Chapitre 344
Chapitre 344 : Chapitre 105
À l’expression de Riftan, on aurait dit que Maxi venait de proférer une absurdité. Elle baissa les yeux. Il lui releva le menton, l’obligeant à croiser son regard. Il la fixa un instant, puis, voyant le mécontentement peint sur son visage, laissa échapper un rire incrédule.
« C’est donc vraiment ce que tu penses. Qu’ai-je fait pour mériter de tels reproches ? Quand t’ai-je négligée ? »
« V-Vous avez été distant… depuis le début de la guerre. »
Les mots lui échappèrent, malgré elle. Le visage brûlant, elle balbutia : « E-Et même si la guerre est enfin terminée… nous avons à peine le temps de parler… et je ne vous vois presque jamais. »
« Alors, au lieu de ton mari que tu vois à peine, tu batifoles avec un autre homme ? » ricana Riftan.
Furieuse, Maxi le foudroya du regard. « T-Tenez votre langue ! Vous osez m’accuser de batifoler ? N-N’avez-vous pas, vous aussi… passé la journée avec la princesse Agnes ? »
« Cette femme est ma supérieure ! Je faisais mon devoir de premier assistant ! »
« E-Et Sir Kuahel escortait les mages ! » Maxi fronça les sourcils, sincèrement perplexe. « Q-Quelles soupçons ridicules vous habite ? C’est un clerc ! »
« Les clercs ont engendré d’innombrables bâtards », répliqua sèchement Riftan.
Le visage de Maxi se durcit. « Vous… doutez vraiment de ma fidélité ? »
Son regard glacial sembla effacer le sourire cynique de ses lèvres. Il repoussa ses cheveux en arrière et reprit, hésitant : « Ce n’était pas mon intention. Je… ne supporte simplement pas de te voir avec un autre homme. »
En temps normal, ces mots lui auraient attendri le cœur, mais son accusation absurde l’avait profondément blessée. Elle ne parvenait pas à parler sans amertume.
« C-Ce n’est pas un homme ordinaire ! Et il ne s’est jamais intéressé à moi. » Elle le dévisagea avec reproche, puis ajouta : « Comment pouvez-vous avoir des soupçons aussi sordides ? »
« Peut-être parce que je suis né d’une liaison sordide, répondit-il sur la défensive. Pardonne-moi si j’ai heurté ta sensibilité. Te voir tous les deux chuchoter m’a manifestement marqué, car j’ai imaginé les pires obscénités en apprenant que tu avais passé la journée avec lui. »
Maxi ne comprit pas tout de suite ce qu’il voulait dire, mais rougit en réalisant qu’il faisait allusion au jour où il l’avait surprise en train de l’espionner avec la princesse Agnes. Au fond, elle n’avait pas le droit de le critiquer.
Sa voix se fit plus faible lorsqu’elle marmonna : « C-Comme je vous l’ai expliqué… nous… parlions simplement en privé. Je n’ai rien fait… dont je doive avoir honte. »
Bien sûr, elle savait que sa conduite avait été honteuse. Sa réponse maladroite avait dû attiser les soupçons de Riftan, car il plissa de nouveau les yeux.
« De quoi pouviez-vous bien parler tous les deux ? »
« J-Je crains… que ce soit confidentiel. »
Riftan fronça les sourcils devant sa piètre tentative d’esquive. Il eut un sourire en coin, les yeux rivés sur elle. « Un secret que tu ne peux même pas confier à ton mari ? Je sens mon imagination sordide s’emballer de nouveau. »
Maxi le fusilla du regard. « Et v-vous, alors ? De quoi parliez-vous avec la princesse Agnes ? Si ma mémoire est bonne… vous chuchotiez, vous aussi. »
« Pourquoi n’arrêtes-tu pas de parler de cette femme ? » siffla-t-il entre ses dents serrées. « Tu sais très bien qu’il n’y a rien entre la princesse et moi. À te voir feindre la jalousie pour éviter le sujet, je me demande si je ne devrais pas vraiment me méfier. »
« J-Je ne fais pas semblant ! » s’écria Maxi, exaspérée. « Je suis jalouse ! M-Moi aussi, ça me met en colère q-quand je vous vois avec d’autres femmes ! »
Elle se rendit soudain compte qu’un silence étrange s’était abattu autour d’eux. Revenant brusquement à la réalité, elle sentit une sueur froide lui couler dans le dos. Elle tourna raide la tête pour regarder autour d’elle. Toute l’agitation avait cessé : les soldats et les chevaliers, qui distribuaient le repas du soir, les observaient ouvertement.
