Chapitre 424
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Le visage de Maxi se décomposa. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : Sektor était désormais complètement réveillé.
Elle se tourna vers Agnes. « C-Comment est-ce possible ? Le Sanctuaire invoqué n’était-il pas censé contenir les pouvoirs du dragon ? »
« Même affaibli, changer le temps doit être un jeu d’enfant pour lui », répondit gravement la princesse.
La peur lui noua la gorge. On lui avait dit qu’il faudrait un mois entier à l’armée pour atteindre le repaire du dragon — un délai considérable, compte tenu des milliers de fantassins et des nombreux chariots de ravitaillement.
Comment une seule créature pouvait-elle posséder un tel pouvoir ? Même un grand mage comme Calto devait épuiser son mana pour créer un bouclier capable de couvrir une ville entière. Alors qu’il n’avait pas même recouvré la moitié de sa puissance originelle, la magie de Sektor s’étendait bien au-delà des monts Lexos, qui traversaient les trois royaumes de Wedon, Dristan et Arex.
La peur lui glaça jusqu’aux os. Maxi n’arrivait pas à croire que les humains avaient autrefois combattu et vaincu un être aussi puissant. On lui avait souvent raconté que Riftan et les Chevaliers du Dragon rouge avaient risqué leur vie pour tuer le dragon, mais ce n’était qu’à présent qu’elle comprenait véritablement l’étendue de la puissance de la créature qu’ils avaient affrontée.
Et il risque à nouveau sa vie.
Agrippée à la grille de fer, Maxi scruta la tempête de neige qui engloutissait les contreforts et la crête brumeuse des montagnes, au loin. Un nouvel éclair illumina le ciel, suivi d’un coup de tonnerre. Il ne faisait aucun doute qu’un blizzard encore plus violent faisait rage au cœur des montagnes.
L’angoisse qu’elle s’était efforcée de contenir refit surface à l’idée que Riftan affrontait le monstre colossal au milieu d’une tempête aveuglante. Si elle l’avait pu, elle aurait couru le rejoindre sur-le-champ. Elle était prête à tout pour cela ; c’était dire à quel point elle voulait le retrouver.
Je ne le reverrai peut-être jamais.
Elle secoua la tête pour chasser cette pensée. Non, Riftan reviendrait sûrement auprès d’elle, comme toujours.
« E-Et maintenant ? » demanda Sidina d’une voix tremblante.
Éloignant son front de la grille, Maxi balaya du regard les visages tendus qui l’entouraient. « C-C’est une bonne chose. Avec ce temps, les monstres auront du mal à repérer nos mouvements. Sidina, invoque une barrière contre le vent. Je vais lancer un sort de dissimulation. »
Sidina rentra les épaules, hésitante, puis acquiesça. « D-D’accord. »
« Ma dame, laissez-nous ouvrir la marche », dit Garrow en posant doucement la main sur son épaule. « Restez derrière nous, je vous prie. »
Maxi força ses jambes raidies à reculer. Une fois les chevaliers en position, ils firent signe aux sentinelles. La herse se leva dans un fracas métallique.
Presque aussitôt, Maxi lança un sort de dissimulation, masquant leur présence en bloquant les courants d’air et en réfractant la lumière. Un monstre doté de sens particulièrement aiguisés pourrait certes le percer à jour, mais elle doutait qu’on les repère par un temps pareil.
Elle fit signe aux chevaliers. Gabel et Garrow s’engagèrent alors sur le pont, en tête, et pénétrèrent dans la tempête de neige déchaînée. Le vent redoublait de violence à chaque minute, mais la barrière de Sidina leur permettait d’avancer plus vite que d’ordinaire.
« P-Pour commencer, nous devons placer un golem derrière la barrière. Ensuite… » Maxi jeta un coup d’œil au golem, toujours intact. « Il en reste un autre, là-bas, et nous aurons terminé. »
« Et les autres golems ? Les autres mages vont s’en charger ? » demanda Agnes.
