Chapitre 339
Chapitre 339 : Chapitre 100
Maxi cligna des yeux, hébétée, incapable de comprendre l’horrible scène qui s’offrait à elle. Les serres acérées de la wyverne déchiquetèrent le troll ; son corps massif s’effondra en morceaux, éclaboussant le champ de bataille de rouge. Maxi s’efforça de détourner le regard, couverte de sang de troll, tandis que l’odeur métallique lui emplissait les narines.
Une deuxième wyverne tournoyait dans le ciel. Elle engloutit un morceau de troll en piquant vers le sol, tandis qu’une troisième fondait sur un autre monstre pour l’attraper. Ce n’est qu’alors que Maxi comprit enfin ce qui se passait : les wyvernes avaient fait volte-face et attaquaient désormais l’armée des monstres.
Un immense soulagement l’envahit. Elle retint désespérément ses sanglots, presque étourdie de joie. Riftan avait réussi à s’infiltrer dans l’élevage de wyvernes comme prévu. Il était sain et sauf. Si les wyvernes s’en prenaient maintenant aux trolls sans distinction, c’était forcément parce que Ruth manipulait la rune qui les contrôlait.
Les monstres battirent précipitamment en retraite. Remis de cette attaque aérienne soudaine, les soldats de la coalition s’organisèrent rapidement pour riposter.
Maxi supporta plus facilement le spectacle du combat maintenant que la situation avait tourné en leur faveur. Les chevaliers du Dragon rouge avançaient depuis l’est, fauchant les vagues de trolls enragés qui battaient en retraite. L’armée royale de Wedon chargeait juste derrière eux. Au centre, la cavalerie osiriyane abattait les monstres en fuite tout en esquivant les wyvernes qui fondaient sur elle. L’armée de Balto, quant à elle, repoussait l’ennemi avec bien plus d’agressivité.
Un frisson parcourut l’échine de Maxi tandis qu’elle regardait Richard Breston semer le chaos comme un démon. Il maniait brutalement son espadon, dont la lame mesurait près de six kévettes (environ 180 centimètres). Elle comprit qu’il était bien plus dangereux qu’elle ne l’avait cru. Après avoir vu la tactique impitoyable dont il s’était servi pour attirer les monstres et sa brutalité au combat, Maxi s’inquiéta soudain de l’hostilité de cet homme envers Riftan. Elle craignait qu’il ne sème encore davantage le chaos une fois cette guerre terminée.
Soudain, une vague de chaleur brûlante la frappa dans le dos. Elle regarda par-dessus son épaule, le sang glacé. Une des tentes où étaient entreposées leurs provisions était en flammes.
Maxi dévala le rempart de terre et se fraya un chemin dans le chaos. Elle ordonna aux soldats qui combattaient le feu de reculer, puis recouvrit la tente en flammes d’une couche de terre grâce à la magie.
À peine avait-elle éteint cet incendie que de la fumée commença à s’élever des écuries improvisées. Les chevaux terrifiés rompirent leurs liens et s’enfuirent au galop, semant une confusion plus grande encore dans le camp.
Maxi pâlit et se précipita vers les écuries. Qu’est-ce qui pouvait bien déclencher tous ces incendies ? Des braseros avaient-ils été renversés dans l’agitation ? À genoux dans la poussière, elle s’apprêtait à lancer un sort quand elle se figea. À plusieurs dizaines de kévettes de là, des gobelins rouges filaient, des torches à la main.
Maxi fronça les sourcils. Comment ces créatures osaient-elles s’introduire au cœur de leur camp pour incendier leurs biens, encore une fois ?
« D-D—des gobelins ! » cria Maxi. « Arrêtez-les tout de suite ! »
Un groupe de soldats se lança à la poursuite des monstres. Pendant ce temps, Maxi éteignit les flammes avec sa magie. Elle venait à peine de finir qu’une créature à la peau cramoisie passa devant elle en trombe. Elle comprit qu’elle se dirigeait vers la tente où l’on entreposait le fourrage. D’instinct, elle tira sa dague et en enfonça la lame dans la nuque du gobelin avec une précision miraculeuse.
