Chapitre 328
Maxi se frotta les yeux avec colère. Elle aurait voulu offrir quelque chose d’extraordinaire à Riftan, mais elle n’en avait ni le temps ni les moyens. Elle se rappela le paquet de lettres qu’il avait gardé. Elle aurait pu consacrer à lui préparer un cadeau mémorable le temps qu’elle avait passé à les écrire. Avec amertume, elle repensa aux mois durant lesquels elle s’était privée de sommeil pour rédiger ces lettres qu’elle n’avait même pas pu lui envoyer, au bout du compte.
Et si elle ne parvenait jamais à se réconcilier avec lui ? Elle se leva d’un bond et se mit à arpenter la tente. Même s’ils retournaient à Anatol après la guerre, elle doutait que leur relation redevienne ce qu’elle avait été. Et pourraient-ils seulement rentrer chez eux ?
Soudain, une peur suffocante s’empara d’elle. Elle ne pouvait pas le laisser partir pour une mission aussi dangereuse sans lui dire quelque chose, n’importe quoi. Avant même d’avoir pu mettre de l’ordre dans ses pensées, elle enfila son manteau et sortit de la tente.
Une rafale lui fouetta le visage dès qu’elle mit le pied dehors. Elle attendit un instant que le vent se calme, puis s’avança dans la neige. Dans le nord, les soirées étaient mille fois plus froides et plus sombres que dans le sud. Les nuits étaient sans étoiles et le vent impitoyable assaillait le camp jour après jour.
De minces volutes blanches s’échappaient de sa bouche tandis que Maxi promenait son regard autour d’elle. Les sentinelles se réchauffaient auprès des braseros disposés dans le camp. Les lumières vacillantes l’aidèrent à repérer rapidement la bannière des Chevaliers du Dragon rouge.
Elle allait se diriger vers elle quand une main se posa sur son épaule. Surprise, elle se retourna. Une voix contrite s’éleva au-dessus de sa tête : « Veuillez me pardonner de vous avoir effrayée, madame. »
Maxi se détendit en reconnaissant Ulyseon. « C-ce n’est rien. Il faisait trop sombre pour vous voir. »
« Je vous prie de m’excuser. Je n’y ai pas pensé en me précipitant à votre suite. »
Comme pour la rassurer, Ulyseon s’approcha de quelques pas de la lumière. Maxi sourit quand l’éclat du feu éclaira faiblement les traits encore juvéniles du chevalier.
« Vous êtes de garde, encore une fois ? »
« Non, madame. Je vérifiais simplement l’arrière du camp. Dites-moi où vous allez et je vous y escorterai volontiers. »
« C-ce ne sera pas nécessaire. »
Ulyseon prit un air sévère lorsqu’elle agita la main, l’air contrarié. « Vous ne devriez pas vous promener seule dans le camp, madame. Vous pourriez tomber sur des hommes dangereux. »
Maxi leva les yeux au ciel. C’était peut-être vrai dans d’autres camps, mais les soldats de Livadon et de Wedon la traitaient avec une déférence presque gênante. Elle n’était toutefois pas d’humeur à discuter.
Elle hocha la tête. « Je voulais aller voir Riftan. »
« Sir Riftan est allé retrouver le commandant des Chevaliers du Temple dans sa tente », expliqua Ulyseon en indiquant la direction opposée à celle qu’elle avait prise.
Le visage de Maxi s’assombrit. « La dernière réunion stratégique… n’était-elle pas la dernière ? »
« Je crois qu’il avait quelque chose à discuter en privé avec Sir Kuahel. Comme les mages de la Tour sont là eux aussi, ils doivent parler de la meilleure façon de s’infiltrer dans la cité. »
Le jeune chevalier fronça légèrement les sourcils. Il semblait contrarié de ne pas avoir été autorisé à participer à la réunion. Depuis qu’on lui avait refusé le droit d’accompagner Riftan pour cette mission, il était d’humeur maussade.
Ulyseon passa une main dans ses cheveux pour les rejeter en arrière. « Désirez-vous que je vous accompagne jusqu’à la tente de Sir Kuahel, madame ? »
Maxi hésita, puis secoua la tête. Elle aurait désespérément voulu parler à Riftan, mais ne tenait pas à interrompre une réunion aussi importante. Elle se dirigea finalement vers la tente des mages.
À vrai dire, elle ne savait même pas ce qu’elle voulait lui dire. À Nornui, elle avait eu mille choses à raconter à Riftan, mais à présent, rien ne lui venait à l’esprit. Ces derniers temps, il lui semblait plus distant qu’à l’époque où ils étaient séparés.
Elle étendit sa couverture, épuisée et découragée par la longue marche dans le froid. Malgré le poids de la fatigue, le sommeil ne venait pas. Elle enfouit le visage dans les draps pour étouffer ses sanglots.
Après s’être tournée et retournée une bonne partie de la nuit, elle se réveilla en constatant qu’elle n’avait dormi que quelques heures. Elle s’essuya le visage avec une serviette humide, se peigna, puis s’emmitoufla et rassembla ses affaires. Le soleil se levait à l’est lorsqu’elle sortit.
Le visage hagard, elle contempla l’étendue de neige scintillante, puis prit le chemin des écuries provisoires. Partout dans le camp, les soldats démontaient déjà les tentes. Elle se faufila entre eux jusqu’aux écuries. En un éclair, Rem fut attachée. Alors qu’elle encourageait sa jument à se lever, une grande ombre attira son attention et elle leva les yeux.
