Chapitre 336
Chapitre 336 : Chapitre 97
« Nous risquons de ne pas nous remettre d’une attaque précipitée, déclara Kuahel. Nous ne pouvons pas prendre ce risque. »
« Nous ne pouvons pas non plus continuer à perdre du temps ! » Adolf abattit le poing sur la table, le visage rugueux empourpré de colère. « Nos réserves s’amenuisent, tout comme le fourrage pour les chevaux. À ce rythme, nous mourrons de faim dans ces terres désolées ou nous nous replierons sans avoir rien accompli ! »
« Il nous reste de quoi tenir quelques semaines, rétorqua Agnes, l’agacement bouillonnant sous son calme apparent. Comme l’a fait remarquer Sir Kuahel, une attaque irréfléchie pourrait nous coûter cher. Nos soldats sont sans défense, tandis que l’ennemi est protégé par de solides murailles ! À moins de trouver un moyen de protéger nos hommes… »
« Il n’y en a pas, l’interrompit Richard Breston avec un ricanement sardonique. À moins que les murailles ne s’effondrent d’elles-mêmes, les monstres auront toujours l’avantage. Nous avons plus de chances de l’emporter en mobilisant toutes nos troupes. Je vous rappelle que l’ennemi n’est pas le seul à s’épuiser à mesure que ce siège s’éternise. »
Un bref silence tomba sur la tente. De fait, les soldats s’épuisaient de jour en jour. Entre le climat rigoureux, les conditions difficiles, les fréquentes attaques nocturnes et une forteresse imprenable, il n’était pas étonnant qu’ils perdent courage.
« Faites immédiatement porter un message aux Chevaliers royaux de Bolosé, conclut Breston en enfonçant le clou. Nous devons en finir une bonne fois pour toutes tant que notre armée a encore la volonté de se battre. »
Kuahel Leon, figé dans une posture méditative, le menton posé sur ses doigts entrelacés, prit enfin la parole. « Ce n’est pas une décision à prendre à la légère. Nous avons encore du temps ; nous allons donc surveiller la situation ces prochains jours. »
Il se leva et sortit de la tente, mettant fin à la réunion. Visiblement mécontents de la décision, Breston et Adolf gardèrent néanmoins le silence et quittèrent les lieux.
Maxi retourna aussitôt à l’infirmerie pour soigner les blessés et y resta occupée jusqu’au soir. Au lever du soleil, le lendemain matin, elle somnolait près du brasero. Elle s’éveilla lorsque la lumière lui effleura les yeux. Un à un, les mages qui s’étaient reposés durant la nuit entrèrent dans l’infirmerie pour prendre la relève.
Un faible gémissement retentit à côté d’elle alors qu’elle s’efforçait de faire bouger son corps ankylosé. Elle sursauta et tourna vivement la tête vers le bruit. Garrow, qui ressemblait jusque-là à un cadavre, se tenait la tête.
Maxi se précipita à son chevet et s’agenouilla. « G-Garrow ! Vous m’entendez ? »
Le jeune chevalier grimaça et pressa sa tempe, comme s’il souffrait d’une terrible migraine, puis ses paupières frémirent et il ouvrit les yeux. Le cœur de Maxi se serra. L’un d’eux était voilé et sans éclat. Elle le fixait avec consternation quand elle remarqua que ses lèvres desséchées remuaient. Elle prit une bouilloire, versa de l’eau dans une tasse et la lui porta aux lèvres.
Garrow en avala quelques gorgées, puis râla : « Quelqu’un m’a percé le crâne ? C’est la pire migraine de ma vie. »
Maxi poussa un soupir de soulagement. Au moins, son cerveau fonctionnait normalement.
« Vous avez été amené à l’infirmerie avec une grave blessure à la tête. V-Vous vous souvenez de quelque chose avant de perdre connaissance ? »
« Je me souviens m’être battu contre les monstres sur la colline, mais après… » Il s’interrompit, les sourcils froncés.
Il était sans doute encore dans le brouillard. Maxi demanda à un soldat qui passait de lui apporter un bol de bouillie d’orge diluée, puis lui tendit encore de l’eau. Garrow se redressa sur un coude, prit la tasse et la vida d’un trait.
« Depuis combien de temps suis-je inconscient, ma dame ? demanda-t-il en promenant un regard plissé sur l’infirmerie. »
« P-Presque… cinq jours, je crois », répondit Maxi avec incertitude. Elle avait été trop occupée pour suivre le temps qui passait.
Garrow soupira profondément et se frotta le visage. « C’est long, cinq jours au lit. »
« Vous devriez vous recoucher. Il faut vous reposer encore quelques jours… pour vous remettre complètement. »
« Je vais parfaitement bien. Je devrais… »
Garrow vacilla en se levant, une main plaquée sur la tête, le visage crispé par la douleur. Lorsqu’il retomba sur le lit, Maxi lui lança aussitôt un sort de guérison. Peu à peu, la tension dans les épaules du jeune chevalier s’atténua.
« Je vois que je dois suivre vos instructions, ma dame », marmonna-t-il avec amertume.
« B-Bien sûr », répondit-elle de la voix la plus ferme qu’elle put prendre. Elle demanda ensuite à une sentinelle de prévenir les Chevaliers du Dragon rouge que Garrow était réveillé.
Après avoir regardé en silence la sentinelle se hâter hors de la tente, Garrow demanda : « Est-ce que mon œil droit est irrécupérable ? »
Maxi se tourna vers lui et le vit toucher avec précaution le coin de son œil droit. Ses craintes étaient fondées : il était blessé.