Un instant plus tard, elle prit conscience du danger de son geste. Le gobelin se retourna violemment et brandit la faucille qu’il tenait à la main. Maxi esquiva, retomba sur les fesses, et le monstre bondit sur elle. Juste avant qu’il ne lui enfonce sa lame dans le corps, il s’écroula au sol. Maxi frissonna lorsque du sang chaud lui éclaboussa le visage. « Ma dame, vous allez bien ? » demanda une voix bourrue.
Maxi se tourna lentement vers Garrow, qui plissait son œil aveugle. Son cœur se serra à la vue de l’épée ensanglantée qu’il tenait. Malgré ses violents maux de tête et la perte de la vue de son œil droit, le jeune chevalier semblait ne pas se soucier de son incapacité à combattre. L’épée prête à frapper, il scruta les environs avant de relever Maxi par le bras.
« Il semblerait que nous ayons manqué un tunnel dans les montagnes. J’ai ordonné à mes subordonnés de le trouver sans tarder. »
Maxi se redressa et balaya le camp du regard. Il était évident que les incendies avaient semé la panique parmi les hommes sur la ligne de front. Les soldats postés derrière le bataillon central avaient franchi les barricades effondrées pour éteindre les flammes, créant une brèche dans la formation de la coalition. Les trolls avaient alors réussi à s’enfoncer jusqu’à l’arrière.
« Restez près de moi en permanence, ma dame ! »
Après avoir décapité d’un seul coup d’épée un géant qui chargeait, Garrow se mit à traverser le camp, Maxi à ses côtés. Il cherchait à l’éloigner autant que possible du champ de bataille.
Elle regardait autour d’elle, désorientée, tandis qu’elle le suivait. Des corps humains et monstrueux jonchaient la terre, et le rugissement des wyvernes retentissait au-dessus de leurs têtes. Rien de tout cela ne lui semblait réel.
Maxi s’efforça désespérément de reprendre ses esprits. Mais comment y parvenir, alors que des géants carnivores brandissant des haches et des masses de fer rôdaient tout autour d’elle ? Elle ne pouvait que rester près de Garrow et avancer malgré le tremblement de ses jambes.
En proie à un sentiment d’impuissance, Maxi se mordit la lèvre. Le camp était sens dessus dessous ; des escarmouches éclataient partout et la plupart des tentes avaient été déchirées. Quelques instants plus tôt, la victoire semblait à portée de main. À présent, on aurait dit que la bataille avait tourné contre eux en l’espace de quelques minutes.
Sans pouvoir encore en être certaine, Maxi craignait qu’ils n’aient perdu plus de provisions qu’ils ne le pensaient. Le cœur lourd, elle contemplait le chaos alentour et poussa un cri de désespoir.
Soudain, un coup de kopel résonna depuis le front. Maxi prit d’abord le bruit pour un appel de wyverne. Puis, le signal se répéta à plusieurs reprises, chaque fois plus longuement, et elle comprit qu’il annonçait le triomphe de l’armée de la coalition.
Comment pouvaient-ils déclarer la victoire alors que la bataille semblait toujours faire rage ? Maxi leva les yeux vers la colline, incrédule, et son regard se posa sur les remparts de la ville qui se découpaient sur le ciel. Elle se figea en apercevant des dizaines de bannières dorées qui flottaient au sommet des murs extérieurs.
Maxi escalada le rempart qui encerclait le camp et vit les chevaliers royaux de Bolosé agiter les bannières.
Garrow, qui l’avait suivie, lui expliqua fièrement : « Tout s’est déroulé comme le commandant l’avait prévu. Les chevaliers royaux de Bolosé se sont emparés de la ville pendant que les monstres combattaient à l’extérieur. »
Une boule se forma dans la gorge de Maxi. Elle hocha la tête. La victoire était enfin à eux.
