Chapitre 353
Les deux chevaliers se turent sous le regard furieux de Maxi. Après un dernier coup d’œil, elle talonna Rem et traversa l’immense esplanade ; Ulyseon lui emboîta docilement le pas.
Lorsqu’ils arrivèrent enfin à la basilique, les Chevaliers du Temple interrompirent leur marche. Les chariots chargés de butin furent dirigés vers le dépôt de la cour, tandis que les soldats osiriyans exécutaient les ordres. Les chevaliers mirent pied à terre et se dirigèrent vers les logements des invités. Certains, toutefois, repartirent vers l’entrée ouest. La basilique ne pouvant accueillir que quatre mille personnes, le reste de l’armée avait choisi de loger dans les auberges de la ville.
Maxi descendit de Rem et observa les soldats qui se déplaçaient avec une coordination précise, pareils à une colonie de fourmis. Suivant les instructions d’Anton, elle rejoignit les mages qui se rendaient à l’université. Comme lors de leur précédente visite, ils avaient été logés dans le dortoir universitaire.
« Ma dame, dit prudemment Ulyseon quelques pas derrière elle, ne devriez-vous pas séjourner dans l’un des logements réservés à la noblesse ? »
Maxi jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et remarqua la tension qui se lisait sur le visage d’Ulyseon. Elle regrettait de l’avoir si mal traité ces derniers temps ; aussi répondit-elle avec autant de calme que possible : « Je suis ici en tant que membre de la Tour des Mages. Je resterai donc avec mes amis jusqu’à la fin des discussions du Conseil. »
« Et ensuite… vous retournerez à Anatol ? »
Le visage de Maxi s’assombrit lorsqu’elle perçut une pointe d’inquiétude dans les yeux du jeune chevalier. Riftan avait-il déjà prévenu les chevaliers qu’elle pourrait retourner à la Tour ? Si c’était le cas, elle aurait beaucoup de mal à lui pardonner.
Furieuse, elle tourna les yeux vers la bannière des Chevaliers du Dragon rouge, qui flottait au vent. Au milieu des rangs bien ordonnés, elle aperçut Riftan en train de parler avec Hebaron. Revêtu d’une armure gris sombre et d’une cape bleu marine qui soulignait sa carrure musculeuse, il se détachait comme un diamant noir solitaire au milieu d’une mer de gravier terne.
En regardant ses cheveux noirs de jais onduler dans le vent, Maxi se mordit la lèvre, le ressentiment évident sur son visage. Lui brillait comme un chevalier de légende, tandis qu’elle se transformait lentement en vieille harpie pitoyable. C’était exaspérant.
« Vous devriez poser cette question… à Riftan », rétorqua froidement Maxi.
Sur ces mots, elle fit volte-face et s’éloigna d’un pas décidé.
***
Riftan et les autres commandants de l’armée de la coalition parcoururent le long couloir gris jusqu’à l’entrée de l’enceinte. Dans la vaste salle circulaire se dressaient les sept trônes réservés au Conseil des Sept Royaumes. Des sièges destinés aux personnes autorisées à assister aux séances étaient disposés le long des murs incurvés, ornés, comme les imposantes colonnes, de sculptures détaillées représentant Darian le Monarque, ses douze chevaliers et Rosem Wigrew.
Riftan leva les yeux vers les chevaliers sculptés, chacun représenté avec son arme légendaire, veillant sur la salle du Conseil. Au centre se tenait la silhouette encapuchonnée de Wigrew, brandissant l’épée sainte Ascalon.
Il ricana tout bas en remarquant que le trône du pape se trouvait juste devant l’image de Wigrew. Le message était clair.
« Vous pouvez entrer, lança une voix depuis l’estrade. Je souhaite voir les héros qui ont sauvé les Sept Royaumes des monstres. »
Un ecclésiastique avait pénétré dans la salle par une entrée située sur l’estrade surélevée. Il semblait avoir la quarantaine et dégageait une grande prestance. Accompagné d’un groupe de grands prêtres, il s’approcha du trône pontifical et prit place. Peu après, Elnuima Reuben III et le souverain de Livadon, un barbu grisonnant à l’air tatillon, entrèrent dans la salle. Un homme aux cheveux blancs, probablement le souverain de Balto, les suivait de près.
Sur un geste du pape, Riftan conduisit ses aides au centre de la salle. En avançant, il étudia attentivement le visage des monarques. Le nouveau pape était plus jeune et plus énergique qu’il ne l’avait imaginé. Ses boucles blond fraise et ses yeux turquoise éclatants lui donnaient l’air d’un garçon malicieux, tandis que ses lèvres fines, son front large et sa mâchoire anguleuse lui conféraient autorité et dignité — un assemblage de traits pour le moins singulier.
