Chapitre 386
386 Chapitre 147
« Montrez-nous le chemin », dit Riftan en hochant la tête.
Le chevalier fit aussitôt faire demi-tour à sa monture. Les soldats lui emboîtèrent le pas, se rangèrent en formation serrée et se mirent en marche.
Tandis que Maxi suivait le groupe, son regard parcourut le vaste campement : des tentes, des catapultes et des centaines de chevaux de guerre en armure. Un élément attirait particulièrement l’attention : un hôpital de campagne aménagé derrière le camp pour les blessés. Même un coup d’œil rapide suffisait à révéler qu’on y soignait plus de deux cents patients.
Au milieu des soldats qui transportaient fébrilement les blessés et des guérisseurs accroupis auprès des patients, elle vit Riftan s’arrêter devant une tente aux couleurs vives. Elle tira aussitôt sur ses rênes. Après avoir mis pied à terre, Riftan chargea Hebaron d’établir leur camp derrière celui de Croyso, puis entra sous la tente.
Maxi se mordit la lèvre. Tout au long de leur voyage, les vassaux du duc n’avaient témoigné que du mépris à son époux. Elle craignait qu’on ne lui réservât ici le même accueil hostile.
Elle descendit de Rem et entra sous la tente d’un pas assuré, comme si elle en avait parfaitement le droit. À son grand soulagement, personne ne tenta de l’arrêter. La tête haute, elle observa le mobilier luxueux. Riftan et Ursuline se tenaient à quelques pas de l’entrée. Face à eux était assis un homme à l’allure rude, vêtu d’une armure étincelante — probablement Sir Derek.⁶ Maxi étudia son visage étrangement familier. Elle en était certaine : elle avait souvent croisé ce chevalier au Château de Croyso.
En l’apercevant, le chevalier se leva, la surprise manifeste. « Lady Maximilian, cela fait bien longtemps. J’ai appris que vous étiez devenue mage, mais je ne m’attendais pas à vous trouver ici, et encore moins dans un tel endroit. »
Maxi cligna des yeux, décontenancée par son accueil affable. Elle remarqua le pli discret qui barra le front de Riftan tandis qu’il la regardait.
Mais c’est au chevalier que Riftan s’adressa. D’un ton tranchant, il lança : « Elle est désormais Lady Calypse. Veillez à vous adresser à elle comme il se doit. »
« Veuillez m’excuser, Lady Calypse. »
Après s’être corrigé sans discuter, le chevalier ordonna à un subordonné qui se trouvait à proximité de leur indiquer leurs sièges.
Maxi prit naturellement la chaise à côté de Riftan. Il semblait loin d’en être ravi, mais jugeait manifestement préférable de la garder auprès de lui plutôt que de la laisser s’affairer dehors.
Se tournant vers Derek, il entra directement dans le vif du sujet. « J’ai entendu dire que vous tentiez de franchir les remparts à l’aide d’échelles de siège plutôt qu’avec des catapultes. »
« Nous avons reçu l’ordre de reprendre la ville en causant le moins de dégâts possible, répondit le chevalier d’un ton sombre. Les catapultes ne seront utilisées qu’en dernier recours. Nous élaborons actuellement un plan pour enfoncer les portes sans compromettre l’intégrité des remparts. »
« Vous voulez dire que les remparts sont restés intacts quand les monstres ont pris la ville ? » intervint Ursuline, l’air surpris.
Se grattant le cou de sa main velue, Sir Derek hocha lentement la tête. « L’ennemi a réussi à s’emparer de la ville en l’endommageant à peine. D’après les fuyards, des goules sont apparues à l’aube et ont commencé à massacrer les habitants. Les soldats, pris au dépourvu, ont été submergés et se sont transformés à leur tour en morts-vivants. Les monstres auraient mis moins d’une journée à s’emparer de Midna. »
Le pli sur le front de Riftan s’accentua. Il demanda sèchement : « Comment autant de morts-vivants ont-ils pu apparaître dans la ville ? Les corps soumis aux rites de purification ne se transforment pas en morts-vivants. Y a-t-il eu des fosses communes où les défunts auraient été enterrés sans les rites appropriés ? »
« Eh bien… » Une lueur de gêne passa sur le visage du chevalier. Il poussa un soupir et avoua : « On m’a informé que les gens du peuple se livraient à des enterrements clandestins lorsqu’ils n’avaient pas les moyens de payer les coûteux rites funéraires. Cette pratique aurait cours depuis plusieurs années. »
« Vous voulez dire que le gouverneur de la ville a laissé d’innombrables
corps non purifiés être enterrés sous son nez ? » s’exclama Ursuline, incrédule.
Apparemment à court de réponse, Sir Derek se racla la gorge et tenta de changer de sujet. « Quoi qu’il en soit, nous sommes certains que des mages noirs se trouvent dans la ville et qu’ils contrôlent les morts-vivants. Les goules et les squelettes ne sont guère réputés pour leur intelligence, pourtant ces morts-vivants patrouillent sur les remparts avec une précision militaire. Quelqu’un doit les guider. Nous devons trouver ce malfaiteur et l’éliminer. »
« Le plus rapide serait de franchir les remparts et de prendre la ville d’assaut, dit froidement Riftan. Il vous faudra déployer vos catapultes et vos dispositifs magiques sans attendre. Frappez à l’est et à l’ouest, lancez une attaque coordonnée, et nous reprendrons la ville en un jour. »
« Et ensuite ? demanda Sir Derek d’un ton raide. Je doute que l’armée de la coalition reste sur place pour monter la garde jusqu’à la réparation des remparts. Vous finirez par repartir et la ville se retrouvera sans défense. »
Riftan demeura silencieux, songeur, reconnaissant que le chevalier soulevait un problème légitime. Après un moment, il se leva avec un soupir résigné.
