Chapitre 355
Maxi contempla la profusion de robes colorées qui scintillaient devant elle. Toutes étaient d’une qualité exceptionnelle, digne de la royauté.
« O-Où as-tu trouvé tout ça ? De la part de Sir Sejuleu ? Ne me dis pas que tu as accepté un cadeau aussi extravagant simplement parce qu’il te l’a proposé. »
« Bon sang, quelle histoire pour la maîtresse du plus prospère domaine du sud », lança Sidina en soulevant une robe de soie au décolleté plongeant.
« Sidina ! s’exclama Maxi. À quoi pensais-tu ?! C-C’est bien plus qu’une simple politesse ! Des centaines de nobles sont ici en ce moment. Si l’on venait à apprendre… que j’ai accepté un cadeau aussi somptueux d’un noble étranger, ce serait un scandale ! »
« Ne t’inquiète pas, ces robes ne viennent pas de Sir Sejuleu », répondit Sidina distraitement en en prenant une autre.
Maxi écarquilla les yeux. Qui d’autre aurait pris la peine de lui témoigner une telle gentillesse ? Peut-être venaient-elles de Riftan ? Elle baissa les yeux sur le tas de robes posé sur le lit, le regard brillant d’espoir. Les paroles suivantes de Sidina la prirent de court.
« Elles viennent du roi de Wedon. »
« L-Le roi ? » balbutia Maxi, stupéfaite. « P-Pourquoi le roi ferait-il une chose pareille pour moi ? »
« Si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je le sache ? » rétorqua Sidina, la regardant comme si sa question la laissait perplexe. « Hier soir, au banquet, alors que j’accompagnais maître Elena, quelqu’un est venu me trouver en prétendant être un serviteur de notre roi. Il m’a dit que le roi Reuben souhaitait t’offrir un cadeau pour s’excuser, et j’ai simplement accepté de te le remettre. Il a dû chercher quelqu’un pour s’en charger, puisque tu refuses d’assister à ce genre de réceptions. »
« S-S’excuser de quoi ? » demanda Maxi, toujours déconcertée.
Sidina haussa les épaules. « Il n’a rien précisé, seulement que je devais te dire que le roi Reuben souhaitait depuis longtemps te présenter ses excuses. »
Anette cessa de contempler avec dédain les robes scintillantes pour se tourner vers Maxi. « Qu’a-t-il bien pu te faire pour devoir présenter des excuses aussi somptueuses ? »
Incapable de trouver une réponse, Maxi resta perplexe. Ses échanges avec le roi Reuben se résumaient à une brève conversation au domaine du comte de Loverne. Elle l’avait aperçu lors des négociations, mais seulement de loin. D’où venait cette soudaine générosité ? Méfiante, elle fouilla ses souvenirs.
Sa Majesté s’excuse-t-elle de m’avoir fait perdre mon enfant devant mon père, lors de la médiation, il y a trois ans ?
« Est-ce que ça compte vraiment, la raison ? » dit Sidina, l’arrachant à ses pensées. « Moi, je suis ravie. Je n’avais rien de convenable pour ce soir. Allez, qu’attends-tu ? Essaie-les ! Dépêchons-nous, sinon nous serons en retard. »
Maxi poussa un profond soupir. « Comme je te l’ai déjà dit un nombre incalculable de fois, je n’ai aucune intention d’y assister… »
« Arrête de faire ta tête de mule ! »
Sidina laissa tomber la robe qu’elle tenait et lui lança un regard agacé. Maxi se raidit quand la jeune fille leva l’index et se lança dans une tirade digne d’un sermon.
« J’en ai assez de te voir te comporter comme une limace morose qui sort les jours de pluie ! Tu crois que soupirer sans arrêt avec cette mine lugubre va changer quoi que ce soit ? Ou que t’enfermer dans ta chambre pour contempler tristement les couchers de soleil va arranger les choses ? »
« Q-Qu’est-ce que tu peux bien en savoir ? » répliqua Maxi, le visage écarlate. « J-Je… »
« Non ! Laisse-moi finir. Je n’ai pas encore dit tout ce que j’avais à dire. » Usant de la même technique que lorsqu’elle acculait ses adversaires lors d’un débat, Sidina poursuivit : « Je te parle avec tout le savoir que j’ai acquis en tant que fille d’un libertin notoire et présidente du club de romans d’amour de Nornui : tu n’obtiendras rien si tu te contentes d’attendre que l’autre fasse le premier pas. Tu sais ce qu’il faut faire quand rien n’avance ? Soit tu abandonnes, soit tu agis ! »
« Amen », murmura Anette avec ferveur.