Riftan reporta ensuite son attention sur les autres. Comme à son habitude, le roi Reuben affichait un ennui de façade. Le roi de Livadon, lui, arborait un sourire fier en regardant Sejuleu Aren. Le souverain âgé semblait sincèrement heureux de retrouver ses chevaliers royaux sains et saufs.
Enfin, Riftan tourna les yeux vers le roi de Balto, Heimdall VI, vêtu d’une tenue déroutante qui convenait à peine à son rang. Malgré sa peau de loup mal tannée, jetée à la va-vite sur une armure de cuir de mercenaire, il parvenait d’une manière ou d’une autre à dégager une véritable aura royale.
Riftan plissa les yeux en détaillant le souverain baltonien. Les signes révélateurs de sa lignée séraphine étaient indéniables : ses cheveux blancs comme neige, ses yeux flamboyants et sa carrure imposante tranchaient avec son teint blafard.
On disait qu’il avait plus de quarante ans, mais il n’en avait certainement pas l’air.
Il semblait assez jeune pour avoir l’âge de Riftan.
« Approchez tous, résonna la voix du pape, déjà teintée d’impatience. Je souhaite vous accorder ma bénédiction. »𝘣𝘦𝘥𝑛𝘰𝘷𝘦𝑙.𝘯𝘦𝘵
Les commandants de l’armée de la coalition s’avancèrent docilement, l’un après l’autre. Sejuleu Aren, Richard Breston, Sir Quahel Leon et la princesse Agnes s’agenouillèrent devant le pape. Riftan prit place derrière la princesse et inclina la tête. Les paroles de bénédiction, prononcées dans l’ancienne langue de Roem, emplirent la salle, puis le pape leur ordonna de se relever.
« Vous avez libéré le Continent de Roviden du cauchemar qui nous accablait depuis trois ans. Un grand banquet de la victoire sera donné en votre honneur, et chaque participant à cette campagne militaire recevra la récompense qui lui est due. »
Une voix mécontente brisa soudain l’atmosphère pieuse de la salle.
« Ne devrions-nous pas d’abord discuter du partage du butin ? »
C’était Heimdall VI, qui dévisageait le pape avec mépris tout en acceptant une coupe qu’un clerc lui tendait.
« Cette guerre a coûté cher, poursuivit-il d’un ton sceptique. Je doute que quiconque ici s’oppose à savoir ce qu’il peut espérer en tirer. »
Le pape lança au monarque un regard brûlant de colère. « Cette guerre nous a coûté quelque chose de bien plus précieux que de l’or : des vies. Je ne tolérerai pas que vous vous moquiez de ceux qui se sont battus pour protéger la paix et la prospérité de ces terres. »
« Oh, je n’oserais jamais me moquer des sujets de Dieu, répondit le roi de Balto avec un rictus. Le précédent pape n’a-t-il pas proclamé qu’il s’agissait d’une guerre sainte ? Ceux qui sont morts au combat doivent déjà jouir de leur récompense céleste. Je ne vois donc pas en quoi partager l’or terrestre entre nous pourrait les offenser. »
Le visage du pape prit une teinte plus rouge encore. À voir la mine des autres monarques, il n’était pas le seul à bouillir de rage. Pourtant, le barbare du nord continua de le provoquer.
Après avoir avalé une gorgée de vin, Heimdall VI tourna son regard vers le trône à sa droite. « Balial a vraiment de la chance. Puisqu’Arex a offert à Dieu le plus grand nombre de vies dans cette guerre, je suis certain que ses morts recevront dans l’au-delà une récompense au moins égale à celle de Darian le Monarque lui-même. »
Riftan comprit alors pourquoi le roi d’Arex était absent. Son armée avait été presque entièrement anéantie. De plus, l’exécution de son commandant en chef, condamné comme un criminel, avait aggravé l’humiliation ; le roi Balial était sans doute trop honteux pour se montrer.
Ça va devenir compliqué.
Riftan fronça les sourcils en observant le roi de Balto ricaner.
Le pape, manifestement à bout face à l’insolence de Heimdall VI, frappa le sol de sa canne. « Je ne supporterai pas davantage votre impudence, déclara-t-il d’une voix qui résonna avec autorité. Le Conseil est levé. Vous pouvez tous vous reposer jusqu’au banquet de ce soir. »
Dès que le pape eut quitté la salle du Conseil, les monarques des différents royaumes se levèrent de leurs trônes.