La perte soudaine de leur forteresse plongea l’armée des monstres dans une confusion totale. Les trolls déferlèrent sur la colline pour reprendre leur ville, mais une pluie de flèches enflammées les accueillit. Ceux qui tentaient d’échapper à cette averse de feu se heurtaient aux monstres derrière eux, et bientôt, les ennemis se battaient entre eux.
Sir Quahel Leon évalua rapidement la situation, leva son épée et cria : « Toutes les troupes, à l’attaque ! »
Le bataillon central chargea en direction de la ville. L’armée des trolls, prise de panique, se battit avec acharnement, mais elle ne pouvait rien contre l’assaut qui lui tombait dessus de toutes parts. La bataille s’acheva en moins d’une heure, et la colline se retrouva jonchée des corps des monstres vaincus.
« On dirait que c’est enfin terminé », marmonna Anette en apparaissant aux côtés de Maxi.
Maxi continuait de fixer la colline, abasourdie. La guerre, qui lui avait semblé interminable, s’était achevée si brusquement qu’elle peinait à y croire. Elle ne parvenait pas à chasser la peur qu’une nouvelle crise puisse éclater à tout moment, mais le signal de victoire lancé depuis les remparts, peu après, l’apaisa.
Sans réfléchir, Maxi s’élança vers le haut de la colline. Elle pataugea dans un mélange de sang et de boue qui s’agglutinait à ses chaussures. Ses jambes pesaient comme du plomb, mais elle se força à continuer d’avancer, sans tenir compte des voix qui l’appelaient.
Quand elle atteignit la porte de la ville, elle avait perdu le compte des cadavres qu’elle avait enjambés. Elle avait le sentiment que cette scène atroce hanterait longtemps ses rêves. Pourtant, à cet instant, étrangement, elle n’éprouvait aucune peur.
Peut-être ses sens avaient-ils été altérés d’une manière ou d’une autre, songea-t-elle en traversant au pas de course l’immense entrée voûtée. Elle découvrit une ville de pierre et d’acier, désolée. Les bâtiments qui bordaient la route étaient tous gigantesques et, chose surprenante, construits dans le style roemien. Après avoir jeté autour d’elle des regards éperdus, comme une folle, Maxi aperçut un groupe de chevaliers qui brûlaient un amas de cadavres monstrueux et se précipita vers eux.
La vaste place qui s’étendait devant elle était jonchée des vestiges de la féroce bataille qui avait dû se dérouler à l’intérieur des murs du château. Des carcasses de loups-garous et d’ogres s’entassaient partout, et le fossé qui longeait la route charriait du sang.
Maxi accéléra le pas tandis que la peur commençait enfin à l’envahir. Le cœur battant, elle courut le long de la large route qui menait à la place. Saisie d’une anxiété inexplicable, elle gravit à toute allure les marches obscures. Elle aperçut non loin la bannière de l’armée de Wedon, mais ne vit nulle part l’emblème des chevaliers du Dragon rouge.
De plus en plus paniquée, Maxi fit demi-tour et poursuivit sa course. Elle franchit une deuxième porte et déboucha dans une immense cour encombrée de débris. Elle plissa brièvement les yeux sous le soleil éblouissant et inspecta les lieux.
Sa respiration se bloqua lorsque son regard se posa sur un chevalier à la carrure imposante, debout au milieu des décombres. Figée sur place, elle ne put que fixer Riftan, l’esprit vide. bednovel.net
Il avait terriblement maigri, mais le simple fait de le voir debout, apparemment indemne, lui donna envie de tomber à genoux pour prier.
Elle chancela, puis parvint enfin à faire un pas vers lui. Riftan tourna brusquement la tête dans sa direction.
Maxi sentit soudain le vertige la prendre. Dès qu’elle croisa son regard sombre, le peu de maîtrise de soi auquel elle s’était accrochée jusqu’alors s’effondra. Des sanglots lui échappèrent et elle courut vers lui.
Riftan resta immobile, incapable d’en croire ses yeux. Il ouvrit grand les bras pour l’accueillir.
La regardant avec incrédulité, il murmura : « Mon Dieu… c’est bien toi ? »