Le visage presque violet, Maxi s’écria : « T-Tu crois que je n’ai pas essayé ?! J’ai tout fait pour que Riftan se confie à moi. »
« Le suivre aveuglément partout n’est pas la solution. Il faut user de tes charmes féminins ! Si pousser ne marche pas, il faut attirer. »
Avec un reniflement qui montrait bien qu’elle ne souhaitait pas entendre la réponse de Maxi, Sidina se remit à fouiller les robes. Maxi la dévisagea, incrédule.
« E-Et en quoi assister au banquet a-t-il un rapport avec… mes charmes féminins ? »
« Réfléchis, Max ! Pendant toute la campagne militaire, ton mari ne t’a vue que triste ou en colère, vêtue de cette robe de mage terne. Comment veux-tu qu’un homme retombe amoureux de toi dans ces conditions ? »
Sidina approcha son doigt du visage de Maxi, qui se recroquevilla comme une tortue rentrant dans sa carapace.
« Il nous faut une autre approche, reprit Sidina en faisant osciller son doigt comme une hypnotiseuse. Quelque chose de spécial. »
À moitié convaincue par le discours passionné de son amie, Maxi ravala sa fierté et demanda à voix basse : « Q-Qu’est-ce que tu voudrais que je fasse ? »
Comme si elle avait attendu cette question, Sidina saisit une robe dans le tas et la brandit devant elle. « Tu dois te faire belle et entrer dans cette salle comme la reine du bal. Et n’oublions pas le charmant cavalier à ton bras, pour rendre Sir Riftan fou de jalousie ! »
Maxi allait de la robe que Sidina tenait à son visage plein d’espoir. « Est-ce que cela ne risque pas d’abîmer encore davantage notre relation ? Nous nous sommes… plutôt violemment disputés parce que je passais du temps avec d’autres hommes. »
« Raison de plus pour le faire ! Tu ne veux pas que Sir Riftan perde contenance et révèle ce qu’il ressent vraiment ? Il est si jaloux que je suis certaine que ça marchera. »
L’assurance de Sidina finit par convaincre Maxi.
« D-D’accord, dit-elle en prenant la robe. J’assisterai au banquet. »
« Parfait. Pas une minute à perdre. Il faut trouver la robe idéale. »
Maxi passa derrière le paravent, dans un coin de la pièce, et ôta la robe grise et terne fournie par la Tour des Mages ainsi que sa tunique de laine. Une à une, elle essaya les robes que lui tendait Sidina. Elles lui semblaient toutes indécemment serrées, et leurs manches comme leurs ourlets traînaient bien trop bas.
L’intendant du roi croit-il que toutes les femmes ont de longs membres fins ? Elle baissa les yeux, mortifiée, sur sa poitrine qui menaçait de déborder du corsage ajusté. Elle se sentait comme une saucisse trop farcie.
Quand elle sortit vêtue de la sixième robe, Anette se gratta la joue en marmonnant : « Elles sont toutes un peu petites, non ? »
Maxi rougit de gêne. Toutes les robes qu’elle avait essayées jusqu’ici lui avaient paru serrées, mais celle-ci l’était particulièrement. Sa poitrine menaçait de jaillir du décolleté carré et plongeant, tandis que la jupe moulait ses fesses.
Soulevant nerveusement l’ourlet, Maxi dit d’un ton abattu : « J-Je ne crois pas pouvoir y aller. Aucune ne m’ira comme il faut. Peut-être une autre fo- »
Sidina, qui la dévisageait bouche bée, s’exclama : « Qu’est-ce que tu racontes ? Elle te va à merveille ! C’est la dernière mode, tu sais. J’ai vu des femmes porter des tenues bien plus révélatrices aux banquets. »
Maxi la regarda avec méfiance. « T-Tu t’attends à ce que je croie… q-que des femmes se rendent aux banquets organisés par la basilique habillées comme ça ? »
« C’est le Conseil des Sept Royaumes qui organise les banquets de la victoire, pas la basilique. C’est pour ça qu’ils ont lieu dans l’ancien palais de Roem, loin du bâtiment principal », expliqua Sidina d’un ton conciliant. « Et franchement, je ne vois pas ce qui cloche avec cette robe. Tu es divine. »
Maxi examina son reflet d’un œil critique, mais les compliments de Sidina semblèrent finir par faire leur effet. Tout à coup, son apparence ne lui parut plus si effroyable. Le décolleté plongeant de la robe était assez indécent, certes, mais elle avait vu des femmes porter des tenues bien plus révélatrices.
