Chapitre 381
381 Chapitre 142
Le sang quitta le visage de l’administrateur. Il promena son regard sur les chevaliers imposants qui l’encerclaient, puis le reporta sur l’expression impassible de Riftan et déglutit.
« J-Je n’avais pas l’intention de vous offenser, dit-il, soudain moins belliqueux. Je voulais simplement… »
L’homme hésita, puis pinça les lèvres. Bien qu’il fût visiblement effrayé, il semblait incapable de se taire, par pure méchanceté.
« Cette ville appartient au Duché de Croyso, déclara-t-il en relevant fièrement le menton, et je ne fais que transmettre les volontés de mon seigneur. Depuis quelques années, non seulement vous avez pris nos serfs, mais vous avez attiré vers le sud bon nombre de nos artisans et de nos marchands. De nombreuses localités du duché se trouvent donc dans une situation désespérée. Ne trouvez-vous pas naturel que nous ne vous accueillions pas à bras ouverts ? »
L’homme lança à Riftan un regard chargé de la ferveur d’un martyr combattant l’injustice. Il croyait manifestement sincèrement que celui-ci était un oppresseur cruel.
L’indignation submergea Maxi et elle sentit ses joues s’enflammer. Comment osait-il calomnier ainsi le plus noble des chevaliers ? Si elle avait été aussi grande et aussi forte qu’Hebaron, elle aurait traîné cet imbécile hors de l’auberge par le col. Elle ne comprenait pas pourquoi aucun des chevaliers ne s’en chargeait.
Alors qu’elle s’apprêtait à le rabrouer, Riftan répondit d’un ton égal : « Non. »
Ni Maxi ni Borman ne semblèrent comprendre tout de suite ce qu’il voulait dire.
Riftan reposa sa coupe de vin et reprit, agacé : « Je ne trouve pas cela naturel. » Puis il leva son récipient vide en direction de la serveuse pour signifier que la conversation était terminée. « Nous n’avons plus de vin. Apportez-nous une autre bouteille. »
« B-Bien sûr. Tout de suite, monsieur. »
La serveuse jeta un coup d’œil nerveux à l’administrateur, puis fila en cuisine. Comme si le signal avait été donné, les chevaliers reprirent leur repas. Borman rougit, outré qu’on l’ait congédié aussi ouvertement.
Il lança un regard noir à Riftan. « Vous empiétez sur nos terres ! »
Le silence retomba sur la taverne bruyante. Les regards hostiles des chevaliers firent légèrement reculer l’homme, mais il continua obstinément à déverser ses paroles.
« Cette ville appartient au duc de Croyso, et je vous ai demandé de partir en son nom ! Votre refus pourrait être considéré comme un acte de rébell- »
« Silence ! »
N’y tenant plus, Maxi se leva d’un bond. Elle était furieuse. Son regard brûlant se posa sur le visage odieux de l’homme.
« C-Comment osez-vous… Comment osez-vous insulter mon mari ? Riftan a sauvé ces terres à de nombreuses reprises ! Il a protégé l’Est de la menace du dragon… et s’est battu vaillamment durant les guerres contre les monstres. Et comme si cela ne suffisait pas… il a parcouru tout ce chemin pour sauver une fois encore cet endroit misérable ! Et vous osez quand même traiter mon mari d’envahisseur ? »
« Je ne fais que suivre les ordres du duc… »
« Transmettez ceci à mon père ! » s’exclama Maxi, coupant court à la piètre excuse de l’homme. « S-S’il veut que nous partions… qu’il en fasse officiellement la demande à Sa Majesté. S-Si le roi l’accepte, nous quitterons volontiers le duché et n’y remettrons jamais les pieds ! »
L’homme se tut, la bouche brusquement close.
Maxi désigna la porte et aboya : « Si vous avez compris, alors dehors ! »
« Je suis l’administrateur de cette ville ! Vous n’avez pas le droit… »
« Je vous ai dit de sortir ! » hurla Maxi, submergée par une rage incontrôlable.
L’homme se recroquevilla comme s’il venait d’être fouetté et son visage rougit davantage.
À bout de patience, Maxi lança un regard acéré aux chevaliers. « Q-Qu’attendez-vous ? Je ne veux plus voir cet homme ! »
Cela sembla tirer Hebaron de sa torpeur. Il bondit de sa chaise et saisit l’administrateur par la nuque. Le chevalier baraqué le traîna jusqu’à la porte avant que ses gardes aient pu réagir, puis le jeta dans la rue.
« Q-Quel genre de… »
« Vous n’avez pas entendu notre dame ? » Hebaron s’épousseta les mains et adressa un sourire menaçant à l’homme. « Elle ne veut plus vous voir. »
« C’est un acte d’oppression ! »
« Je n’ai jamais prétendu le contraire, répliqua sèchement Hebaron. Je vous conseille d’aller vous plaindre à votre maître. »
Il se tourna ensuite vers les quatre soldats, figés maladroitement dans la taverne, et leur fit signe du menton. « Emmenez votre supérieur et partez. Je vous conseille de rester loin de cette auberge tant que nous serons ici. »
Après avoir échangé des regards, les soldats se précipitèrent dehors et Hebaron claqua la porte derrière eux. Maxi demeura immobile, observant par la fenêtre l’administrateur s’éloigner avec ses hommes.
