Chapitre 333
Chapitre 333 : Chapitre 94
Le mage qui avait dressé une barrière pour protéger le convoi de chariots à bagages passa la tête derrière une cloison.
« C-C’est fini ? » demanda-t-il.
Trop épuisée pour répondre, Maxi se contenta d’acquiescer et se fraya un chemin parmi les soldats. À mesure qu’elle approchait de la colline, elle vit des torrents rouge sombre dévaler ses pentes. La vapeur s’élevait du sang qui suintait des cadavres. Les soldats piétinaient la terre souillée et déblayaient les carcasses des monstres à l’aide de leurs lances.
Maxi observa la scène d’un regard vide, puis se frotta les yeux qui la lançaient. Un vertige la saisit. Elle était hébétée après être restée éveillée près de trente heures, et ses membres pesaient une tonne.
Anette s’approcha derrière elle. « Ça va ? » demanda-t-elle, le visage empreint d’inquiétude.
Maxi se redressa et hocha la tête. « Et toi ? Les autres… ? »
« Ceux qui étaient à l’arrière sont tous sains et saufs, même s’ils ont l’air sur le point de s’effondrer », répondit Anette en désignant les mages qui se rassemblaient lentement autour d’un feu fraîchement allumé. « Pour l’unité de soutien offensif, je n’en sais rien. »
Maxi se tourna vers les milliers de chevaliers alignés sur la crête. Au centre du régiment flottait la bannière noire des Chevaliers du Temple. Les chevaliers de Phil Aaron se tenaient à droite, tandis que les Chevaliers royaux de Wedon et les Chevaliers du Dragon rouge étaient à gauche.
Installés devant les portes de la ville, ils se préparaient à lancer une seconde attaque, tandis que les archers, derrière eux, s’apprêtaient à les couvrir. Maxi se demanda, consternée, s’ils allaient engager une nouvelle bataille si peu de temps après l’escarmouche précédente.
Sa tension retomba lorsqu’elle comprit que les chevaliers se contentaient de rester sur leurs gardes et n’avaient pas l’intention d’attaquer la ville pour le moment.
« Nous devrions… faire plus de place à l’infirmerie pour accueillir les nouveaux blessés », dit Maxi en détournant les yeux de la bannière des Chevaliers du Dragon rouge qui flottait au vent. Elle prit la direction de l’infirmerie. Elle brûlait d’envie de s’assurer que ses proches allaient bien, mais ses devoirs de mage passaient avant tout.
Après avoir évalué l’état des mages qui somnolaient autour du feu, elle ordonna à ceux qui semblaient relativement en forme de se préparer à recevoir les blessés. Elle demanda aux autres de se reposer sous leur tente : ils prendraient la relève dans quelques heures.
Dans l’infirmerie, elle rajouta du charbon dans le brasero qui s’éteignait et repoussa les patients sur un côté pour faire de la place aux nouveaux arrivants. Puis elle s’empressa d’étendre des couvertures sur une couche de paille.
Les blessés graves ne tardèrent pas à arriver sous la tente sur des civières : ils étaient quarante-neuf, dont dix dans un état critique. Les mages leur retirèrent aussitôt leurs armures ensanglantées et nettoyèrent leurs blessures avec du vin.
Maxi ordonna à son unité de comprimer les plaies pour arrêter les saignements, tandis qu’elle-même se mettait à suturer les lacérations. La plupart des mages avaient presque épuisé leur mana. Privés de la magie qui aurait accéléré la guérison, ils durent soigner les hommes selon l’urgence de leur état.
Maxi passait d’un patient à l’autre lorsqu’un soldat au tibia brisé délira soudain et se mit à se débattre sur sa couverture.
