Chapitre 338
Chapitre 338 : Chapitre 99
À midi, les sentinelles de nuit regagnèrent leurs tentes pour se reposer, tandis que ceux qui avaient réussi à dormir quelques heures gravirent la colline, armés de lances et de boucliers.
Devant l’infirmerie fraîchement installée, Maxi regarda l’armée se déplacer à l’unisson, au rythme des ordres de ses commandants. Une grande partie de l’infanterie arexienne ayant péri lors de la dernière charge, il semblait qu’une fraction de l’armée baltonienne avait rejoint le bataillon central pour combler les rangs clairsemés.
La bannière vert sombre des Chevaliers de Phil Aaron flottait au-dessus de l’entrée. Après l’avoir contemplée un instant, Maxi pénétra dans l’infirmerie, le ventre noué par l’inquiétude. Ce malaise la poursuivait depuis le matin, depuis son échange pénible avec Richard Breston. Tout en remuant une marmite qui bouillait sur un brasero, elle ruminait la sinistre prophétie de l’homme.
Les Sept Royaumes risquaient fort de se disloquer une fois leur ennemi commun éliminé. Si l’accord de paix était rompu, la guerre éclaterait à la frontière entre Wedon et Dristan, et des révoltes embraseraient tout le Continent de Roviden. Le nouveau pape parviendrait-il à préserver l’ordre établi face aux opportunistes avides de pouvoir comme Richard Breston ?
Perdue dans ses pensées, Maxi ne leva les yeux que lorsqu’on lui asséna une tape sur l’épaule. Anette la dévisageait d’un air renfrogné.
« Où as-tu la tête ? Tu es en train de tout brûler ! »
Maxi cligna des yeux, puis puisa précipitamment de l’eau dans un seau et la versa dans la marmite.
« Tu devrais te reposer, soupira Anette. La dernière chose qu’on souhaite, c’est que tu mettes le feu à l’endroit parce que tu as l’esprit ailleurs. »
« Je… je suis désolée. Je ferai plus attention », marmonna Maxi d’un ton maussade en raclant sa louche contre les herbes collées au bord de la marmite.
Elle s’en voulait de s’être laissé troubler par les paroles de Breston. Même s’il y avait une part de vérité, ce scénario appartenait à un avenir lointain. Pourquoi s’ajouter des soucis alors qu’ils peinaient déjà à régler le problème qui se posait à eux ?
Chassant toute pensée de catastrophe, elle se força à se concentrer sur les blessés. Le travail ne manquait pas depuis que l’attaque téméraire de la veille avait fait des centaines de victimes.
Une fois la décoction d’herbes prête, Maxi retira la marmite du feu et appela quelques soldats dans l’infirmerie. Elle leur demanda d’en faire boire aux fiévreux. Puis elle s’attela à remplacer les pansements souillés de sang et de pus. Elle aurait voulu tous les guérir par magie, mais elle n’avait d’autre choix que de recourir à des soins plus ordinaires.
Le changement de chaque pansement était devenu un geste mécanique : elle nettoyait les plaies suturées, en ôtait les écoulements, puis les recouvrait de bandages propres. Ses mains s’activaient d’elles-mêmes quand un étrange remue-ménage, dehors, parvint jusqu’à elle par l’entrée de la tente.
Maxi se figea. Un frisson lui parcourut l’échine. Quel nouveau problème venait de surgir ? Elle était pourtant trop terrifiée pour aller voir. Après une hésitation, elle sortit à contrecœur et découvrit des milliers de soldats massés devant l’infirmerie. De part et d’autre, des rangées de catapultes se dressaient.
Maxi plissa les yeux. La scène n’avait rien d’inhabituel, mais quelque chose clochait. Elle observa les visages tendus des soldats et fronça les sourcils en apercevant la fumée noire qui s’élevait au-dessus d’eux. Une odeur bien plus âcre que celle du bois brûlé lui agressa les narines.
