Chapitre 340
Chapitre 340 : Chapitre 101
Maxi sanglotait encore lorsqu’elle releva la tête pour le contempler. Découpé sur la lumière, son visage émacié lui parut plus anguleux et plus rude qu’auparavant, et des ombres assombrissaient la peau sous ses yeux. Pourtant, il était toujours d’une beauté envoûtante.
Riftan la dévisageait avec stupeur. Maxi effleura du bout des doigts les contours sombres de sa joue sculptée, et son contact sembla le tirer de sa torpeur. Il la saisit par les épaules et la repoussa, l’examinant fébrilement de la tête aux pieds.
« Vous êtes blessé ? »
Surprise par son ton rude, Maxi cessa de pleurer.
Les lèvres pâles de Riftan tremblèrent à peine. « Pourquoi êtes-vous couverte de sang ? Qu’est-ce que… ? »
Se souvenant enfin que son visage était maculé de sang de gobelin, Maxi tenta de l’essuyer. En vain : ses gants et ses vêtements étaient tout aussi trempés. Elle sentit ses joues s’échauffer. Il s’était passé tant de choses qu’elle n’avait pas eu le temps de se soucier de son apparence. À coup sûr, elle avait l’air bien plus misérable qu’une vagabonde.
Frottant la tache brun foncé qui souillait le gris de sa tunique de laine, elle répondit avec gêne : « C-C’est… du sang de gobelin, pas le mien. »
« C’est… ? Bon sang, » fulmina Riftan. « Si les monstres étaient assez près pour t’éclabousser à ce point, tu étais au cœur du combat ! Qu’est-ce que faisait cette brute de Nirtha, alors que je lui avais ordonné de te protéger ? »
La mâchoire crispée, il se frotta le visage comme pour se calmer. Maxi fut surprise de voir ses mains trembler. Pourquoi était-il si bouleversé ? Était-elle à ce point horrible à voir ?
« L-Les chevaliers ont fait de leur mieux pour me protéger, expliqua-t-elle. J’ai toujours eu un chevalier du D-Dragon rouge avec moi. Comme vous le voyez… je n’ai rien, grâce à eux. »
Riftan ne répondit pas. Il se contenta de la regarder d’un air sombre. Son visage tressaillit lorsqu’il déclara : « Il y a peut-être encore des monstres dans les parages, et pourtant ils t’ont laissée te promener seule ici. C’est ça, pour toi, te protéger ? »
Maxi se raidit sous le ton accusateur. L’ennemi vaincu et la ville remplie de chevaliers de la coalition, elle n’avait pas jugé ses actes dangereux. À y réfléchir, elle devait admettre qu’elle avait peut-être agi imprudemment en semant sa garde pour se faufiler dans la ville.
Malgré tout, se faire réprimander par quelqu’un qui avait disparu depuis des semaines la mit hors d’elle. Dévorée à parts égales par l’affection et la colère, elle lança un regard noir à Riftan à travers ses larmes.
« L-Les chevaliers n’y sont pour rien. J-J’ai foncé ici avant qu’ils puissent m’arrêter.
J-Je voulais m’assurer… que vous étiez sain et sauf. »
Le chagrin l’envahit et l’obligea à s’interrompre. Quand elle ne put plus contenir sa colère, elle s’étrangla : « P-Pourquoi ne pas avoir donné de vos nouvelles ? Vous n’avez p-pas idée à quel point je me suis inquiétée ! V-Vous n’imaginez pas… »
« Nous ne pouvions pas risquer de nous faire repérer, répondit Riftan d’un ton plat. »
Il passa un bras autour de ses épaules et l’entraîna hors des ruines. Comme il ne semblait pas vouloir en dire davantage, Maxi resta un instant sans voix. Elle se sentit presque lésée en repensant à toutes ces nuits sans sommeil, hantées par d’affreuses suppositions sur son sort. Mais le soulagement de le savoir vivant et en bonne santé l’emportait sur tout le reste.
Reniflant, elle se serra contre lui. Lorsqu’elle enlaça sa taille fine, sculptée de muscles durs comme le fer, il lui pressa l’épaule. Elle sentit qu’il se retenait de la prendre dans une étreinte étouffante.
Maxi observa les environs tout en s’essuyant les yeux avec sa manche souillée. « O-Où sont Ruth et Sir Elliot ? Et les autres mages ? » 𝗯𝗲𝐝𝗻𝗼𝐯𝗲𝗹.𝐨𝗿𝗴
« Ils sont encore à la ferme de wyvernes. Je suis sorti seul pour faire entrer Sejuleu Aren dans la ville, répondit-il sèchement en accélérant le pas. »
Maxi fronça les sourcils, se demandant pourquoi il était si pressé. Bientôt, elle aperçut une grande flaque de sang sombre près des débris d’une statue de pierre. Parmi les gravats gisait un monstre gigantesque qu’elle ne reconnut pas. La bête colossale aux écailles noires avait été tranchée en deux.
« C-C’est vous qui l’avez tué ? » demanda Maxi en levant les yeux vers Riftan.
Il ne répondit pas et continua d’avancer. Maxi balaya la cour du regard, à la recherche d’autres cadavres de monstres, avant de comprendre que les amas de pierre étaient les restes de golems. Avait-il affronté tant de monstres à lui seul ? Horrifiée, elle lui barra le passage.
« V-Vous êtes blessé ? »
« Je vais bien, répondit-il avec irritation. »
Il passa de nouveau un bras autour de ses épaules et se remit en marche. Maxi ne tarda pas à découvrir qu’il mentait. Elle blêmit en remarquant le filet de sang qui s’échappait de l’ouverture de son brassard, et se rappela qu’elle s’était jetée dans ses bras sans réfléchir.
