconta à Agnes qu’elle s’était réconciliée avec la princesse Lienna.
« Quelle femme ! s’exclama Agnes en riant aux éclats. Elle transforme ses caprices en une situation où vous ne pouvez même plus lui en vouloir. »
« Vous croyez qu’elle n’était pas sincère ? »
« Pas tout à fait. Mais je doute qu’elle vous ait tendu la main avec de pures intentions. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle l’araignée venimeuse. Elle a peut-être senti qu’elle devait apaiser votre hostilité après avoir vu votre rune de golem. »
Cette explication inattendue prit Maxi de court.
Agnes poursuivit avec un sourire entendu : « Beaucoup de gens vont chercher à vous approcher, maintenant. Certains vous flatteront, d’autres chercheront à vous intimider. Vous devez apprendre à vous montrer plus prudente, Maximillian. »
Maxi se retint de demander si la famille royale de Wedon convoitait elle aussi la rune. Elle ne voulait pas insister alors que la princesse lui donnait un conseil sincère. Après avoir promis à Agnes de se montrer plus prudente, elle se dirigea vers la place ensoleillée.
Revigorés par le festin de la veille, les soldats s’affairaient tandis qu’elle se rendait à la basilique. Là, elle balaya consciencieusement la poussière de la chapelle délabrée et sema des herbes dans le jardin à l’arrière. Elle espérait que ces gestes pourraient d’une façon ou d’une autre attirer la protection divine sur Riftan.
Jour après jour, Maxi se consacra à l’entretien de la basilique. Dans les moments de calme, elle contemplait les monts Lexos depuis la tour du château ou priait dans la chapelle.
Les semaines passèrent, et Vesmore reprit peu à peu vie lorsque plus de cinq cents habitants y revinrent. Les marchés retrouvèrent leur animation. Des marchands élégamment vêtus bordaient les rues, proposant des marchandises rares que Maxi n’avait jamais vues. Pourtant, rien ne parvenait à éveiller son intérêt. Elle avait l’impression d’être la seule prisonnière d’un hiver éternel.
Après avoir promené un regard morose sur le marché, Maxi quitta la place pour se rendre à la basilique. À cet instant, une cloche retentit au loin. De nouveaux réfugiés étaient arrivés.
Déçue à de nombreuses reprises ces derniers jours, Maxi ne prit pas la peine de regarder en arrière. Elle pénétra discrètement dans le sanctuaire, à l’arrière de la basilique. Seuls les grands prêtres étaient autorisés à y entrer, mais le clerc récemment nommé dans la ville était actuellement occupé à officier. Profitant de son absence, Maxi se glissa dans la pièce où était conservée la relique sacrée.
L’autel, autrefois maculé du sang des dragoniens, baignait à présent dans une pâle lumière bleue. Maxi s’agenouilla devant le calice posé dessus et joignit les mains pour prier.
Un grand prêtre devait bientôt venir à Vesmore ; elle ne pourrait donc plus se rendre ici. Avant que cela n’arrive, elle voulait prier aussi souvent que possible pour la sécurité de son mari, en présence de la relique sacrée.
Elle se releva après une longue prière. Dehors, une pluie légère avait commencé à tomber sur le jardin. Le soleil, qui perçait les nuages fins, faisait luire les gouttes d’une lueur dorée. Elle tendit la main pour sentir les gouttelettes éclabousser sa peau, puis traversa avec précaution l’herbe mouillée. La pluie tiède parsema agréablement ses joues et son front.
Respirant à pleins poumons l’odeur de l’herbe fraîche, Maxi dépassa les arbustes en bourgeons pour rejoindre le carré d’herbes aromatiques. Les plantes humides exhalaient un parfum enivrant. Absorbée par cet instant paisible, elle sursauta au bruit de pas lourds.
En se retournant, elle aperçut une silhouette. Son cœur s’arrêta. L’homme rabattit sa capuche, révélant une chevelure noire aux reflets d’obsidienne et un visage hâlé par le soleil.
C’était Riftan. Maxi resta pétrifiée, les yeux rivés sur les gouttes de pluie qui ruisselaient le long de ses longs cils et de ses joues. Le cliquetis métallique de son armure gris foncé résonna dans le jardin tandis qu’il s’approchait. Ce bruit confirma à Maxi qu’elle ne rêvait pas. Elle cligna vivement des yeux, les larmes brûlantes.
Une étrange lumière gris doré colorait les yeux de Riftan. Son visage trempé par la pluie semblait plus doux que jamais. Il était si beau qu’il paraissait impossible qu’il ne fût pas une création de son imagination. Puis il sourit.
« Je suis rentré. »
Maxi resta sans voix. Un battement de cœur plus tard, elle se rappela qu’elle s’était promis de l’accueillir chaleureusement. Elle lui répondit avec un sourire à travers ses larmes, reconnaissante à la pluie de les dissimuler, la voix chargée d’émotion : « Bon retour. »