Elle se jeta sur lui de tout son poids et le maintint au sol. « A-Apportez-moi de l’eau chaude ! Et du linge propre ! »
Les mouvements violents de l’homme élargirent encore la plaie de sa jambe. Le sang jaillit et l’éclaboussa, lui striant le visage. Après avoir appelé des soldats à l’aide pour l’immobiliser, elle lança un sort de guérison sur sa blessure béante. Elle avait peu de mana, mais savait que l’hémorragie le tuerait en quelques minutes si elle n’intervenait pas.
Maxi continua de soigner le soldat jusqu’à ce que le saignement cesse, puis remit en place l’os saillant. Le pauvre homme s’évanouit bientôt sous l’effet de la douleur. Avec précaution, elle le tourna sur le côté pour l’empêcher de s’étouffer, recousit sa plaie et lui posa une attelle à la jambe.
Ses bras s’activaient sans relâche, insensibles aux heures qui passaient. Finalement, quelqu’un lui tapota l’épaule. Elle se retourna et vit Ben, épuisé jusqu’à la moelle.
« Il faut laisser les autres prendre la relève, maintenant », dit-il en se frottant la nuque. « Il est déjà midi. »
Maxi acquiesça. Après avoir dit aux autres mages d’aller se reposer, elle sortit de l’infirmerie. Son regard se posa aussitôt sur le tas de carcasses monstrueuses qui brûlait. Ailleurs dans le camp, des hiérarques accomplissaient de simples rites de purification pour les soldats qu’on venait d’enterrer, tandis que les autres préparaient à manger.
L’odeur alléchante qui flottait dans l’air lui donna une faim dévorante. Maxi fut horrifiée de se découvrir affamée, après avoir passé toute la journée au milieu du sang et de la fumée. Elle se détourna, un sourire amer aux lèvres. Elle mourait de faim, mais le sommeil était plus urgent encore.
Elle tituba jusqu’à sa tente sombre et retira sa robe trempée de sang, qu’elle posa dans un coin. Puis elle se glissa dans son épaisse couche de couvertures et se recroquevilla. Le froid la faisait trembler, mais elle n’avait pas la force de jeter d’autres bûches dans le brasero. Elle parvint à peine à sortir une pierre à feu de son sac et, après l’avoir glissée sous ses vêtements, s’endormit aussitôt.
Ce ne fut qu’à la lumière du lendemain qu’elle put mesurer l’ampleur des pertes de l’armée de la coalition. Les monstres avaient détruit trois tours de siège, deux béliers et plusieurs autres machines de guerre. Le raid qui avait duré toute la nuit avait également coûté la vie à deux cents soldats.
En revanche, l’ennemi semblait avoir subi peu de pertes. Maxi se mordit la lèvre en contemplant la cité fortifiée qui se dressait fièrement au sommet de la colline. Les fortifications extérieures avaient certes subi quelques dégâts, mais ils paraissaient insignifiants. L’espoir de Maxi s’amenuisa.
L’armée de la coalition pouvait-elle vraiment abattre cette forteresse imprenable ? Alors qu’elle se laissait gagner par le doute, Ulyseon l’interpella.
« Ma dame, une réunion stratégique en vue de la seconde attaque va bientôt commencer dans la baraque centrale. Je crois que votre présence est requise. »
Accroupie devant le feu, Maxi tourna vivement la tête vers lui. Le jeune chevalier se tenait au garde-à-vous derrière elle, son armure striée de sang.
Maxi se leva, alarmée, et se hâta vers lui. « B-Bon sang. Que s’est-il passé ? Êtes-vous blessé ? »
« Ce n’est pas mon sang. Vous ne trouverez pas la moindre égratignure sur moi, ma dame », répondit Ulyseon avec fierté, un sourire aux lèvres.
Maxi poussa un soupir de soulagement, mais la peur la reprit. « Et les autres ? Aucun chevalier du Dragon rouge n’a été amené à l’infirmerie, mais… est-ce que certains… ? »
« Aucun chevalier du Dragon rouge n’a perdu la vie au combat », lui assura Ulyseon. « Certains ont été blessés, mais aucun grièvement. La plupart ont été soignés sur place. »
« Dieu… merci », balbutia Maxi.
