Chapitre 377
377 Chapitre 138
Riftan discutait avec Elliot, une main agrippée aux rênes de Talon. Maxi s’apprêtait à les rejoindre lorsque la voix pressante de Ruth retentit derrière elle.
« Lady Calypse ! Nous devons soigner les blessés ! Venez nous aider ! »
Maxi tourna la tête vers lui. Une vaste tente montée à la hâte se dressait derrière la longue file de chariots. Sous la toile, des soldats blessés gisaient comme des cadavres.
En se dépêchant, elle vit les soigneurs étendre des paillasses de paille et y installer délicatement d’autres blessés. Elle compta ceux qui se trouvaient sous la tente, puis rejoignit Ruth, qui s’efforçait de maintenir la jambe agitée d’un soldat. Les os de l’homme étaient brisés et il souffrait le martyre.
Maxi immobilisa le haut de son corps, permettant à Ruth de remettre les os en place.
« Nous devons d’abord nous occuper de ceux qui saignent abondamment. Si nous ne nous dépêchons pas, ils vont mourir de… »
Ruth s’interrompit brusquement, les yeux écarquillés en la regardant.
Elle était couverte de sang séché de monstre, se rendit-elle compte. Elle tenta à la hâte de s’essuyer le visage avec sa manche, faisant tomber des écailles de sang noir.
En soupirant, Ruth attrapa sa gourde et humidifia son mouchoir. Il le tendit à Maxi d’un ton bourru. « Tiens, prends ça. Sir Riftan va s’effondrer s’il te voit dans cet état. »
« M-Merci. »
Maxi se frotta le visage, puis lui rendit le mouchoir.
Après avoir jeté un regard mal à l’aise au tissu souillé, Ruth le balança simplement sur le côté et la fixa d’un air sévère. « Dans quoi vous êtes-vous encore fourrée ? »
« J’ai lancé un sort de traçage pour localiser le nécromancien et… »
« Ne me dites pas que vous êtes partie affronter un nécromancien toute seule ! » s’exclama Ruth, horrifié.
Maxi fronça les sourcils. « Me prenez-vous pour une idiote ? Jamais je ne ferais une chose aussi imprudente ! Je voulais simplement localiser le nécromancien pour en informer Riftan, mais quand j’ai compris que le sort provenait de l’intérieur du camp… j’en ai déduit qu’il devait y avoir une rune là-bas. »
« Attendez », l’interrompit Ruth, le visage grave. « Nous reprendrons cette discussion quand nous aurons fini ici. Je sens que ça va durer longtemps. »
Maxi acquiesça, le visage empreint d’une détermination farouche. Elle se concentra ensuite sur les blessés. Les monstres ayant été repoussés et les barrières devenues inutiles, d’autres mages arrivèrent pour prêter main-forte aux soigneurs.
Après des heures passées penché sur les patients, Ruth finit par se redresser et essuya les perles de sueur sur son front. « Heureusement, nous ne semblons pas avoir subi de dégâts graves. »
Tous deux manquaient de mana ; ils durent donc soigner les blessures superficielles sans magie. Maxi fronça les sourcils tandis qu’elle recousait avec précaution la joue d’un jeune soldat qui ne devait pas avoir plus de seize ans. L’arrière-garde avait à elle seule perdu une quinzaine d’hommes, et plus de trente autres avaient été blessés à des degrés divers. À ses yeux, les pertes n’avaient rien de négligeable.
« Vu que nous avons été pris par surprise, je dirais que nous nous en sommes bien tirés », ajouta Ruth.
Maxi répondit à son sourire amer par un regard sombre, coupa le fil et tamponna la suture avec un linge imbibé d’alcool.
« Je crains de ne pas pouvoir faire davantage pour vous pour le moment, car je manque de mana », expliqua-t-elle au jeune soldat, d’un ton navré. « Votre blessure… laissera probablement une cicatrice. »
« Tant mieux ! » s’écria le soldat, sa grimace de douleur remplacée par l’enthousiasme. « Quand je rentrerai chez moi, je raconterai à tout le monde que c’est Lady Calypse en personne qui m’a soigné ! »
Maxi cligna des yeux, surprise par la vaillante réaction du jeune homme. Un sourire lent se dessina sur son visage tandis qu’elle se relevait. Malgré leur épuisement, aucun des soldats ne semblait avoir perdu sa combativité.