Maxi ne put que hocher la tête. La barrière contre le vent ne les protégeait pas du froid. Son visage lui semblait presque gelé, et elle avait du mal à bouger la mâchoire.
À chaque expiration, son souffle se cristallisait dans l’air glacé. Maxi avança péniblement dans la neige qui lui arrivait aux chevilles. Le temps lui parut s’étirer à l’infini, mais elle finit par se retrouver devant l’immense barrière des mages. Elle fit signe aux chevaliers de garde.
« C-C’est bon, ici. »
Deux jeunes chevaliers s’avancèrent. « Nous allons creuser, ma dame. »
Maxi recula et les regarda creuser rapidement un trou d’une coudée de profondeur. Elle s’agenouilla, sortit la figurine de son enveloppe de cuir et la déposa dans la terre. Les chevaliers rebouchèrent aussitôt le trou.
Tandis qu’ils tassaient la terre, Maxi sortit un petit couteau. Elle allait s’entailler le doigt lorsque Gabel la repoussa brusquement et dégaina son épée.
Un cri de surprise lui échappa et elle roula dans la neige. Son couteau lui avait échappé des mains, mais elle n’eut pas le réflexe de le chercher. Son regard fila vers les quinze assaillants qui avaient surgi comme des fantômes.
« Reculez ! » cria Agnes.
Maxi se retourna brusquement et vit Agnes tenir tête à un dragonien massif de six kevettes. Elle para l’attaque du monstre et fit surgir des flammes autour de lui, lui arrachant un cri aigu.
Dès qu’il recula, Agnes saisit l’occasion et lui trancha le bras. Mais le coup ne fut pas fatal. Le monstre empoigna son épée de sa main valide et chargea la princesse ; leurs lames s’entrechoquèrent de nouveau.
Partout où Maxi posait les yeux, les chevaliers étaient aux prises avec les ennemis. Gabel croisait le fer avec deux dragoniens, tandis que Garrow et les autres étaient eux aussi assaillis.
Une pensée s’imposa soudain à Maxi.
Mais d’où sortent-ils ?
Il était difficile de croire que les monstres avaient pu s’approcher sans que Gabel ou Garrow s’en aperçoivent. Elle se mordit la lèvre. Cela signifiait qu’ils avaient dû les attendre là, cachés.
J’aurais dû fouiller les environs avec la magie. J’aurais dû faire plus a-
Un grondement assourdissant ébranla la terre. Maxi étouffa un gémissement dès qu’elle vit l’armée des morts-vivants déferler sur la pente en direction des golems.
Ayant compris que l’affrontement final entre le dragon et l’armée avait commencé, les monstres avaient probablement lancé une attaque désespérée pour détruire le Sanctuaire invoqué au plus vite.
« Maxi ! Attention ! »
Au cri perçant de Sidina, elle leva brusquement la tête vers l’ombre qui plongeait sur elle. Elle n’eut pas le temps d’invoquer un bouclier.
Une énorme lame fendit l’air, mais Garrow s’interposa avant qu’elle ne l’atteigne.
Le choc fut brutal. Les talons du jeune chevalier s’enfoncèrent dans la neige. Les veines de son cou saillirent tandis qu’il repoussait l’énorme épée à deux mains, forgée comme une masse de fer, avec sa seule épée bâtarde, pourtant bien plus fine.
« Ma dame, vite ! Reculez ! »
Maxi s’éloigna à la hâte. Après avoir jeté un regard autour d’elle, elle se précipita vers la figurine du golem enterrée.
« I-Invoque un bouclier ! »
Terrifiée et plaquée contre la barrière, Sidina parvint malgré tout à reprendre suffisamment ses esprits pour invoquer un bouclier. Désormais protégée, Maxi s’agenouilla et fouilla sa poche à la recherche de son couteau. Puis, se rappelant qu’elle l’avait perdu, elle dégaina la courte épée attachée à sa taille.