Le visage de Maxi vira au rouge écarlate. Elle rabattit encore davantage sa capuche, rêvant de trouver un trou où se cacher. Pourquoi se disputaient-ils ainsi pour une broutille ? Quelques instants plus tôt, elle s’était précipitée vers lui, folle de joie de le revoir.
« R-Riftan… espèce d’idiot », lâcha-t-elle entre ses dents.
Avant qu’il ait le temps d’ajouter quoi que ce soit, elle s’enfuit vers la tente des mages.
***
Le lendemain, Maxi évita les regards des autres mages, qui ricanaient entre eux, tandis qu’elle se dirigeait vers l’arrière du château. Là, elle fit aussi mine de ne pas voir Kuahel Leon, qui semblait avoir mille choses à lui dire, ni Ulyseon, dont le regard inquiet la suivit lorsqu’elle passa près de lui. Elle préféra se consacrer à dissiper la magie de fortification du château.
Si quelqu’un la taquinait alors au sujet de leur dispute de la veille, elle était certaine de mourir de honte. Tout en travaillant, elle se cognait de temps à autre le front contre le mur de pierre froide, laissant échapper un gémissement désespéré après l’autre. Prier avec ferveur semblait être son seul recours contre quelque barde malveillant qui transformerait leur querelle conjugale en chanson pour la répandre aux quatre coins du continent. Cette horrible idée la fit frissonner.
Comme s’il trouvait son désarroi pitoyable, Kuahel déclara froidement : « Nous n’avons pas le temps de traîner. Il faut terminer avant la fin de la journée. Si tu as le loisir de t’apitoyer sur ton sort, je te suggère de l’employer à neutraliser une rune de plus. »
« De quel droit donnez-vous des ordres à ma dame ? » gronda Ulyseon. « Elle n’est pas à votre service. Si vous refusez de lui témoigner le respect qui lui est dû, je vous défierai en duel… »
« C-Ce n’est rien, Ulyseon. Cela ne me dérange pas. »
Son intervention força le jeune chevalier à se taire, mais ne l’empêcha pas de lancer un regard désapprobateur au clerc. Kuahel, lui, ne prêta aucune attention à Ulyseon et indiqua à Maxi d’un signe de tête qu’elle devait poursuivre son travail.
En soupirant, Maxi se remit à longer le mur du château. Elle chassa de son esprit le souvenir humiliant de la veille et se concentra sur sa tâche.
Elle ne s’arrêta qu’un moment plus tard, lorsqu’elle remarqua Ruth sur le chemin qui menait à la tour du château. Il examinait attentivement une gravure sur un pilier, tout en prenant des notes sur le parchemin qu’il tenait à la main. Après l’avoir observé avec curiosité, Maxi s’approcha sans bruit.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda-t-elle.
Surpris, Ruth tourna vivement la tête vers elle.
