Chapitre 380
380 Chapitre 141
La nuit n’était pas encore tombée, mais aucun marchand ambulant ne se voyait dans les rues et la plupart des boutiques étaient vides. Comparée au marché animé d’Anatol, qui fourmillait de centaines de marchands même au cœur de l’hiver, la ville semblait complètement déserte.
En contemplant les rangées serrées de maisons de part et d’autre de la route, Ruth se gratta l’arrière du crâne. « On dirait qu’on va pouvoir s’épargner le bivouac, ce soir. »
De fait, moins de la moitié des maisons laissaient échapper de la fumée par leurs cheminées. Les terrains vagues étaient assez nombreux pour en accueillir au moins un millier.
Maxi tenta de compter les centaines de fenêtres obscures, puis s’arrêta sur la place. L’armée avait trouvé une auberge assez vaste et interrompu sa marche pour négocier avec l’aubergiste. Elle mit aussitôt pied à terre afin de laisser Rem se reposer un instant.
Le marché désert baignait dans la lumière du couchant. Maxi regarda au-delà des chevaliers rangés en formation, jusqu’à la tête de l’armée, où Ursuline Ricaydo discutait avec un homme à l’allure fortunée.
Les négociations avaient dû bien se passer, car des domestiques sortirent bientôt de l’auberge en courant pour prendre les chevaux.
Elliot, qui avait observé la scène, s’approcha de Maxi. « Les chevaliers du Dragon rouge passeront la nuit à l’auberge, madame. Vous devriez entrer et me confier Rem. »
« E-et les autres soldats ? » demanda Maxi avec inquiétude en regardant les chevaliers de Phil Aaron qui se tenaient à proximité.
Elliot lui adressa un léger sourire. « Il y a une plus grande auberge au nord où les chevaliers pourront loger. Quant aux soldats, nous comptons louer les maisons vides. »
À cet instant précis, Richard Breston mit fin à sa conversation avec ses hommes et dirigea son puissant cheval de guerre à travers la place. Maxi les regarda s’éloigner au trot le long de la large route, jusqu’à ce qu’Elliot insiste pour qu’elle lui remette les rênes de Rem.
À l’intérieur de l’auberge, le feu qu’on venait d’allumer n’avait pas encore réchauffé la pièce. Un courant d’air froid l’accueillit, mêlé à l’odeur entêtante du jambon rôti. Elle s’arrêta à l’entrée pour observer la vaste salle. La taverne du rez-de-chaussée pouvait accueillir au moins une centaine de personnes, mais moins d’une dizaine de clients s’y trouvaient pour l’instant.
Maxi jeta discrètement un coup d’œil aux gens qui buvaient et jouaient aux dés à leurs tables, puis suivit une serveuse jusqu’à l’escalier situé à gauche de la salle. À l’étage, celle-ci ouvrit la porte d’une vaste chambre.
« Nous y voilà, dit-elle fièrement. C’est la meilleure chambre de l’auberge. Seuls les marchands et les nobles les plus fortunés peuvent se l’offrir. »
Après avoir lentement détaillé la pièce au mobilier somptueux, Maxi se tourna vers la serveuse. « Vous avez… beaucoup de visiteurs ? »
« Il y a quelques années encore, des centaines de personnes affluaient dans notre village pour acheter du blé, du vin et de la laine. Mais tout a changé quand les colporteurs ont cessé de venir, les uns après les autres. Cette année, nous en avons eu deux fois moins que d’habitude. »
La serveuse poussa un profond soupir en allumant les bougies.
« Les marchands doivent payer ici des taxes plus élevées que dans les autres régions pour vendre leurs marchandises. À leur place, j’aurais moi aussi transporté mes affaires ailleurs. »
Comprenant qu’elle venait de critiquer la politique d’un noble devant une étrangère, la serveuse lança à Maxi un regard méfiant.
Maxi lui sourit pour la rassurer et changea de sujet. « Je suis désolée, mais… pourriez-vous m’apporter une bassine d’eau ? Toute cette chevauchée m’a couverte de poussière. »
« Pour prendre un bain, il faut payer un supplément. »
« Combien ? »
« Un derham pour un bain froid, deux pour un bain chaud. »
Maxi sortit deux pièces d’argent de la bourse en cuir suspendue à sa ceinture et les tendit à la serveuse, qui les glissa aussitôt dans son tablier.
« Je reviendrai bientôt avec votre bain. En attendant, faites comme chez vous. »
Lorsque la serveuse quitta la chambre, Maxi s’approcha de la fenêtre pour observer le village. La place, jusque-là déserte, était désormais encombrée de chariots chargés de bagages, tandis qu’une longue file de soldats munis de torches parcourait les rues. Ils semblaient heureux de passer la nuit à l’abri des remparts, sans avoir à craindre une embuscade.
La serveuse revint alors que Maxi regardait toujours par la fenêtre. « Mademoiselle, j’ai bien peur que votre bain ne soit pas prêt avant un moment. Pourquoi ne pas descendre dîner pendant que vous attendez ? »
Comprenant que l’auberge manquait de personnel, Maxi lui adressa un regard contrit. « Je vois. Prenez votre temps pour l’eau. » La serveuse acquiesça et sortit. Maxi rangea rapidement son sac, puis descendit au rez-de-chaussée.
La taverne était maintenant pleine de chevaliers. Elle balaya la foule du regard et traversa rapidement la salle lorsqu’elle aperçut Riftan assis à une table près d’une fenêtre. Il interrompit la discussion, qui semblait grave, qu’il avait avec Hebaron et lui adressa un doux sourire à son approche.