La lame bleutée luisait dans l’obscurité. Maxi s’entailla légèrement le doigt et laissa son sang tomber sur la neige.
Sans bander sa plaie, elle remit son gant et s’écria : « C-C’est fait ! Il faut qu’on s’en aille— »
Elle tirait Sidina par le bras lorsqu’un dragonien aux écailles sombres apparut sur leur chemin. Maxi invoqua aussitôt une barrière, mais la puissance du monstre dépassait tout ce qu’elle aurait pu imaginer. Elle écarquilla les yeux au fracas de l’impact ; la barrière vola en éclats. Elle se hâta d’invoquer un bouclier, mais le monstre se tenait déjà juste devant elles.
Par réflexe, elle se protégea la tête et se détourna. À cet instant précis, une épée jaillit du torse du dragonien dans un bruit de cuir déchiré.
« Comment oses-tu t’en prendre à notre dame ? » gronda Gabel en retirant sa lame du dos du dragonien.
D’un seul mouvement, il trancha en diagonale. La lame argentée ressortit du flanc du dragonien, aspergeant la neige de sang rouge sombre. Maxi tressaillit et recula.
Quand le monstre s’effondra, Gabel lui enfonça de nouveau son épée dans le corps, par précaution.
« Tout va bien, ma dame ? »
« O-Oui… »
Avant qu’elle puisse répondre, un autre dragonien chargea. Gabel jura entre ses dents et para son attaque.
« Garrow ! Emmène les mages loin d’ici ! » hurla-t-il.
Son compagnon, qui affrontait un dragonien colossal de huit kevettes, repoussa le monstre d’un coup d’épée et courut vers Maxi. Les autres chevaliers leur ouvrirent un passage, et Garrow s’élança avec Maxi et Sidina à sa suite.
« G-Garrow, il nous reste encore un golem à placer ! » cria Maxi tandis qu’ils traversaient le champ de bataille au pas de course.
« Nous n’avons pas le temps, ma dame ! Notre défense au nord-ouest est tombée ! »
Maxi pivota brusquement. En effet, il ne restait qu’un amas de décombres à l’endroit où se dressait le golem. L’armée des morts-vivants avait déjà franchi le pont-levis et avançait vers la porte. La vue de cette scène lui retourna l’estomac.
« Nous devons entrer dans la ville par une autre porte. Suivez-moi ! » cria Garrow en changeant de direction pour longer le rempart. Heureusement, les défenses du côté nord n’étaient pas encore tombées.
Au moment où ils approchaient du rempart pour traverser le pont-levis, quelque chose percuta Maxi de plein fouet.
Le choc lui chassa tout l’air des poumons et elle roula dans la neige. Lorsqu’elle parvint enfin à relever la tête, encore étourdie, elle vit qu’un mur de dix kevettes avait surgi à l’endroit même où elle se tenait.
Se frottant les côtes endolories, elle se redressa en titubant. Garrow affrontait les monstres qui les avaient poursuivis, tandis que Sidina avait disparu. Maxi se demanda avec horreur si elle n’avait pas été projetée dans le fossé. Elle se hâtait vers le rempart quand quelque chose fonça sur elle.
« Ma dame ! »
Elle entendit le cri pressant de Garrow, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Devant elle se tenait un monstre svelte, dont les yeux rouges la fixaient.
Maxi le reconnut aussitôt. C’était le dragonien blanc qu’ils avaient rencontré dans la basilique. La créature, au visage étrangement humain, se pencha vers elle, sa lame étincelante suspendue juste au-dessus de sa tête. Ce n’est qu’alors que Maxi comprit qu’elle avait réussi à parer son attaque.
Elle n’avait pas eu le temps de rengainer son épée ; elle la tenait donc encore en main lorsqu’elle avait réagi par réflexe pour se défendre de la lame qui fondait sur elle.