Après s’être examinée attentivement dans le miroir, elle se tourna vers Anette. « Qu’en penses-tu ? Est-ce que… j’ai vraiment l’air présentable comme ça ? »
« Eh bien… ce n’est pas horrible », marmonna Anette avec tact.
Sidina s’empressa de faire taire ses réserves. « Pas horrible ?! Vous êtes aveugles, toutes les deux ?! »
S’emparant d’un peigne, elle le passa dans les cheveux de Maxi, qu’elle transforma de ses mains expertes. Dans le miroir, Maxi se vit peu à peu métamorphosée en une parfaite inconnue.
Parée d’une robe de soie nacrée qui épousait ses formes, ses boucles luxuriantes retombant dans son dos, elle ne se reconnaissait absolument pas. Elle s’était déjà habillée élégamment pour d’autres occasions, mais n’avait jamais porté une tenue aussi provocante. Elle se sentait terriblement mal à l’aise. Nerveusement, elle porta la main à son cou découvert, puis se tourna vers Sidina.
« Q-Qui m’accompagnera ? »
« Et ce chevalier ? Ulyseon, c’est ça ? » répondit Anette, sans grand enthousiasme. « N’est-ce pas ton plus fervent admirateur ? Je suis sûre qu’il remuerait la queue de joie si tu lui proposais. »
« Ça ne marchera pas, répliqua Sidina avant que Maxi ait pu dire quoi que ce soit en secouant fermement la tête. Ulyseon est plus dévoué à Sir Riftan qu’à Max. Il ne chercherait jamais délibérément à rendre son supérieur jaloux. »
« Je n’en suis pas si sûre, dit Anette avec scepticisme. Il est tellement obtus sur ces questions qu’il pourrait le faire sans même s’en rendre compte. »
« U-Ulyseon ne se conduirait jamais de façon inconvenante, protesta Maxi en grimaçant. Et je n’ai aucune intention de semer la discorde parmi les membres de l’ordre. »
« Bon, alors aucun chevalier du Dragon rouge ne convient », nota joyeusement Sidina.
Le visage de Maxi s’assombrit. En excluant les chevaliers du Dragon rouge, il ne leur restait aucune option viable.
Devrais-je envisager l’un des mages ?
Elle hésita, songeant aux hommes de la Tour des Mages : des individus soit pitoyablement maigres, soit bedonnants. Un sentiment de désespoir l’envahit. Elle commençait à se décourager lorsque Sidina lui fit une proposition des plus extravagantes.
« Et Sir Quahel Leon ? C’est le seul qui puisse rivaliser avec Sir Riftan, autant par son apparence que par son habileté. »
« N-Ne dis pas de bêtises ! Sir Quahel Leon est un homme d’Église ! » s’exclama Maxi.
Sidina répliqua sans se laisser troubler : « Beaucoup de clercs ont des amantes secrètes. Il y a même des rumeurs selon lesquelles le pape actuel serait le fils illégitime de son prédécesseur. »
Maxi fut stupéfaite de voir Sidina proférer de telles énormités sans ciller. Elle peinait à concevoir une immoralité aussi extrême.
« S-Sir Quahel Leon n’est pas une option ! insista Maxi. Et puis, il me mépriserait si je le lui demandais. Il n’accepterait jamais ! »
« Tu marques un point », admit Sidina en pinçant les lèvres, déçue.
Maxi regrettait déjà d’avoir accepté ce plan.
« Alors, il ne nous reste qu’une seule possibilité. »
« E-Et qui est-ce ? »
« Tu le découvriras bien assez tôt. »
Sidina posa une cape sur les épaules de Maxi et l’entraîna hors de la pièce. Maxi jeta un regard suppliant à Anette, mais son amie se contenta de lui souhaiter bonne chance avant de refermer fermement la porte.