« Très bien. Nous trouverons un moyen de nous infiltrer dans la ville sans endommager les remparts. Avez-vous un plan de la ville ? » « Il est juste là. »
Sir Derek fit signe à un secrétaire, qui sortit d’un coffre un grand rouleau de parchemin et le tendit à Ursuline. Maxi regarda le chevalier aux cheveux clairs le prendre, un peu rassurée de constater que l’hostilité de tout à l’heure s’était dissipée.
Contrairement aux autres vassaux de son père, Sir Derek ne semblait nourrir aucune animosité envers Riftan. Méfiante malgré l’attitude conciliante du chevalier, Maxi reporta son attention sur Riftan. Mais alors qu’ils s’apprêtaient à clore la discussion, le chevalier reprit brusquement la parole.
« Lady Calypse, la santé du duc décline. »
Maxi se tourna vers lui, surprise. Elle resta un instant sans voix, non pas à cause de la nouvelle en elle-même, mais parce qu’elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi il la lui annonçait.
Les sourcils froncés, elle répliqua froidement : « Et pourquoi… me dites-vous cela ? Ignorez-vous les mauvaises relations que j’entretiens avec mon père ? »
« Quelles que soient vos relations, vous êtes l’aînée du duc, répondit calmement Sir Derek. Bien que Votre Grâce ait désigné comme héritier le deuxième enfant de la princesse héritière, son état risque de ne pas lui permettre de vivre jusque-là. S’il venait à mourir sans héritier désigné, il est probable que vous héritiez de tout, en tant qu’aînée. »
Maxi resta stupéfaite, mais le chevalier poursuivit comme s’il parlait d’un sujet insignifiant.
« Si vous revendiquiez votre droit à l’héritage, même le tribunal royal serait contraint de reconnaître votre prétention. D’ailleurs, nombre de nobles de l’Est se demandent quelles sont vos intentions. »
Autrement dit, les nobles décidaient laquelle des filles du duc ils soutiendraient. Même Sir Derek restait neutre au cas où Maxi choisirait de revendiquer le duché.
Elle allait répondre qu’elle n’avait aucun intérêt à hériter des biens de son père, mais se ravisa. Elle comprit qu’il serait stratégiquement avantageux pour Riftan et l’armée de la coalition qu’elle affiche quelque ambition d’hériter, du moins jusqu’à la fin de la guerre. En donnant l’impression qu’elle était prête à se battre pour son héritage, elle inciterait nombre de vassaux de son père à se montrer prudents avec Riftan.
Maxi réfléchit à toute vitesse. Elle pourrait même empêcher le duché de couper les vivres à la coalition. Si elle répandait des rumeurs sur l’affaiblissement de l’influence du duc tout en exerçant discrètement des pressions en tant qu’héritière présomptive, les vassaux de son père finiraient inévitablement par hésiter.
Son cœur se mit à battre plus vite. Elle imaginait presque le duc de Croyso entrer dans une colère noire en apprenant qu’elle avait agi avec tant d’aplomb. Cette image lui était des plus réjouissantes.
Toutefois, afficher ouvertement ses intentions risquait de dresser contre elle son père et les partisans de sa sœur, Rosetta. Grâce aux relations qu’elle avait cultivées depuis l’âge de quatorze ans, Rosetta s’était fait des amis parmi les nobles de l’Est, ce qui lui conférait un avantage considérable sur Maxi.
Après mûre réflexion, Maxi répondit d’un ton neutre : « Je ne crois pas que ce soit le moment de discuter de telles affaires. »
Sir Derek plissa les yeux, cherchant manifestement à comprendre ce que cachait cette réponse ambiguë. Maxi détourna le regard et se dirigea vers la sortie. C’est alors qu’elle remarqua l’expression fermée de Riftan.
Elle croisa son regard incrédule et aurait voulu le rassurer. Il ne pouvait tout de même pas croire qu’elle désirait vraiment le duché alors qu’elle avait déjà Anatol. Mais elle ne voulait pas que les chevaliers de son père l’entendent.
Elle jeta un regard méfiant autour d’elle, puis lui adressa un sourire chaleureux.
Étrangement, sa tentative de le rassurer sembla ne faire qu’accroître son inquiétude.
« Je ne sais pas ce que tu mijotes, mais je ne veux pas que tu te mêles des affaires du duché, murmura-t-il entre ses dents serrées. »
« Je ne ferai rien de dangereux, alors ne vous inquiétez pas. »
« Mais qu’est-ce que tu… »
« Madame ! Je vous en prie, aidez-nous ! »
L’appel pressant de Ruth rompit la tension et offrit à Maxi une échappatoire bienvenue à cet interrogatoire. Elle se hâta de retrouver le sorcier.
Il se trouvait à l’hôpital de campagne, où il soignait les blessés aux côtés d’autres guérisseurs. Dès qu’elle entra, il lui désigna les soldats qu’on apportait sur des brancards.
« Il nous faut davantage de guérisseurs. Occupez-vous d’abord des blessés dans un état critique, pour que nous en sauvions autant que possible. »