Riftan se tenait devant elle, vêtu d’une tunique bleu marine sous une armure grise. Ses yeux tremblants parcoururent sa silhouette imposante. Soudain, elle se rappela leurs retrouvailles, juste après la Campagne du Dragon. Qui aurait pu croire, alors, qu’elle languirait tant après cet homme ?
« On m’a dit que tu me cherchais hier soir », dit Riftan en s’approchant.
Après s’être creusé la tête pour trouver ses mots, elle finit par lâcher : « J’ai été… terriblement insensible hier. Je suis désolée. C’est juste que… »
« Ne t’excuse pas. »
Maxi scruta son visage. À son soulagement, il n’avait pas l’air en colère.
Riftan rejeta nerveusement ses cheveux en arrière. « Je n’aurais pas dû dire des choses pareilles. Je ne t’en veux pas. » Il se mordit la lèvre, puis ajouta d’un ton raide : « Non, ce n’est pas vrai. À dire vrai, je n’en sais rien moi-même. Mais il y a une chose dont je suis sûr : tu as bien fait de partir. Pour toi, si ce n’était pas pour moi. À l’époque, j’étais… dans un état lamentable. »
« Qu’est-ce que… vous voulez dire ? » demanda Maxi, levant vers lui un regard perplexe.
Riftan lui adressa un sourire amer. « Il y a trois ans, je ne supportais pas de te quitter des yeux, ne serait-ce qu’un instant, et je sais que tu te sentais étouffée. Pourtant, même en le sachant, je n’y pouvais rien. J’ai essayé de me retenir, mais je ne supportais pas de ne plus savoir où tu étais. »
Il se frotta la bouche et ajouta d’une voix d’un calme glaçant : « Je ne suis pas bon pour toi. J’y ai réfléchi pendant trois ans, et c’est la conclusion à laquelle je suis arrivé. Mon comportement autoritaire t’aurait étouffée, quoi qu’il arrive. Je comprends maintenant que tu as eu raison de partir. »
Maxi resta bouche bée.
Après avoir fixé le sol, Riftan reprit la parole comme s’il s’efforçait d’adoucir sa voix. « Je ne cherche pas à être blessant. Je le pense vraiment, alors oublie ce que j’ai dit hier. »
Sur ces mots, il se détourna et s’éloigna des écuries. Maxi sentit tout son corps se figer. Pourquoi lui disait-il cela maintenant, comme si cette rencontre devait être la dernière ?
Son visage stupéfait se décomposa et elle se lança à sa poursuite. Elle lui saisit le bras et s’écria : « C-comment pouvez-vous penser une chose pareille ? »
Riftan la regarda, déconcerté.
Les lèvres de Maxi tremblèrent et sa voix se brisa tandis qu’elle s’efforçait de parler. « J-j’étais… seulement triste de t’avoir rendu si anxieux. Je détestais savoir que je te faisais ressentir ça ! Si seulement… j’avais eu davantage confiance en toi… Si seulement… j’avais été plus forte… tu n’aurais pas eu à souffrir ainsi. »
Le nez lui picota et elle s’interrompit, les larmes dévalant ses joues. Agrippée à ses vêtements, elle baissa la tête et dit : « J-je voulais changer pour toi. J’y suis arrivée g-grâce à toi. Je me suis toujours détestée… mais parce que tu as chéri quelqu’un comme moi… j’ai fini par m’aimer. C’est grâce à toi que… »
Sa voix trembla de plus belle, submergée par l’émotion, et son visage s’empourpra. Elle avait fini par accepter son handicap, mais jamais sa langue bégayante ne lui avait autant fait horreur qu’en cet instant. Elle voulait pouvoir exprimer clairement ce qu’elle ressentait, sans laisser place au moindre doute.
Elle leva vers lui ses yeux baignés de larmes. Riftan la dévisageait, hébété. Ne se rendait-il vraiment pas compte de ce qu’elle ressentait ?
Maxi essuya ses yeux sur sa manche et sortit de son sac l’affreux ornement de ceinture en forme d’épée. Le visage brûlant, elle ne voyait plus l’intérêt de sauver les apparences.
« J-je t’en ferai un plus beau quand nous rentrerons », dit-elle en reniflant tout en nouant le pompon à sa ceinture. « Je vais m’entraîner… et t’en fabriquerai le plus joli porte-bonheur du monde. Quand il sera usé… je t’en ferai un autre. Et quand il faudra le remplacer, je t’en fabriquerai encore un… Je continuerai à t’en faire, alors… »
Le souffle de Maxi se bloqua dans sa poitrine quand Riftan l’entraîna derrière une tente. Il la plaqua contre un rocher, la souleva du sol et l’embrassa avec passion. Elle sentit ses larmes couler entre leurs lèvres.
Sa main ferme lui maintint la tête en place. Coincée entre un rocher glacé et son corps dur comme l’acier, Maxi se débattit comme un agneau sans défense. Un feu courut dans ses membres engourdis par le froid. Il haletait contre ses lèvres lorsqu’il parla d’une voix rauque.
« Jure-le-moi. »
Sa voix s’abaissa jusqu’au murmure. « Jure-moi que tu ne feras rien d’inconsidéré et que tu veilleras toujours d’abord à ta sécurité. »
Maxi hocha la tête, les yeux pleins de larmes.
Riftan lui mordit la lèvre. « Dis-le. Jure-moi que tu ne sacrifieras pas ta vie. »
« J-je le jure. »
Maxi laissa échapper un petit sanglot et posa ses lèvres sur les siennes. Quand Riftan resserra ses bras autour d’elle dans une étreinte à lui briser les côtes, elle s’agrippa à lui de toutes ses forces.