Elle comprit soudain qu’il n’était pas venu pour chasser les chevaliers du Dragon rouge. Après tout, il aurait fallu être idiot pour croire que quatre soldats suffiraient à expulser des centaines de chevaliers, et aucun idiot n’aurait pu accéder à un tel poste. Son véritable objectif avait été de provoquer Riftan ouvertement.
« Maxi. »
Des doigts chauds se refermèrent sur sa main froide.
Quand Maxi tourna la tête, Riftan murmura d’un ton rassurant : « Assieds-toi. Finis ton repas. »
À le voir sourire comme si rien ne s’était passé, elle sentit une boule lui monter dans la gorge. Incapable de le regarder, elle se dégagea de sa main d’un geste assez brusque.
« J-J’ai assez mangé. Je voudrais… monter me reposer », parvint-elle à articuler.
Puis, avant que Riftan ait pu la retenir, elle se dirigea droit vers l’escalier. Elle grimpa jusqu’à leur chambre et se jeta sur le lit.
Les larmes menaçaient de déborder, et elle se sentit terriblement stupide. La honte d’avoir un tel homme pour père l’envahit. Retenant ses sanglots, elle enfouit ses yeux brûlants dans les draps. Elle ignorait depuis combien de temps elle était restée là, à tenter de contenir ses émotions grandissantes, quand des bras puissants l’enlacèrent.
À travers ses larmes, elle leva les yeux vers Riftan. Il la fit basculer sur ses genoux et la serra contre lui. Lorsqu’il se mit à lui tapoter le dos comme pour apaiser un enfant, Maxi passa les bras autour de son cou et se blottit contre son large épaule.
« J-Je suis désolée… que vous ayez dû subir un tel traitement. »
« Tu n’as pas à t’excuser. »
Il posa la main derrière sa tête et embrassa le bord de ses yeux rougis. Ce geste tendre fit céder la digue.
« Ne pleure pas, dit Riftan en fronçant les sourcils, tout en essuyant du pouce les larmes qui coulaient sur ses joues. »
Une rage glaciale brilla soudain dans ses yeux noirs. « Ça me met en colère de te voir si bouleversée. Je n’aurais jamais dû laisser cet homme déblatérer ainsi. »
Dans un léger soupir, il resserra les bras autour de son corps tremblant. La chaleur de son corps contre le sien aida Maxi à retrouver son calme.
Reniflant, elle dit d’une voix plus posée : « Ça me rend folle… que mon propre père vous insulte ainsi. Je déteste… que cet homme soit mon père. »
« Tu as cent autres raisons de le détester, mais ce qui s’est passé aujourd’hui ne mérite pas que tu te mettes dans cet état. » Il secoua la tête, comme s’il trouvait sa réaction excessive. « Puisque je ne veux pas que tu me prennes pour une victime innocente, je vais te dire la vérité. Cet homme avait raison : je suis responsable du déclin progressif du duché. »
Maxi cessa de renifler et leva vers lui un regard surpris.
Riftan lui pinça le nez rougi d’un geste enjoué, puis poursuivit : « J’ai engagé des mercenaires pour aider les serfs du duché à s’enfuir, et j’ai persuadé la guilde marchande de l’Est d’envoyer des artisans qualifiés à Anatol. On comprend que ceux qui se remplissaient les poches avec tous ces impôts grincent des dents en me voyant. »
« M-Mais… vous avez dit qu’Anatol n’avait enfreint aucune loi. »
« Bien sûr. Personne n’a été forcé de partir. Mais je les ai attirés avec une offre irrésistible pour qu’ils trahissent leur seigneur. »
« Une offre irrésistible ? »
« L’intérêt personnel », répondit Riftan avec ironie en la reposant sur le lit.
Il s’approcha du poêle pour raviver le feu qui s’éteignait. Après l’avoir regardé manier habilement le silex, Maxi le rejoignit et passa les bras autour de ses larges épaules.
« Quelle qu’en soit la raison… cette insulte était injustifiée. Je ne peux pas le pardonner. »
« Je peux les laisser se défouler un peu. Qu’ils aboient tant qu’ils veulent. Ça ne m’atteint pas vraiment. »
Riftan tourna la tête vers elle, un sourire amusé au coin des lèvres. Son soutien indéfectible semblait lui plaire. Mais bientôt, une flamme s’alluma dans ses yeux sombres.
« Je compte faire bien pire à cet endroit. Je forcerai cet homme à regarder son empire s’effondrer sous ses yeux. »
Maxi rentra les épaules en entendant ces mots, étonnamment glaçants. Riftan détourna le regard, comme pour cacher la satisfaction cruelle qui se dessinait sur son visage.
Les yeux fixés sur les flammes vacillantes, il ajouta d’un ton glacial : « Cet homme t’a fait du mal, et je veillerai à ce qu’il en paie le prix. »
« Riftan, je… »
Elle ne voulait pas passer sa vie à se venger de son père. Tout ce qu’elle désirait, c’était s’éloigner de lui et du Duché de Croyso pour toujours.