Chapitre 408
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Breston observa le visage du bâtard, dissimulé derrière une visière.
« Je sais que tu as envoyé tes chevaliers à Balto, déclara Breston avec une conviction absolue. Tu nous as fait croire qu’ils se rendaient au détroit de Hoover pour reprendre les navires saisis d’Anatol, alors que c’était là ton objectif depuis le début. »
« Je ne vois pas pourquoi tu aurais besoin de ma réponse, puisque tu sembles déjà convaincu », rétorqua Sir Riftan Calypse avec mépris en faisant tourner son cheval vers la droite.
Comme s’ils avaient remarqué l’arrivée de renforts, les dullahans près de la porte commencèrent à se disperser de part et d’autre. Leurs mouvements ressemblaient moins à une manœuvre coordonnée, exécutée sur ordre, qu’à un réflexe face à l’apparition d’un ennemi.
Après avoir observé attentivement la cavalerie désorientée, Sir Riftan Calypse fit signe à ses chevaliers d’avancer. Il voulait sans doute profiter de l’occasion pour charger et enfoncer la porte.
Breston s’empressa de lui barrer la route. Ces maudits monstres étaient bien le cadet de ses soucis, alors que l’ambition qu’il chérissait depuis si longtemps était sur le point de s’effondrer.
« Pourquoi avoir choisi d’être le chien de garde du pape ? gronda-t-il. Je comprends que Leon ou Aren s’accrochent aux vieilles conventions, mais toi, pourquoi ? Tu te contentes vraiment d’être le toutou du roi Reuben ? »
« Tu fais la même chose, non ? répondit Sir Riftan Calypse d’un ton égal. Si tu ne voulais pas d’une telle vie, tu n’aurais jamais dû devenir chevalier. »
« Heimdall n’a rien à voir avec ton roi sans épine ! Nous allons rendre sa gloire à l’Empire de Roem. »
« La gloire de l’Empire de Roem ? » Les yeux noirs de Sir Riftan Calypse quittèrent lentement le champ de bataille pour se poser sur Breston. Il ajouta avec dérision : « Tu ne passerais pas sous silence quelques épisodes de l’histoire, par hasard ? Tu devrais peut-être commencer par l’ère des Anciens États. »
Le visage de Breston se déforma lorsqu’il comprit l’insinuation.
« Les territoires méridionaux de Balto ont autrefois fait partie de Guin, poursuivit Sir Riftan Calypse d’un ton moqueur. Si tu veux briser l’armistice, même au prix de déchirer ton royaume, libre à toi. Déclenche une nouvelle ère de guerre. Nous verrons quel camp court à sa perte. »
Le bâtard insinuait-il que leur voie les mènerait à une guerre civile à Balto ? Breston serra le poing jusqu’à en blanchir les jointures. Il regarda la bannière de la Confédération méridionale se rapprocher. Lorsque le désagréable choc d’avoir été pris de vitesse s’atténua, plusieurs possibilités commencèrent à se dessiner dans son esprit.
Si les anciens territoires de Guin avaient décidé de soutenir l’armistice, il serait dangereux de rompre la paix à la légère. Un geste irréfléchi pouvait déclencher une guerre civile à Balto. Et si Wedon, Livadon et Osiriya profitaient de l’occasion pour unir leurs forces et envahir Balto, le nord ne s’en sortirait pas indemne.
Parvenu à contrecœur à une conclusion, Breston tordit les lèvres. « Tu as raison. J’ai peut-être été un peu trop sûr de moi. »
Alors qu’ils s’étaient employés à déclencher une guerre dans le Sud, les partisans de l’armistice, eux non plus, n’étaient apparemment pas restés inactifs. Breston grimaça en voyant les renforts qui venaient de se déployer devant eux. Le sol trembla lorsque des milliers de chevaux de guerre se heurtèrent à l’armée des dullahans. Bientôt, le fracas assourdissant de la guerre retentit sur tout le champ de bataille.
Cette fois, Breston n’éprouva aucune excitation. Bouillonnant d’une froide rage, il ne quittait pas Sir Riftan Calypse des yeux. Il lui répugnait d’admettre qu’il avait été manœuvré.