Les monstres avaient-ils attaqué leur camp en secret ? Elle se rembrunit, se rappelant l’odeur semblable des carcasses de monstres brûlées. Lorsqu’elle aperçut Armin près des catapultes, à droite, elle se précipita vers lui. « Q-Que se passe-t-il ? »
« Je n’en ai aucune idée, répondit Armin, le regard troublé. Mais ça ne présage rien de bon. Le commandant des Chevaliers du Temple et ce barbare du Nord se sont longuement disputés, puis les soldats ont reçu l’ordre de se rassembler. On dit qu’une attaque générale va bientôt commencer. »
« U-Une attaque générale ? » répéta Maxi.
Jusque-là, les monstres étaient restés retranchés derrière leurs murs pendant la journée et ne quittaient leur ville que la nuit, pour attaquer par surprise. Comment l’armée de la coalition allait-elle bien pouvoir les attirer hors de leur forteresse imprenable ? Le cœur battant, elle sentit l’angoisse monter. Breston se tenait à la tête des troupes déployées sur la colline. L’air semblait chargé d’une attente fébrile.
Après avoir observé les hommes avec attention, Maxi se fraya un chemin parmi la foule des soldats, comme poussée par une force irrésistible. Elle entendit quelqu’un l’appeler derrière elle, mais ses jambes semblaient n’en faire qu’à leur tête.
Elle atteignit rapidement le sommet de la colline et s’arrêta devant la cavalerie postée en première ligne. Un hoquet de stupeur lui échappa à la vue du spectacle atroce : au milieu du champ qui s’étendait devant eux brûlait une montagne de cadavres. Maxi plaqua une main sur sa bouche, prise de nausée, mais ne parvint pas à détacher les yeux des flammes dansantes et de la fumée noire qui s’élevait des centaines de corps.
Elle avait eu tort de croire que plus rien ne pourrait jamais la choquer. Poussée par le désir de mettre fin à cette atrocité, elle se précipita en avant. Mais au moment d’intervenir, quelqu’un lui agrippa rudement l’épaule. Elle releva brusquement la tête. Sir Quahel Leon la dévisageait avec sévérité.
« Retournez immédiatement à l’arrière. »
« P-Pourquoi faites-vous cela ? » demanda Maxi, sans tenir compte de son ordre.
Sans répondre, le clerc la saisit par le bras et l’entraîna de force derrière les hommes.
Maxi se dégagea d’un coup sec en criant : « C-Comment un homme de Dieu peut-il laisser faire une chose pareille ?! Je… je sais à quel point il est difficile de récupérer les corps, m-mais ne devrions-nous pas faire de notre mieux ? Comment pouvez-vous simplement… »
« Les morts sont morts. »
Maxi tourna vivement la tête vers la voix. Richard Breston était assis sur son cheval de guerre gris bleuté et sirotait du vin à une flasque.
Il en referma le bouchon et déclara d’un ton neutre : « Nous ne pouvons plus nous permettre de gaspiller les pouvoirs des clercs. Mais si nous ne faisons rien des cadavres, ils se changeront en monstres morts-vivants ou serviront de nourriture à l’ennemi. Autant en tirer parti nous-mêmes, vous ne trouvez pas ? »
Maxi le fixa, hébétée.
À contre-jour, son visage paraissait terrifiant, comme dissimulé derrière un masque de fer noir. Ses yeux grenat brillèrent tandis qu’il ajoutait : « Les humains sont les proies les plus tentantes pour les monstres. Ce sont les mots de votre mari. S’il a raison, c’est le meilleur moyen d’attirer ces créatures dehors. »
Une violente bourrasque répandit l’odeur âcre sur le champ, comme pour lui donner raison. Écœurée, Maxi recula. Les cadavres calcinés se ratatinaient à présent. Clouée sur place, elle contempla l’horrible spectacle, le visage livide, jusqu’à ce qu’Ulyseon apparaisse à ses côtés.