Après les avoir observés en silence, la princesse Agnes se tourna vers Riftan. « Je dois maintenant être reçue par Sa Majesté. M’accompagnerez-vous ? »
« Non, j’ai d’autres affaires à régler », répondit Riftan, les yeux fixés sur Richard Breston, qui se dirigeait d’un pas nonchalant vers Heimdall VI.
Agnes soupira doucement. « Père sera furieux si je ne vous emmène pas avec moi. »
« Je suis sûr que vous saurez vous en sortir. »
Laissant derrière lui la princesse mécontente, Riftan quitta la salle à grands pas. Il traversa un couloir désert et enjamba la balustrade pour atteindre le deuxième étage. Puis il se glissa dans l’ombre d’une colonne et observa Breston et Heimdall VI qui s’éloignaient rapidement dans un couloir étroit.
Riftan resta tapi dans l’obscurité, à regarder les deux hommes du Nord échanger quelques mots. Peu après, Heimdall VI monta l’escalier tandis que Breston partait dans la direction opposée. Riftan se glissa à sa suite.
Quand Breston remarqua sa présence, il était déjà trop tard. D’un geste vif, Riftan le coinça dans le couloir désert et lui empoigna la nuque de sa main gantée d’armure. Avant que Breston puisse émettre le moindre son, Riftan le plaqua contre le mur et posa la pointe de sa dague juste sous sa pomme d’Adam.
Breston laissa échapper un son grave, entre le juron et le ricanement. « J’ai entendu dire que tu avais été un assassin renommé. J’imagine que devenir chevalier ne t’a pas fait perdre tes vieilles habitudes. »
« Le seigneur que je sers apprécie mes talents. Il préfère donc que je ne les laisse pas rouiller », répondit Riftan sans hausser la voix. Il appuya son coude contre la poitrine de Breston et enfonça davantage la lame dans sa peau. Se penchant vers lui, il lui souffla à l’oreille : « Je suis absolument certain que personne ne m’a vu t’entraîner ici. Dois-je en dire plus ? Je pourrais t’égorger et m’en tirer sans problème. Un meurtre mystérieux dans la basilique ferait une histoire des plus intéressantes, tu ne trouves pas ? »
« Tu as tellement peur de m’affronter à la loyale ? »
Riftan ricana. « C’est amusant que tu t’attendes à de la chevalerie de la part de quelqu’un que tu considères comme un bâtard roturier. »
Le rictus de Breston s’effaça. Il dévisagea Riftan, comme s’il cherchait à savoir si sa menace était sincère. « Assez de grognements pour rien. Venons-en au fait. Qu’est-ce que tu veux me faire avouer, exactement ? »
Ce fut au tour de Riftan d’étudier le visage de l’homme, tandis que ses traits retrouvaient leur impassibilité. Comme il l’avait soupçonné, l’attitude désinvolte du nordien pendant la campagne militaire avait été calculée pour semer le désordre.
« C’est toi qui as poussé Adolf à attaquer sans attendre son tour ? » gronda Riftan.
« Qu’est-ce qui a bien pu te donner cette idée ? »
« J’ai des yeux et des oreilles partout. »
Lorsque Breston remua pour tenter de dégainer sa dague, Riftan lui fracassa la tête contre le mur.
« Le Nord savait parfaitement que la rébellion couvait au sein de la coalition. Je le sais parce que rien de ce que tu as fait ne m’a échappé. »
Du sang coula sur le front de Breston, mais il ricana tout de même : « Comme on pouvait s’y attendre d’un rat. »
« Et toi, tu t’es comporté comme la vipère que tu es », siffla Riftan entre ses dents serrées.
Il avait l’air d’avoir facilement maîtrisé le nordien, mais Richard Breston possédait une force hors du commun. Riftan resserra sa prise autour de son cou et dut déployer toute sa force pour immobiliser du genou la cuisse de l’homme, aussi massive qu’un rocher.
« Tu essaies de déclencher une guerre en rompant l’armistice ? lança Riftan avec férocité. Tu as délibérément fait massacrer l’armée d’Arex pour affaiblir sa puissance militaire. »
« Tu as déjà tiré tes propres conclusions. Pourquoi te donner la peine de me poser la question ? »
Breston ricana, comme si la situation l’amusait. Riftan serra la poignée de sa dague et mobilisa tout son sang-froid pour ne pas lui trancher la gorge. Ce soi-disant chevalier était un rebelle qui avait bafoué ouvertement l’accord de paix. Non seulement il avait causé la mort de leurs alliés, mais il ralliait aussi secrètement des opposants à l’armistice des Sept Royaumes.
Et, par-dessus tout, le chaos semé par cet enfoiré avait mis la vie de sa femme en danger.