Maxi s’efforça de garder son calme malgré les pierres qui sifflaient dans les airs. Elle tenta désespérément de suivre Kuahel, qui ouvrait la marche. Les monstres morts-vivants qui rôdaient dans la ville s’étaient précipités pour défendre les remparts contre l’assaut de la coalition, ce qui leur avait permis, à elle et à Kuahel, de traverser les rues sans être repérés. Mais cela signifiait aussi que les remparts grouillaient d’ennemis.
Restée près du Chevalier du Temple, elle promena son regard sur les murailles. Entre les maisons serrées les unes contre les autres, elle aperçut un escalier de bois qui menait à une tour du château. Une foule de soldats squelettiques montait la garde à son pied.
Kuahel, plaqué contre le mur, évalua le chemin qui les attendait. « Trente secondes. »
Lorsque Maxi leva vers lui un regard interrogateur, ses yeux verts se posèrent calmement sur elle. « Avez-vous assez de mana pour maintenir un bouclier pendant trente secondes ? »
« O-Oui, mais… » balbutia Maxi.
Ignorant ce qu’il avait en tête, elle se sentit terriblement nerveuse.
« Invoquez votre bouclier et ne bougez pas, dit le Chevalier du Temple en dégainant son épée. Je ne serai pas long. »
Sans attendre sa réponse, il disparut de la ruelle, rapide comme le vent, abattant au passage un squelette errant.
Maxi le regarda, hébétée, puis vit la bande de soldats squelettiques se ruer sur le Chevalier du Temple. Elle lança aussitôt un bouclier. Kuahel veillait à ce qu’aucun monstre ne s’approche de la ruelle, mais il ne pouvait pas arrêter toutes les flèches et les boules de feu qui pleuvaient sur eux depuis le haut du mur. Elle ferma les yeux de toutes ses forces, fit circuler son mana et compta lentement les secondes dans sa tête.
Soudain, le fracas des épées et les cris des squelettes s’interrompirent.
Maxi passa la tête au coin de la ruelle et se retrouva face à Kuahel. Il examina son teint blême, puis se redressa.
« Suivez-moi », dit-il en indiquant les remparts du menton.
Ils traversèrent aussitôt la rue jonchée d’ossements et gravirent l’escalier de bois jusqu’à la tour du château. À l’intérieur de ce haut bâtiment, l’obscurité était aussi profonde que la nuit.
Kuahel fit apparaître une flamme dans sa main. « Nous devons d’abord abaisser le pont-levis. »
« L-Le mécanisme qui le soulève se trouve généralement tout en haut du rempart. Il faut monter. »
Sans perdre une seconde, Maxi s’engagea dans l’escalier en colimaçon. Lorsqu’ils atteignirent la salle des cordages, au deuxième étage, ils trouvèrent la poulie reliée au pont-levis. Kuahel trancha la chaîne de la poulie, et le pont-levis s’abattit au-dessus des douves dans un fracas retentissant.
Maxi regarda par la petite fenêtre. Au loin, chevaliers et dullahans s’affrontaient en un amas confus sur le champ de bataille. La nuit tombait rapidement. Quelques chevaliers firent aussitôt faire demi-tour à leurs chevaux en voyant le pont-levis abaissé.
Maxi se retourna brusquement. « I-Ils ont vu que le pont est baissé. Nous devons ouvrir la porte, maintenant. »
« Par ici », lança Kuahel en se tournant vers la porte.
Il dévala les marches, Maxi juste derrière lui. Lorsqu’il vit la horde de goules devant l’entrée de la tour, il repoussa Maxi derrière lui et invoqua des flammes divines.
Maxi se plaqua contre le mur tandis que les flammes embrasaient l’air, puis suivit docilement la traction qui l’entraînait par le bras. Lorsqu’ils sortirent en hâte de la tour, des dizaines de goules et de squelettes gardaient la porte.
Kuahel fendit en deux la goule la plus proche, puis poussa aussitôt Maxi contre un mur. Le Chevalier du Temple se plaça devant elle comme un bouclier et abattit sans relâche les monstres qui se ruaient sur eux. Maxi se recroquevilla derrière lui et attendit désespérément que le combat prenne fin. Enfin, une fois tous les monstres terrassés, Kuahel la saisit par le bras et marcha d’un pas décidé vers la porte.