« Tu tombes à pic, dit-il. J’allais justement envoyer quelqu’un te chercher. Viens, assieds-toi. »
Il se leva pour lui tirer une chaise. Maxi jeta un coup d’œil à la table vivement éclairée en prenant place à côté de lui. Au vu du repas qui s’offrait à elle — une généreuse portion de pain tout juste sorti du four, du jambon bien rôti et un ragoût de navets —, la ville avait encore de quoi nourrir ses habitants.
En respirant le délicieux parfum du repas, Maxi saisit sa cuillère avec enthousiasme. Tant pis pour les bonnes manières : elle se mit à engloutir le ragoût encore chaud. Après cette longue journée à cheval dans le froid, sa chaleur lui fit prendre toute la mesure de sa faim.
Riftan la regarda avec compassion, puis lui tendit une coupe de vin chaud. « Doucement, tu vas te rendre malade. Tiens, bois un peu de vin. »
Maxi parvint à interrompre ses coups de cuillère frénétiques juste assez longtemps pour boire une gorgée. « V-vous devriez en prendre aussi, Riftan. Le repas va refroidir. »
« J’ai déjà mangé, ne t’inquiète pas pour moi. »
Il découpa un morceau de jambon en bouchées et les déposa dans son assiette.
Hebaron observa la scène d’un air contrarié, puis claqua la langue et grommela : « Bon sang, ayez donc un peu de considération pour le pauvre célibataire que je suis. »
« Ferme-la et continue de manger », répliqua froidement Riftan.
Nullement décontenancé, Hebaron poursuivit : « Tu traites notre nouvelle recrue aux petits soins. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas réorganiser encore une fois la hiérarchie de l’ordre ? »
Maxi rougit de gêne. Elle savait que le robuste chevalier ne faisait que la taquiner, mais elle craignait aussi que certains des autres ne finissent par avoir moins d’estime pour Riftan à cause d’elle.
Repoussant l’assiette vers lui, elle dit : « Riftan… je peux manger toute seule, alors cesse de t’occuper de moi et mange. »
Voyant qu’elle était gênée, Riftan lança à Hebaron un regard meurtrier.
À cet instant, le silence tomba dans la taverne tandis que des pas résonnaient à travers la salle. Un homme aux traits acérés, vêtu d’un somptueux manteau de velours, entra, suivi de quatre soldats.
« Êtes-vous Sir Riftan Calypse ? » demanda-t-il sèchement à Riftan.
Maxi fronça les sourcils devant l’hostilité manifeste de l’homme.
Riftan se tourna vers le nouveau venu et répondit calmement : « C’est moi. Que me voulez-vous ? »
« Je m’appelle Hedna Borman. Je suis l’administrateur de cette ville. » « Et ? »
L’homme parut décontenancé par la réponse désinvolte de Riftan. Il se racla la gorge et déclara d’un ton hautain : « Ces terres appartiennent au duc de Croyso, et vous êtes celui qui a autrefois déclaré la guerre au duché. Nous ne voulons ni de vous ni des chevaliers du Dragon rouge sur nos terres. Veuillez donc emmener vos chevaliers et partir. »
Trop stupéfaite pour parler, Maxi se contenta de fusiller l’homme du regard. Riftan était un chevalier envoyé pour sauver les régions de l’Est d’une crise. Comment cet homme pouvait-il lui témoigner une telle ingratitude ? L’audace de son père lui inspira une honte insoutenable.
« Ignorez-vous que votre duc a demandé une aide militaire au Conseil des Sept Royaumes ? » lança Riftan, tout en adressant à ses hommes un regard d’avertissement pour les empêcher de dégainer leurs épées.
« Je suis le commandant en chef de l’armée de la coalition envoyée par le Conseil. Je passerai sur votre insolence cette fois-ci. Disparaissez de ma vue. » 13
« Le reste de l’armée de la coalition peut rester ici, mais les chevaliers du Dragon rouge… » 5
« Il faut reconnaître à cet homme du courage et de la loyauté, intervint Hebaron. Regardez-le. Il vient chasser des centaines de chevaliers armés avec seulement quatre soldats. »
Comme s’il prenait enfin conscience de l’hostilité qui régnait dans la salle, l’homme se raidit et regarda autour de lui. Malgré les regards menaçants des chevaliers, il semblait décidé à ne pas céder.
« Menacer de recourir à la force un citoyen libre est contraire à l’accord de paix ! »
« Je suis ici sur ordre du Conseil. Ne comprenez-vous pas que vous vous opposez à un décret royal ? »
L’homme ressemblait de plus en plus à une bête acculée. « Je suis le vassal du duc. Il me ferait payer cher si je vous laissais rester. »
« Il ne fait que geindre, maintenant », lâcha Hebaron avec irritation. Il abattit sa chope de bière sur la table. « Hé, nous serons partis demain matin, même sans vos jérémiades. Alors arrêtez de nous faire perdre notre temps et allez vous coucher. »
« Comme je vous l’ai déjà dit, vous n’êtes pas les bienvenus ici, rétorqua l’homme. Vous osez nous priver de nos vivres après ce qu’Anatol a fait à cette ville ! Tout le monde sait que les chevaliers du Dragon rouge en veulent au duc. Pour la sécurité des habitants… »
« Vous savez que vos insultes commencent à devenir difficiles à ignorer ? » l’interrompit Riftan, dont la voix glaciale fit frissonner Maxi. « D’abord, j’ai payé toute la nourriture que nous mangeons, jusqu’à la dernière miette de pain. Ensuite, qu’accusez-vous exactement Anatol d’avoir fait ? Mon domaine n’a commis aucun acte illégal envers le duché. Enfin… mes hommes et moi ne ferions jamais de mal à un innocent sans raison. »
Prenant sa coupe de vin, Riftan en but une gorgée avant d’ajouter doucement : « Mais vous ne manquez pas de m’en donner une, pour le moment. »