Les paroles d’Ulyseon apaisèrent la peur paralysante de reconnaître un visage familier parmi les morts. Elle se frotta les yeux douloureux et prit la direction de la baraque centrale.
« Toujours… aucune nouvelle de Riftan ? »
« Pas encore », répondit Ulyseon en lui emboîtant le pas. « Une fée est bien arrivée hier soir, mais elle venait de Sir Sejuleu. Il nous a informés que les Chevaliers royaux de Bolosé attendraient au lieu convenu, guettant l’occasion de s’infiltrer dans la ville. »
Son ton calme changea lorsqu’il remarqua son teint pâle. Il ajouta précipitamment : « Ne vous inquiétez pas, ma dame. Je suis certain que nous aurons bientôt des nouvelles de Sir Riftan. »
Maxi lui adressa un sourire qui lui parut aussi crispé qu’à elle-même, puis entra dans la baraque. Sous la tente éclairée aux chandelles, une quinzaine de chevaliers étaient déjà assis autour de la longue table. Ils semblaient étudier une carte stratégique. La princesse Agnes lui fit signe d’approcher lorsqu’elle remarqua Maxi qui hésitait à l’entrée, intimidée par l’atmosphère grave.
« Venez vous asseoir ici, Maximilian. »
Maxi prit prudemment place à côté de la princesse. Kuahel Leon était assis juste en face d’elle, enveloppé de son calme habituel. Richard Breston et le commandant de l’armée d’Arex étaient à sa gauche, tandis que Celric et Anton se trouvaient à sa droite.
Elle parcourait leurs visages du regard lorsque la princesse Agnes lui demanda doucement : « J’ai appris que vous aviez travaillé toute la nuit. Comment vont les blessés ? »
« Nous en avons perdu deux… mais je crois que les autres se rétabliront vite. N-Nous prévoyons de les soigner par magie lorsque nous aurons récupéré notre mana. »
« Bien. Cela fera davantage d’hommes pour l’infanterie », intervint Breston. « Je vous conseille de tous les remettre sur pied d’ici demain, pour faire de la place aux prochains blessés. »
Maxi lui lança un regard méprisant, mais il éclata d’un rire sonore, comme si son hostilité l’amusait.
« Je dis ça pour votre bien », reprit Breston en ricanant. « Une infirmerie pleine donnera plus de travail aux mages. »
« Assez de sottises, lança Agnes. Vos provocations commencent à me fatiguer. Expliquez votre stratégie. »
« Les nombreuses pertes parmi vos chevaliers royaux ont dû vous mettre de mauvaise humeur, Votre Altesse. »
Agnes lui répondit par un regard venimeux.
Breston haussa les épaules et prit une plume. « Très bien. La princesse est contrariée, alors je vais abréger. »
Il trempa la plume dans l’encre et traça une ligne droite sur la carte.
« Voici la portée des armes ennemies depuis la ville. » Il posa le coude sur la table et traça une autre ligne. « Là, c’est la portée de leurs catapultes, et ici, celle de leurs flèches. Nous devons donc placer nos catapultes juste hors de leur portée. »
Après avoir baissé les yeux sur la carte, Maxi le dévisagea avec scepticisme. « C-Comment pouvez-vous en être sûr ? »
« N’avez-vous pas vu notre petite expérience du premier jour ? » répondit Breston d’un ton neutre en remettant la plume dans l’encrier.
Maxi fronça les sourcils, perplexe, puis se raidit lorsque la compréhension se fit jour. Elle avait été trop absorbée par la bataille pour remarquer quoi que ce soit d’étrange, mais elle se rappela alors que l’infanterie qui avait chargé la ville le premier jour appartenait à l’armée baltonienne.
« Soyez rassurée, dit Breston avec désinvolture, ces calculs minutieux ont été effectués depuis l’arrière, pendant l’attaque de l’unité de leurre… »