Ils avancèrent à vive allure, enjambant des cadavres qui tressautaient, jusqu’à atteindre le mécanisme qui maintenait la herse en place. Heureusement, il n’était pas difficile à manœuvrer. Lorsque Maxi tira sur la poignée, la grille de fer se souleva dans un grincement retentissant. Le champ de bataille crépusculaire s’étendit devant elle.
Maxi recula devant ce spectacle. De toutes parts, alliés et ennemis s’affrontaient à coups de lance et d’épée. Des flammes illuminaient le ciel au-dessus d’eux : les mages de la coalition combattaient sans doute les wyvernes à l’aide d’artefacts magiques.
« Reculez. »
Kuahel tira Maxi par le bras et la fit se placer près de la tour de la porte, à l’écart de l’entrée. Des goules recommençaient à se rassembler.
D’un coup de pied, Kuahel détruisit le mécanisme qui levait et abaissait la porte. Puis il attaqua à coups d’aura de lame l’essaim de goules qui se ruait sur eux, sans parvenir à l’arrêter. D’où venaient tous ces cadavres ?
Le cri désespéré de Maxi fut interrompu par le grondement de sabots derrière elle. Un cheval de guerre noir galopait sur le pont-levis en direction de l’entrée. Bientôt, le craquement écœurant des os retentit dans les airs tandis que l’étalon écrasait sans pitié un groupe de squelettes sous ses sabots de fer.
« Que faites-vous dans la ville ? » résonna au-dessus de sa tête une voix glaciale.
Maxi se raidit et leva les yeux. Du haut de Talon, Riftan la regardait froidement.
« Eh b-bien… » commença-t-elle avec un sourire embarrassé. Elle chercha le soutien de Kuahel Leon du regard.
Le clerc soupira et se plaça devant elle. « Ce n’est pas le moment de poser des questions. Nous devons reprendre la ville et purifier le Sanctuaire au plus vite. »
Le regard de Riftan se fit menaçant lorsqu’il se tourna vers Kuahel. Après un instant de silence oppressant, il donna un ordre à Elliot, qui avait pris place derrière lui.
« Ramène immédiatement ma femme à l’arrière-garde. »
« Ce ne sera pas nécessaire, dit Kuahel en soutenant Maxi par l’avant-bras. Je peux la raccompagner, alors vous… »
Il allait se tourner vers la porte lorsqu’il leva vivement son épée au-dessus de sa tête. Riftan venait de l’attaquer avec sa hallebarde.
Ayant à peine réussi à parer le coup, Kuahel leva vers l’autre chevalier un regard incrédule. « Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Retire immédiatement ta main de ma femme, gronda Riftan en pressant la pointe acérée de sa hallebarde contre la pomme d’Adam du clerc. Si tu la touches encore une fois, je te fracasse le crâne. »
Comprenant qu’il était furieux, Maxi se dégagea précipitamment de l’étreinte de Kuahel et courut rejoindre Elliot. Elle se plaça près du cheval du chevalier et prit délibérément un air soumis.
« J-Je vais me mettre en sécurité avec Sir Elliot, alors… ne vous inquiétez pas pour moi. Faites attention, c’est tout. »
Riftan la dévisagea longuement à travers sa visière, sans un mot. Lorsqu’il parla, sa voix douce lui donna des frissons.
« Très bien. Nous parlerons quand cette bataille sera terminée. »
Sur ces mots, il tourna son cheval vers les dullahans qui grouillaient. Maxi observa nerveusement son mari, puis fit comprendre à Kuahel d’un regard impatient qu’il devait s’éclipser. Le clerc fronça les sourcils, mais finit par se diriger vers le pont-levis avec une indifférence manifeste.
Maxi pensa qu’il allait traverser le champ de bataille en diagonale et songea d’abord à l’en dissuader, mais changea bientôt d’avis. Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait.
Elle se tourna vers Elliot et lui tendit la main. « P-Partons d’ici tout de suite. »
« Pardonnez-moi, madame. »
Elliot sauta de son cheval, saisit Maxi par la taille et la hissa en selle. Puis il remonta derrière elle et prit les rênes.
Avant même qu’elle s’en rende compte, ils s’éloignaient au galop du champ de bataille. Maxi se protégea le visage du vent cinglant avec son manteau tout en contemplant les milliers de bannières qui flottaient. L’armée de la coalition avait encerclé les monstres.