« Ah, c’est vous, ma dame. » Il se détendit, reporta son regard sur le parchemin et dit d’un ton égal : « Je devrais vous remercier pour le spectacle divertissant d’hier soir. Sans vous, la soirée aurait encore été ennuyeuse. »
Mortifiée, Maxi rougit. « T-Tu aurais pu nous arrêter au lieu de nous reluquer ! »
« Pourquoi diable me serais-je mêlé d’une dispute aussi gênante ? » Ruth ricana avec mépris. « Rien que de vous regarder de loin, c’était pénible. »
Maxi était rouge comme une prune. Elle le fusilla du regard, puis changea rapidement de sujet. « M-Mais surtout… pourquoi traînes-tu ici ? Les Chevaliers du Dragon rouge ne sont-ils pas censés patrouiller aujourd’hui aux abords de la ville ? P-Pourquoi n’es-tu pas avec eux ? »
« La princesse est avec eux, alors ma présence n’était pas nécessaire », répondit-il d’un ton égal. Il s’interrompit pour examiner son visage. « Mais ne sois pas jalouse. »
« J-Je ne le suis pas ! » s’écria Maxi.
Ruth haussa les épaules et continua de gribouiller sur son parchemin.
« Qu’est-ce que vous examinez ? » demanda Kuahel Leon en s’approchant derrière Maxi, interrompant le regard furieux qu’elle lançait à Ruth.
« Je consigne tout ce que je trouve. N’importe quoi peut nous mettre sur la piste des mages noirs », répondit Ruth. Il plia ensuite le parchemin et le fourra dans son sac.
Maxi soupira intérieurement devant son comportement suspect. Il aurait peut-être mieux valu qu’il avoue franchement qu’il cachait quelque chose.
Dissimulant son exaspération, elle demanda : « Et alors ? Avez-vous découvert quelque chose ? »
« Pas encore. Pour le moment, je me contente de noter tout ce que je peux avant qu’ils ne détruisent le château. Je compte tout examiner plus tard. »
« Alors, je vous conseille de vous dépêcher, dit Kuahel. Nous allons tout détruire et quitter la ville demain. »
Maxi fut surprise par ses paroles. « S-Si tôt ? Je pensais… qu’il nous faudrait au moins deux jours de plus. »
« Une fois les sorts de fortification dissipés, la démolition ne prendra pas longtemps. » Le clerc posa une main sur le mur du château. « Nous avons déjà repéré des fissures dans les murs lors de l’inspection de ce matin. Un léger choc devrait suffire à faire s’effondrer le château. »
Maxi leva anxieusement les yeux vers l’immense étendue de pierre qui semblait toucher le ciel, puis reprit sa tâche à la demande de Kuahel. Ruth avait déjà disparu. Elle se promit d’interroger le sorcier en privé sur ce qu’il avait découvert.
Malheureusement, le soir arriva sans qu’elle le croise de nouveau.
Épuisée, Maxi se glissa dans son sac de couchage. Elle songea un instant à aller voir Riftan, mais renonça bientôt, toujours gênée à l’idée de l’affronter. Elle craignait qu’ils ne finissent encore par se disputer. Une part d’elle espérait aussi qu’il viendrait la chercher le premier.
À sa déception, il ne donna aucun signe de vie, même à la tombée de la nuit. Elle s’efforça de ne plus y penser et s’enfouit sous sa couverture.
Au matin, les soldats levèrent aussitôt le camp et chargèrent les tentes sur les chariots. L’armée de la coalition se mit alors en marche pour quitter la ville, les soldats de Balto en tête. Maxi se frotta les yeux encore ensommeillés et attacha ses bagages à la selle de Rem. Une fois prête, elle rejoignit les rangs de l’armée wedonienne qui franchissait la porte de la ville.
La colline couverte de neige scintillait sous la faible lumière de l’aube. Les soldats avaient soigneusement débarrassé les lieux des cadavres ; le vaste paysage ne portait plus aucune trace de la bataille qui s’y était déroulée quelques jours auparavant.
Arrivée à la porte, elle regarda l’armée descendre la colline, puis s’engagea lentement à sa suite. Un bruit étrange retentit lorsqu’ils eurent atteint une distance suffisante du périmètre de la ville. Un instant plus tard, l’imposant château, qui occupait une grande partie de la montagne, commença lentement à pencher.
Maxi regarda la tour du château s’effondrer. Lorsque les décombres s’abattirent sur les murs, la forteresse s’écroula comme un château de sable..