Chapitre 354
La main de Riftan se referma sur le crâne de Richard Breston et le plaqua contre le mur de pierre froide. « Tu agis sur les ordres de Heimdall ? » siffla-t-il.
Breston esquissa un sourire narquois et croisa son regard, comme pour le provoquer. « À ton avis ? »
Riftan lui tira les cheveux pour lui rejeter la tête en arrière, puis la cogna de nouveau contre la pierre. D’une voix calme, il lança : « Tu mets ma patience à rude épreuve ! »
« Espèce de sale bâtard… »
« N’oublie pas que le sale bâtard, c’est celui qui te tient un couteau sous la gorge », dit Riftan d’un ton égal, en faisant glisser la pointe de sa dague sous la protubérance de la gorge de l’homme. Une fine ligne écarlate apparut.
La rage qui s’embrasa dans les yeux de Breston lui donna l’air d’une bête sauvage. Le Nordique semblait, pour une fois, contenir sa colère avec une maîtrise inhabituelle, mais Riftan savait qu’il tenterait de reprendre le dessus dès qu’il en aurait l’occasion.
Sous sa poigne, il sentit Breston se débattre, pareil à un cheval de guerre rétif qui lutte contre ses entraves.
Riftan accentua la pression et le maintint contre le mur. « Heimdall veut-il précipiter Balto dans les flammes de la guerre ? gronda-t-il. Tu ne peux tout de même pas croire que les autres monarques toléreront une telle traîtrise. »
« Comme tu es naïf, Calypse, ricana Breston, les lèvres tordues en un sourire de crocodile féroce. Même si tes accusations sont fondées, crois-tu vraiment que les autres monarques accepteraient de juger le roi du Nord ? Heimdall Rune Valdemar siège au Conseil. Personne ne peut l’accuser sans preuves. »
Comme Riftan ne répondait pas, Breston poursuivit : « Et si les autres disposaient déjà de ces preuves, tu ne serais pas en train de me menacer, n’est-ce pas ? »
Riftan baissa les yeux vers le visage suffisant de l’homme. Chaque fibre de son être le poussait à faire souffrir ce bâtard, ne serait-ce que pour le voir effrayé, mais la raison le retint. Il plissa les yeux. Mettre fin à la vie de ce traître sur-le-champ lui procurerait sans doute un plaisir passager, mais cela compromettrait aussi la réunion tant attendue du Conseil des Sept Royaumes, dont les pourparlers se préparaient depuis trois ans.
Heimdall VI se servirait du meurtre de son vassal au cœur même de la basilique pour faire pression sur le pape. Il ne manquerait pas non plus de semer des espions dans les Sept Royaumes sous prétexte de traquer l’assassin. En réaction, la Basilique d’Osiriya serait contrainte d’adopter une position ferme.
Riftan serra les dents. Il ne mettrait pas en péril un armistice déjà précaire à cause des manigances de cet imbécile.
Comme s’il avait deviné ses pensées, Breston afficha un sourire suffisant. « Maintenant que tu sais que tes menaces ne riment à rien, tu ne voudrais pas ranger ta dague ? »
Réprimant sa colère bouillonnante, Riftan le lâcha. Breston s’éloigna vivement et lui lança un regard chargé d’une haine sans bornes. Riftan réajusta sa prise sur son arme, prêt à parer une attaque. Pourtant, à sa grande surprise, le Nordique ne bougea pas.
Breston finit par émettre un petit rire rauque. « Je compte te provoquer en duel sous peu. Je vais donc patienter jusque-là. Tu serais surpris de voir à quel point je sais prendre mon temps. »
Un sourire sinistre aux lèvres, il passa près de lui.
Riftan le regarda s’éloigner en silence, puis descendit l’escalier à gauche du couloir. Il entra dans le cloître attenant au jardin, où Hebaron Nirtha s’appuyait à la rampe de l’escalier.
Le chevalier massif poussa un profond soupir. « Ce n’est pas dans vos habitudes de réveiller un ours qui dort, commandant. »
« En revanche, il est dans mes habitudes d’adresser un avertissement clair », répliqua Riftan en dépassant son subordonné. « Ils seront plus prudents, ce qui nous fera gagner du temps. »
Hebaron lui emboîta le pas. « Mais vous donnez ainsi à ces fauteurs de troubles du Nord l’occasion de détruire toutes les preuves. »
« Tu as oublié que le souverain de Balto est l’un des leurs ? » Apercevant un groupe de clercs qui traversaient le jardin, Riftan baissa la voix. « Même avec des preuves irréfutables, cette affaire exige de la discrétion. L’armistice est un accord fragile entre les souverains des Sept Royaumes. Si l’un d’eux venait à s’en retirer, il serait menacé. Pour l’instant, notre meilleure option est de leur faire pression en privé afin qu’ils renoncent à leurs projets. »
« Vous auriez pu agir avec plus de prudence. Cet homme est dangereux. Il est impitoyable et rusé, et sait manipuler les autres à merveille. À quoi bon le provoquer davantage ? »
Riftan s’arrêta dans un coin du jardin battu par le vent et se tourna vers son second. Lorsqu’il croisa le regard calme d’Hebaron, ses émotions tumultueuses s’apaisèrent.
Jusque-là, Riftan avait été certain d’avoir gardé la tête froide lors de son altercation avec Richard Breston. Il comprit alors que la rage l’avait emporté. Il n’avait pas réussi à réprimer son désir irréfléchi d’étouffer dans l’œuf les germes du conflit, quitte à se passer d’un procès équitable.