Après avoir demandé au quartier-maître de distribuer de la bière et du pain aux hommes exténués, Maxi remonta la colline pour évaluer la situation. À cet instant, elle entendit le son du kopel, qui signalait la fin de la bataille.
Ruth, qui l’avait suivie sans qu’elle s’en aperçoive, se massa la nuque raidie. « Maintenant que le combat est terminé, l’arrière-garde doit elle aussi partir pour Darund. »
Maxi acquiesça en contemplant le mur détruit et le petit château encerclé par les soldats. Les monstres ayant été mis en fuite, les portes de fer du château libéré s’ouvrirent pour accueillir l’armée de la coalition. La première bataille était terminée.
La maîtresse des lieux, environ quatre-vingts habitants de Darund et un vieux clerc de paroisse s’étaient réfugiés dans le château. Après la mort du seigneur, qui avait vaillamment combattu les morts-vivants aux côtés de ses hommes, sa jeune épouse avait pris les rênes de la ville.
Avec une élégance toute noble, elle offrit ses appartements aux officiers de l’armée de la coalition et ordonna aux habitants survivants de débarrasser les couloirs des amas de carcasses qui les jonchaient. Pendant ce temps, les soldats établirent leur campement dans l’enceinte. Le Château de Darund était loin d’être assez vaste pour abriter une armée de plusieurs milliers d’hommes.
Maxi observa les soldats s’affairer, puis entra dans une chapelle dont un mur s’était effondré. Le bâtiment avait été transformé en infirmerie provisoire pour toute l’armée.
Une lampe à la main, Maxi traversa la chapelle plongée dans l’obscurité pour examiner la soixantaine d’hommes qui recevaient des soins. Grâce à l’intervention rapide des mages, aucun n’était dans un état critique, mais il ne fallait pas relâcher sa vigilance. Il n’était pas rare que des patients qui semblaient aller bien succombent à leurs blessures le lendemain.
« Vous voilà, madame. »
Maxi examinait avec attention la blessure à la tête d’un jeune homme, causée par une masse de fer, lorsqu’elle entendit cette voix familière. Elle se retourna et croisa le regard calme d’Elliot Karon.
« La Dame de Darund nous reçoit pour un banquet dans la grande salle, l’informa-t-il. Votre Grâce devrait également y assister. »
« Ce n’est pas la peine. Je préfé… »
« Sir Riftan m’a ordonné de vous chercher », affirma Elliot d’un ton ferme.
Maxi fixa un instant le visage résolu du chevalier, puis soupira. À leur sortie, de légers flocons tombèrent du ciel obscur. Maxi les chassa de son visage en passant devant les gardes, qui tenaient chacun une torche pour éclairer le chemin.
La cour du château était animée par les soldats, qui prenaient un repas tardif. Balayant du regard ceux qui mangeaient près des braseros, Maxi traversa la cour et gravit les marches de bois. Bientôt, elle se retrouva dans une salle chaleureuse, éclairée à la bougie.
Elle s’arrêta à l’entrée voûtée et observa la longue table au centre. Riftan était assis à la place d’honneur, près de la cheminée. Sir Ursuline et Hebaron se tenaient à sa gauche, tandis que Richard Breston et un aide baltonien étaient à sa droite. Les autres places étaient occupées par Kuahel Leon et un homme qui semblait être son aide.
Maxi fut aussitôt saisie par l’envie de faire demi-tour et de repartir. L’air était saturé des arômes de mets et de boissons raffinés, mais l’atmosphère régnant autour de cette table était si tendue qu’on aurait dit qu’un bain de sang allait éclater à tout moment. Elle doutait de pouvoir avaler quoi que ce soit en si mauvaise compagnie.
Elliot ne remarqua pas son malaise. « Permettez-moi de vous conduire à votre place, madame », proposa-t-il avec un sourire affable.
Il la mena aux côtés de Riftan, qui étudia attentivement son visage en lui tirant une chaise.
« Tu as l’air épuisée », remarqua Riftan.
« C-C’était une journée éreintante », répondit maladroitement Maxi en s’asseyant.