Elles avancèrent, et Maxi eut l’impression de se laisser emporter par un puissant courant. Sidina la conduisit à travers le vaste jardin, puis s’arrêta devant la somptueuse demeure qu’occupaient les nobles de l’Ouest.
Maxi gémit en levant les yeux vers l’entrée du manoir, éclairée par des lanternes. « Sidina, tu ne songes tout de même pas à demander à Sir… »
« Bonsoir, Lady Calypse. »
Une voix familière retentit au-dessus d’elles. Le cœur de Maxi se serra lorsqu’elle leva les yeux. Sejuleu Aren descendit les marches, vêtu d’un luxueux manteau de fourrure par-dessus un pourpoint cramoisi. Après avoir fait signe à ses subordonnés de continuer, il s’avança vers Maxi.
« Puis-je connaître la raison de votre visite, madame ? Si vous cherchez Sir Riftan, il loge… »
Le chevalier s’interrompit brusquement. Maxi leva vers lui un regard perplexe. Il retrouva bientôt son calme, accompagné de son sourire doux habituel.
« Vous êtes toujours ravissante, mais ce soir, vous êtes tout simplement éblouissante. »
Les compliments du chevalier rassurèrent un peu Maxi. Elle lui adressa un sourire timide. « M-Merci, Sir Sejuleu. V-Vous aussi, vous êtes… très élégant ce soir. »
« Je suis véritablement honoré. À mon retour, je récompenserai généreusement mon tailleur. »
Avec un sourire, Sejuleu rajusta fièrement son pourpoint de velours. Sa plaisanterie arracha un instant un sourire à Maxi, mais celui-ci s’effaça vite quand elle remarqua qu’il regardait par-dessus son épaule plutôt qu’elle. Était-ce sa tenue qui avait capté son attention ?
En réponse au regard noir de Maxi, Sidina s’approcha du chevalier et s’exclama d’une voix sonore : « Votre tailleur doit être un homme d’un talent extraordinaire ! Vous êtes toujours un régal pour les yeux, sir, mais aujourd’hui, vous vous surpassez. Vous vous rendez peut-être au banquet ? »
« En effet. Je compte passer une excellente soirée », répondit le chevalier en reculant d’un pas.
Faisant mine de ne rien remarquer, Sidina feignit la joie. « Oh, quelle coïncidence ! Nous cherchions justement un gentilhomme courageux pour accompagner mon amie au banquet. »
Elle donna un petit coup de coude à Maxi, dont les épaules étaient voûtées par l’humiliation. 2 « Cela me coûte de l’admettre, poursuivit Sidina, mais Max doit s’y rendre seule ce soir, puisque les autres mages, moi comprise, sont retenus par une affaire urgente. Ne trouvez-vous pas dommage qu’une jeune femme se présente seule à un événement pareil ? »
À ce stade, Maxi était écarlate. Elles suppliaient pratiquement un homme qui n’était pas son mari de l’accompagner, et la situation était d’autant plus humiliante qu’il semblait visiblement réticent.
Maxi fixait l’ourlet de sa robe lorsqu’elle entendit un rire, suivi d’un soupir.
« Vous me proposez une quête dangereuse. »
La brûlure sur les joues de Maxi s’étendit jusqu’au bout de ses oreilles. Il n’avait pas échappé à Sejuleu qu’elle avait une arrière-pensée. Complètement déshonorée, elle renonça au peu de dignité qui lui restait et releva les yeux vers lui, brillants d’espoir.
« J-Je vous en prie, accompagnez-moi, juste cette fois. Je vous en serais éternellement reconnaissante. »
Après avoir contemplé en silence son expression désespérée, Sejuleu leva les yeux vers le ciel lointain et poussa un soupir. Ses paroles suivantes lui échappèrent presque comme un grognement.
« Ce ne serait pas une sorte de plaisanterie, ou… »
Son malaise était évident. Les épaules de Maxi s’affaissèrent davantage tandis qu’elle se préparait à essuyer un refus.
Quand Sejuleu reprit la parole, sa voix retrouva sa légèreté et sa gaieté habituelles.
« Très bien. Braver le danger pour une belle dame est après tout le plus grand honneur qu’un chevalier puisse recevoir. » Il lui tendit la main. « Allons-y, madame. Je ferai de mon mieux pour être le parfait cavalier ce soir. »
Maxi, soulagée, posa sa main dans la sienne.