Comme s’il avait discerné le véritable motif de la conduite inconsidérée de son commandant, Hebaron déclara sans détour : « Pourquoi ne pas tout expliquer à madame et lui demander de vous comprendre ? »
Riftan lui lança un regard glacial. « Ne te mêle pas de ça. »
« N’est-ce pas elle qui vous trouble ? » Hebaron claqua la langue. « Elle pourrait bien ne plus éprouver la moindre affection pour vous. Que ferez-vous alors ? »
« Elle retournera à la Tour des Mages », répondit Riftan d’une voix atone.
Hebaron s’immobilisa et le dévisagea. « Vous comptez vraiment la renvoyer ? »
« C’est mieux ainsi. »
Hebaron ouvrit grand la bouche pour répliquer, mais Riftan ne lui en laissa pas le temps. Il quitta le cloître et prit le chemin des quartiers attribués aux chevaliers du Dragon rouge. Il avait choisi de loger avec ses hommes plutôt que d’accepter l’offre de la princesse Agnes et de s’installer dans la somptueuse demeure réservée aux nobles. Ce n’était pas par humilité, mais parce qu’il savait qu’il ne ferait que souffrir, seul, dans un grand lit extravagant.
Réprimant son irritation grandissante, il traversa la cour animée, où les clercs allaient et venaient. Sans prévenir, le regard plein de ressentiment de son épouse lui revint en mémoire, suivi du souvenir de son sourire timide.
Riftan ferma les yeux avec force. Il accepterait volontiers qu’elle lui en veuille si cela pouvait la protéger du chaos et des dangers qui l’entouraient.
***
Le partage du butin de guerre se révéla bien plus fastidieux et chaotique que prévu. Les cinq souverains de la coalition, pape compris, assistèrent aux négociations. Les commandants, les chevaliers de haut rang et tous les nobles ayant droit de vote se réunirent également dans la salle du Conseil.
Il fallut des heures rien que pour que chaque camp expose son point de vue. Épuisée, Maxi était assise, les yeux baissés vers ses genoux, à attendre son tour. Lorsqu’il arriva enfin, on ne lui accorda pas plus de cinq minutes pour expliquer la contribution des mages de l’unité de soutien arrière. Personne ne l’écoutait vraiment. Tous étaient trop occupés à exagérer leurs propres mérites. Les troupes d’Arex, malgré leur insubordination lors de l’affrontement final, ne faisaient pas exception.
Maxi en avait assez. Après la première négociation, elle dut en suivre deux autres. Quand les séances suivantes s’achevèrent sans qu’aucune décision ne soit prise, elle annonça qu’elle n’y assisterait plus. À vrai dire, ce n’étaient pas les querelles des nobles qu’elle avait du mal à supporter : c’était d’être forcée de regarder Riftan aux côtés de la princesse Agnes.
Se frottant les yeux douloureux, Maxi contempla le ciel violet par la fenêtre. Rien que de voir de loin le visage impassible de Riftan lui serrait le cœur. Parfois, c’était de la colère. Elle brûlait d’envie de lui demander comment il pouvait rester aussi indifférent.
La triste réalité, c’était que l’espoir qu’elle avait placé dans leur relation s’amenuisait peu à peu.
« Tu ne veux vraiment pas envisager de retourner à la Tour avec nous ? »
Tirée de ses pensées moroses, Maxi se retourna brusquement.
Anette, qui griffonnait quelque chose sur un parchemin à son bureau, la regardait d’un air grave. « Armin et moi partirons pour la Tour dans quelques jours avec Maître Celric. Ne vaudrait-il pas mieux que tu viennes avec nous ? »
Maxi resta un instant sans voix, ne sachant quoi répondre. « M-Mais les négociations ne sont pas terminées. »
« Maître Calto et les autres mages chevronnés resteront ici. Il a été décidé que certains d’entre nous rentreraient discrètement pour faire part de nos découvertes. »
Après avoir vérifié que l’encre avait séché, Anette roula le parchemin et le scella à la cire. Puis, poussant un soupir, elle posa le rouleau sur la pile déjà présente sur le bureau.
« Réfléchis-y sérieusement. Je serais désolée de te voir renoncer à l’occasion de développer tes talents parce que tu es trop occupée à te languir d’un homme qui se soucie peu de toi. »
Maxi ouvrit la bouche avec colère pour protester, mais aucun mot n’en sortit. Elle rougit. Les autres la prenaient-ils eux aussi en pitié ? Après s’être mordu la lèvre, elle parvint à balbutier : « T-Tu ne sais pas… à quel point Riftan était passionné et dévoué comme époux. Je suis certaine… qu’il y a une raison à son comportement. »
« Et quelle serait-elle ? » demanda Anette, exaspérée.
La colère monta dans la poitrine de Maxi. « I-Il ne m’a pas donné d’explication claire, mais je suis certaine que c’est pour me… »
« Max ! Viens voir ça ! »
Sidina fit irruption dans la pièce, interrompant Maxi au beau milieu de sa tentative de justification. Celle-ci regarda la jeune fille avec surprise, puis baissa les yeux vers les magnifiques robes qu’elle portait dans ses bras.
Les yeux de Sidina brillaient d’excitation tandis qu’elle les déposait une à une sur le lit.
« Tu m’accompagneras au banquet, ce soir. »