Il remplit un gobelet d’argent de vin. « J’ai appris que tu avais trouvé et détruit la rune qui alimentait les morts-vivants en magie. Tu n’es pas blessée ? »
Maxi jeta un coup d’œil au visage impassible de Kuahel Leon. Il ne lui avait donc pas dit qu’elle avait failli être tuée.
« Non, répondit Maxi en hochant la tête. Je suis sûre… qu’on vous a aussi informé que le monstre responsable se cachait parmi nos hommes. Nous savons maintenant qu’ils sont capables de se déguiser grâce à la magie. D’autres ont pu s’infiltrer dans notre armée ; nous devons donc vérifier l’identité de chaque soldat de la… »
« C’est déjà en cours », répondit Kuahel avec détachement. Son regard glacial se posa sur Richard Breston, affalé sur sa chaise, puis il ajouta : « J’ai donné des instructions strictes afin que l’identité des hommes du Nord soit vérifiée avec soin. Ce qui s’est passé aujourd’hui ne se reproduira pas. »
Breston, qui arrachait à pleines mains un gros morceau de viande, ricana d’un air mauvais. « Qu’insinuez-vous ? Qu’il y a un problème avec mon armée ? »
« Le monstre était déguisé en soldat baltonien, répondit sèchement Kuahel. Cela ne serait pas arrivé si vous aviez correctement encadré vos hommes. »
« C’est comme ça que vous voulez jouer, hein ? » Le Nordiste reposa son morceau de viande et ricana en s’essuyant la main avec une serviette. « Permettez-moi de vous rappeler que rien de tout cela ne serait arrivé si Osiriya n’avait pas laissé dérober la pierre de Sektor. Vous ne manquez pas de culot, à rester assis là à accuser les autres, alors que vous et ces clercs de l’Église réformée que vous servez êtes les premiers responsables de tout ce gâchis sur le continent.
« Balto a refusé d’envoyer des renforts pendant la Campagne du Dragon ; vous n’avez donc pas à critiquer la perte de la pierre », rétorqua Kuahel, un soupçon de mépris aux lèvres. « Avant de me condamner, moi ou l’Église, vous devriez vous demander si Balto a jamais été un véritable allié des royaumes du Sud. »
« Assez », dit Riftan, mettant fin à cette dispute de plus en plus acerbe. « Nous ne sommes pas ici pour nous quereller. Cessez cette confrontation stérile. »
« Eh bien, si c’est l’ordre du commandant suprême, alors je dois bien tenir ma langue », répondit Breston avec sarcasme.
Riftan lui lança un regard froid. « Je n’ai pas l’intention de prendre le parti de Leon, mais vous ne pouvez pas nier que la plupart de vos soldats sont des conscrits dont l’identité n’a pas été vérifiée. Balto étant le royaume le plus proche du Plateau, il est logique que les monstres s’infiltrent dans son armée. Les clercs inspecteront tous les hommes de votre unité. »
« Je ne tolérerai pas une telle discrimination. » Breston se pencha en avant et abattit son poing sur la table. « Nous avons parcouru tout ce chemin pour défendre les Sept Royaumes. Je ne laisserai pas passer un tel affront ! Balto n’acceptera aucune inspection si toutes les unités ne sont pas traitées de la même manière. »
« Toutes les unités seront inspectées à tour de rôle », répondit Riftan, d’une voix dénuée d’émotion. Cette fois, il tourna le regard vers Kuahel Leon. « Et à partir de maintenant, il vous est interdit de donner des ordres sans autorisation. Vous n’êtes plus le commandant suprême de cette armée. C’est moi. Je ne vous laisserai pas débarquer pour dire à mes hommes ce qu’ils doivent faire.
« Je n’ai aucune intention de contester la décision du Conseil des Sept Royaumes », répondit Kuahel sans détour. « Mon objectif est de récupérer la pierre du dragon. Rien d’autre. »
« Même si vous la récupérez, la question reste de savoir si l’Église devrait de nouveau en avoir la garde, lança Breston avec mépris. D’autant plus que son incompétence a éclaté au grand jour. »
Une nouvelle altercation acrimonieuse éclata entre le Nordiste et le Chevalier du Temple. Ayant complètement perdu l’appétit, Maxi reposa sa cuillère. Elle aurait préféré dîner à la caserne de pain rassis et de bouillie claire.
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