« Madame, vous devez regagner l’arrière, dit-il d’un ton raide. La bataille va commencer. »
Maxi suivit son regard et vit la porte de la ville s’élever lentement. Dans un rire triomphant, Breston dégaina l’épée attachée dans son dos. Sir Quahel Leon monta aussitôt à cheval et donna le signal du combat, tandis que les monstres déferlaient hors de la ville.
« Maintenant, madame ! » cria Ulyseon en tirant son épée.
Maxi fit volte-face et dévala la colline. Une clameur guerrière s’éleva tandis que l’armée de la coalition chargeait. Luttant contre l’envie de regarder derrière elle, elle courut droit vers l’infirmerie.
« L’attaque a commencé ! Il faut v-vite dresser les barrières ! »
À peine eut-elle fini de parler que les mages se précipitèrent vers les postes qui leur avaient été assignés. Ils érigèrent une double barrière devant les troupes de l’arrière, puis les archers et les lanciers grimpèrent dessus. C’était une mesure de défense, au cas où l’ennemi parviendrait à repousser la première ligne.
Maxi les suivit sur l’échelle. De là-haut, elle voyait parfaitement seize mille hommes affronter des légions de trolls. Tout son corps tremblait de terreur. Chaque coup de masse de fer des géants verts envoyait deux ou trois hommes voler et disloquait à toute vitesse les rangs de la coalition. On aurait dit un troupeau de taureaux lancé au galop. Ce spectacle terrifiant semblait saper la combativité de l’armée.
Les trolls repoussèrent sans relâche le bataillon central jusqu’à ce que la bataille fasse rage au milieu même du camp de la coalition. Maxi en eut le souffle coupé, terrifiée à l’idée que les monstres ne franchissent leurs barrières d’un instant à l’autre. Face à la force effrayante de l’ennemi, les soldats humains semblaient impuissants.
Soudain, une peur glaciale s’empara de Maxi. Reverrait-elle un jour Riftan ? L’instant d’après, elle comprit que la bataille n’était pas encore perdue. Le bataillon central avait battu en retraite exprès afin de permettre aux ailes gauche et droite d’encercler l’ennemi.
La situation se renversa rapidement. L’armée de la coalition repoussa les monstres vers le centre et lança l’assaut. Lorsque les catapultes tirèrent depuis les flancs, les monstres rompirent leurs rangs pour éviter les rochers qui fusaient, et les chevaliers les massacrèrent sans pitié dans la confusion qui s’ensuivit. Maxi observait la scène, stupéfaite, lorsqu une ombre noire s’étendit au-dessus d’elle.
Elle leva les yeux, le sang glacé. Des dizaines de wyvernes masquaient le ciel gris. Dès qu’elle en vit certaines tenir des objets entre leurs serres puissantes, Maxi lança un bouclier. Une pluie de pierres s’abattit soudain du ciel.
Maxi s’empressa d’agrandir son bouclier, mais elle avait une seconde de retard. Les pierres s’écrasèrent à une vitesse terrifiante, détruisant la moitié du rempart de terre et les tentes dressées derrière.
« T-Tout le monde, sous le bouclier ! » hurla Maxi à pleins poumons.
Mais son cri se perdit dans le chaos de la bataille. Les gens s’éparpillèrent dans la panique ; certains s’effondrèrent, frappés en pleine tête par les débris. Maxi assista, accablée de désespoir, à la destruction de leur camp.
À cet instant, une wyverne plongea droit sur elle. Terrifiée, elle ferma les yeux très fort. Avec le mana qu’il lui restait, elle ne pensait pas que le bouclier pourrait résister au choc.
Une bourrasque violente souffla au-dessus d’elle et un bruit strident lui vrilla les oreilles. Le temps sembla s’arrêter. Plaquée contre le rempart de terre, Maxi se prépara à l’impact.
Lorsque le vent hurlant retomba, elle ouvrit lentement les yeux juste à temps pour voir une wyverne emporter un troll dans les airs…