« R-Riftan, vous saignez ! »
« Ce n’est qu’une égratignure. Ne t’inquiète pas. »
Maxi le foudroya du regard. « M-Mais qu’est-ce qui vous prend ? Tout à l’heure, vous avez fait tout un plat parce que j’avais du sang de monstre sur le visage… et maintenant, vous balayez mes inquiétudes alors que c’est vous qui saignez ? »
« Je connais mon corps. Ce n’est qu’une coupure superficielle, répliqua-t-il sèchement en la conduisant hors de l’entrée voûtée. »
Maxi tira sur ses vêtements, impatiente. « N-Nous devrions d’abord vous soigner. Quelque chose a pu entrer dans la plaie, alors je vais l’examiner et… »
« Je t’ai dit que j’allais bien ! »
Maxi se figea devant sa brusque colère.
Riftan s’arrêta et la foudroya du regard, les yeux flamboyants. « Tu as vu dans quel état tu es ? Tu es pâle comme un fantôme, on dirait que tu vas t’écrouler d’un instant à l’autre ! Je t’en prie, arrête. »
Maxi voulut protester, mais ravala ses mots en voyant l’angoisse sur son visage. Soudain, elle comprit que la voir couverte de sang avait peut-être ravivé de douloureux souvenirs.
Riftan se frotta de nouveau le visage pour se calmer, puis reprit d’un ton égal : « Je pourrai demander à un hiérarque de soigner ma blessure plus tard. Pour l’instant, nous devons retrouver les chevaliers du Dragon rouge avec Ruth et Elliot. »
« M-Mais vous saignez, dit-elle en tendant la main vers lui. Laissez-moi au moins… »
Riftan recula aussitôt et gronda : « J’ai dit : laisse ça. »
Le visage de Maxi s’assombrit. Le voir se refermer si vite lui causa un douloureux sentiment de perte.
« Je voulais seulement… vous aider », murmura-t-elle.
La réaction abattue de Maxi sembla décontenancer Riftan. Une pointe d’inquiétude perça dans sa voix lorsqu’il expliqua : « Je n’ai besoin de l’aide de personne. Alors, s’il te plaît, occupe-toi d’abord de toi. »
Sur ces mots, il se détourna et reprit sa marche. Ses paroles sonnèrent comme un rejet.
Pour l’empêcher d’insister davantage, Riftan dévala les marches en direction de l’endroit où flottait au vent la bannière des chevaliers royaux de Bolosé. Les chevaliers livadoniens se reposaient près d’un tas de monstres morts. Maxi les observait avec une expression légèrement troublée lorsque Sejuleu Aren, assis sur un pilier en ruine, leur fit signe avec entrain.
« Tu as fini le ménage, vieux frère ? Tu prenais tellement ton temps que j’allais partir à ta recherche. »
« Veille sur ma femme pendant que je fais une nouvelle inspection des lieux. »
Quand Riftan la poussa doucement dans le dos, Maxi s’agrippa à son bras. « J-Je veux venir avec vous. »
« Tu resteras ici, dit-il fermement en se dégageant. »
La colère l’envahit.
« Alors, laissez-moi au moins soigner votre bras ! »
Le froncement de sourcils de Riftan se figea lorsqu’il vit le désespoir sur le visage de Maxi. Avant qu’il puisse refuser, Sejuleu se leva d’un bond. Le commandant livadonien passa un bras autour des épaules de Riftan et fit signe à un mage sous ses ordres.
« Occupe-toi de lui, tu veux ? On dirait qu’il s’est blessé au bras. »
« Lâche-moi, lança Riftan en repoussant Sejuleu. »
Il s’assit néanmoins docilement sur un pilier de pierre pour laisser le mage le soigner. Maxi poussa un soupir de soulagement silencieux. Sachant à quel point il répugnait à montrer sa faiblesse, elle avait craint qu’il ne refuse.
Le jeune mage des chevaliers royaux de Bolosé s’approcha de Riftan et dit poliment : « Je vais d’abord retirer votre brassard pour examiner la blessure. »
Sans un mot, Riftan tendit le bras blessé, comme pour lui signifier d’en finir. De sa main libre, il sortit une flasque et l’ouvrit avec les dents.
En le voyant boire une longue gorgée de vin, Maxi sentit une colère étrange monter en elle. Pourquoi refusait-il toujours son aide, mais acceptait-il volontiers celle des autres ? Elle s’efforça de calmer sa rage bouillonnante tandis que le jeune mage retirait la pièce d’armure qui protégeait l’avant-bras de Riftan.
« Heureusement, la blessure n’est pas profonde, commenta le mage. »
Maxi s’accroupit pour examiner elle-même le bras de Riftan. Une longue entaille apparut à travers la déchirure de sa tunique, sur sa peau lisse et cuivrée. Le mage avait raison. La coupure ne semblait pas profonde et fut soignée en un rien de temps. Riftan remit aussitôt son brassard et se releva.
« Que font les chevaliers du Temple ? demanda soudain Riftan à Sejuleu. »
« Ils ont commencé à fouiller le château dès leur entrée dans la ville, répondit Sejuleu, le visage impénétrable. » Il remua le feu avec une longue branche. « Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne tombent sur ce que tu as découvert. »
Maxi leva vers Riftan un regard interrogateur. « Qu’avez-vous découvert ? »
Riftan se contenta de froncer les sourcils et de garder le silence. Sejuleu répondit à sa place : « Une tombe. »
« Une… ? »
« Au cœur du château principal se trouve une tombe remplie de ce qui semble être des restes humains
… »