« Humains… » siffla le dragonien en découvrant ses crocs. « Nuisance… humains… partez. »
Le monstre appuya plus fort sur l’épée de Maxi, rapprochant son tranchant luisant à un cheveu de son nez. Elle eut beau résister de toutes ses forces, rien n’y fit. Elle ferma les yeux.
À cet instant, une violente rafale souffla. Le monstre se figea et releva brusquement la tête. Maxi se raidit à son tour. Un cri lointain résonna au-dessus d’eux, s’amplifiant peu à peu jusqu’à faire trembler le ciel. Puis, aussi soudainement qu’il avait commencé, il s’interrompit.
Le temps lui-même sembla s’arrêter dans ce silence inquiétant. Plus rien ne bougeait. Maxi, le dragonien hostile, le monstre qui assiégeait la ville et même les soldats qui décochaient des flèches avaient tous levé les yeux vers le ciel, figés sur place.
Un rayon de lumière perça les nuages sombres et illumina un sommet des monts Lexos.
Maxi cligna des yeux. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle voyait un soleil aussi pur.
Le monstre qui la surplombait émit soudain un son étranglé. Il se prit le visage à deux mains et poussa un hurlement perçant. Ce cri horrible ramena enfin Maxi à la réalité. Ce n’était pas le moment de rester bouche bée.
Elle poussa son épée de toutes ses forces et sentit la lame entamer la peau épaisse. Elle ne s’enfonça que partiellement. Rassemblant ses forces, elle enfonça lentement plus profondément dans la poitrine du monstre l’arme bleutée qui luisait.
Le dragonien haleta et saisit le métal. Elle n’avait manifestement pas réussi à lui transpercer le cœur. Les mâchoires serrées, Maxi agrippa la poignée et la fit pivoter.
Elle se figea en apercevant le visage du dragonien. Des larmes coulaient sur ses joues pâles, couvertes d’écailles blanches. Il la regardait avec des yeux pleins de désespoir et se mit à marmonner quelque chose.
Soudain, il saisit l’épée à deux mains et se l’enfonça dans le corps. Maxi regarda, stupéfaite, la lame s’enfoncer.
Elle ne comprenait pas ce qui se passait, même lorsqu’une ombre apparut derrière le monstre. Les yeux écarquillés, elle reconnut Garrow.
Le jeune chevalier abattit son épée, et la tête du monstre, au visage déformé par la douleur et strié de larmes, tomba à terre. Maxi rentra les épaules pour éviter le flot de sang chaud qui jaillissait de son cou tranché.
« Tout va bien, ma dame ? » demanda Garrow d’une voix haletante, la poitrine soulevée par l’effort. Il la débarrassa du corps inerte du monstre.
Maxi était encore sous le choc. Elle se redressa en tremblant et répondit : « J-Je vais bien, mais Sidina… »
Reprenant ses esprits, elle détourna les yeux du dragonien mort pour chercher son amie. Elle aperçut bientôt Sidina, étendue un peu plus loin, apparemment inconsciente.
Sans réfléchir, Maxi se précipita vers elle. Elle était presque arrivée lorsqu’elle remarqua le calme étrange qui régnait autour d’elle.
Sur le champ de bataille, les épaisses hordes de morts-vivants qui encerclaient la ville se désagrégeaient comme un mirage.
Est-ce que je rêve ?
Les monstres chancelants s’effondraient les uns après les autres. Maxi laissa échapper un souffle saccadé en regardant des nuées de poussière blanche, faite d’os, se disperser sur la plaine enneigée.
Des rayons d’or et de soleil percèrent les nuages et jouèrent sur la neige étincelante. Les restes pulvérisés des monstres ressemblaient à des éclats d’argent emportés par le vent. À cette vue, l’espoir fleurit dans la poitrine de Maxi.
Enfin, la victoire était à eux.
Ils avaient gagné.