« La vue… peut parfois revenir », parvint à articuler Maxi, la gorge nouée. « Mais… c’est t-très rare. Et une perte de vision permanente… ne p-peut pas être réparée, même avec… »
Elle se mordit la lèvre, incapable d’achever sa phrase.
Garrow acquiesça calmement, comme s’il s’y était attendu. « Je vois. »
Maxi ouvrit la bouche, la referma, mais ne trouva pas ses mots.
« Inutile d’avoir l’air si triste, ma dame, dit Garrow en souriant. Pour une blessure à la tête, je m’en sors plutôt bien. »
« V-Vous devriez vous reposer. Je vais vous préparer un tonique. »
Comprenant que le jeune chevalier faisait bonne figure pour ne pas paraître faible devant elle, Maxi se leva précipitamment. Comme si elle avait attendu son signal, Ulyseon fit irruption dans la tente, et Maxi sortit de l’infirmerie par l’entrée opposée.
L’armée de la coalition reprit l’assaut à midi. Après avoir à peine réussi à dormir quelques heures dans le vacarme des combats, Maxi se fraya un chemin entre les rangées de soldats pour aller aider à faire fonctionner les catapultes. À mesure qu’elle approchait du front, un haut rempart de terre se dressa devant elle, surmonté d’une longue rangée de catapultes et de soldats.
Elle se dirigea vers l’échelle installée sur un côté du rempart et grimpa prudemment. Une fois au sommet, elle rejoignit Armin, qui se tenait près d’une catapulte.
« L-Laissez-moi prendre la relève. »
« Je peux continuer, répondit Armin. »
« Mais… vous êtes debout depuis l’aube. »
« J’ai réussi à piquer un somme entre-temps », répliqua-t-il avec désinvolture en resserrant l’une des vis de la catapulte.
Les soldats tirèrent sur le mécanisme, et d’énormes rochers, que trois hommes robustes auraient eu du mal à soulever, s’envolèrent en arc de cercle vers le rempart. Maxi se couvrit les oreilles pour étouffer le fracas assourdissant. Malgré l’impact retentissant, les murailles de la cité des monstres restèrent intactes.
Maxi laissa retomber les épaules, consternée. C’est alors qu’elle aperçut quatre tours de siège qui avançaient vers la cité.
« N-Nous lançons… un assaut général aujourd’hui ? »
« Si c’est le cas, on ne m’a rien dit », répondit Armin, tout aussi surpris qu’elle en avait l’air.
Maxi baissa les yeux pour observer les soldats en contrebas. Tous murmuraient avec confusion. Bientôt, le son d’un cor retentit à l’avant. Maxi comprit que c’était le signal d’arrêt. Pourtant, les tours de siège continuèrent d’avancer, et les soldats de l’armée d’Arex marchèrent derrière elles.
Près de quatre mille soldats rompant les rangs, l’armée de la coalition sombra dans le désordre. Les soldats semblaient désemparés, tandis que les officiers de chaque bataillon se mettaient à hurler des ordres. Puis, un commandement tonitruant retentit à l’avant.
« Chargez ! »
Maxi leva vivement la tête et vit le commandant de l’armée d’Arex se tenir sur la crête de la colline, l’épée brandie au-dessus de lui. Tels des papillons de nuit fonçant droit dans les flammes, les soldats chargèrent en direction de la cité. Ils étaient aussi acharnés que des chevaux de guerre rendus fous par le fouet, et les flèches enflammées qui pleuvaient sur eux ne ralentirent guère leur avancée.
La première personne à retrouver son sang-froid au milieu de ce chaos fut Kuahel Leon. À la tête de l’armée osiriyane, il se mit à faire retentir son cor pour lancer un assaut général. Il ordonnait à ses hommes d’achever ce que l’armée d’Arex avait commencé. Il était trop tard pour reculer ; il n’avait pas d’autre choix. Perdre quatre mille hommes ainsi que leurs engins de siège sans raison aurait porté un coup terrible à la coalition.
« Archers, en avant ! » beugla Kuahel. « Mages, protégez-les pendant que l’infanterie prépare les béliers ! »
Maxi sortit enfin de sa torpeur et passa à l’action.
« Vite ! cria-t-elle. Faites tirer les catapultes ! Nous ne devons pas les laisser attaquer les tours de siège ! »
Les soldats tendirent aussitôt les cordes des catapultes et se mirent à lancer une pluie de rochers sur les remparts. Maxi regarda avec anxiété les tours de siège avancer sous une averse de flèches enflammées.
Les projectiles incendiaires des monstres finirent par abattre l’une des tours. Les soldats qui se trouvaient à l’intérieur se dispersèrent rapidement, mais des dizaines d’entre eux furent écrasés par les débris. Maxi étouffa un cri.
Malgré cette scène atroce, l’armée de la coalition continua d’avancer, et les monstres se mirent à lancer des rochers. Les mages invoquèrent des barrières, mais ne purent guère empêcher les braises tourbillonnantes de se poser sur les tours de siège.
Une épaisse fumée noire s’éleva des tours tandis que les flammes les dévoraient, forçant les soldats à l’intérieur à se précipiter dehors. Les structures embrasées commencèrent alors à dévaler la pente. Dans leur tentative d’échapper aux colonnes de feu en mouvement, les soldats se renversèrent les uns les autres comme des dominos. En quelques secondes, une centaine d’hommes gisaient éparpillés sur la colline.
Et les tragédies ne s’arrêtèrent pas là. La cavalerie d’Arex, qui chevauchait juste derrière, ne parvint pas à s’arrêter à temps et piétina ses camarades.
Ce carnage insensé laissa Maxi sans voix. Même ceux qui avaient voulu se donner la mort n’auraient pas pu échouer avec autant d’éclat..